■CD
îCO
^CD
CO
VOLTAIRE MOURANT
ENQUÊTE FAITI'. E.\ 1778
SUK LES CIRCONSTANCES DE SA DERNIÈRE MALADIE
VOLTAIRE.
Paris, 1778-
VOLTAIRE MOURANT
ENQUÊTE FAITE EX 1778
Sriî LES ClUGONSTANGES DE SA DERNIERE MALADIE
ITBLIÉE SUR \A: MANISCRIT INÉDIT ET ANNOTÉH
FuKDKHic LACHEVHE
SUIVIi: DK
IjI' (>alcrliisiiic dos liburlins du XVU'' sirclc
IJ:S QUATRAINS \)V DÉISTE OU l/A XTI- BIGOT
A propos (I une Iclti'c inédite de lalihé d Olivet
VOLTAIRE ET DES BARREAUX
,^.
PARIS
HONORÉ CIIAMIMON, LIRRAli;E-ÉI)ITEUR
:"), OLAI MALAQLAIS, .")
()(S
M
ELECTROh4îC VERSION
AVAILABLE ^_
fia
Ci^ ■>^
En parcourant réceninicnt un catalosi^ue de libraire
parisien, notre ((ttention était retenue par une Ionique
note donnant i'ancdyse d'un manuscrit sur les circon-
stances de la dernière maladie de }oltaire. Entré en
possession de ce manuscrit, nous Uavoiis parcouru avec
un vif intérêt et, à première vue, il nous a paru mériter
les honneurs de Vimpression.
Mais sa publication n'avait de raison d'être qiià la
condition d'apporter de l'inedit, beaucoup d'inédit. En
renfermcdt-il? Le seul moijen de le découvrir était
d'annoter cette enquête, contemporaine de la mort du
Philosophe de Ferney, en nous servant des relations
déjà connues, de celles, par e.vemple, de Wagniére, son
secrétaire, et de l'abbé Gaultier, son confesseur, des
lettres de ses amis, des j'ournaiLV de l'époque, etc. , etc. Il
y a eu là, de notre part, une infidélité à notre cher
XVII^ siècle dont nous nous excusons.
Nous ne pouvons la i^egrctter.
Nous étions (railleui-s dans de bonnes conditions
d'impartialité pour entreprendre ce petit travail qui
demandait Vabsence de tout parti pris. ]oltaire nous
était indifférent, nous avions lu ses oin'rages historiques
r
et SCS romans^ et nous ne ressentions pour lui ni ent/iou-
siasnie, ni mépris. En recherchant les actes de sa vie
qui pouvaient expliquer son état (Vânie dans ses derniers
jours, nous avons été frappés de la faiblesse de son
caractère^ de sa lâcheté morale, et de ses palinodies.
Fallait-il tenir dans l'onibre les tares de cette lumineuse
intelligence ? Tel na pas été notre sentiment.
Nous nous défendons d'avoir attaqué Voltaire, nous
nous sommes contentés de produire des témoignages
indiscutables sur des faits indiscutables. Le respect de
la vérité historique est resté notre unique souci.
Le Vésinet (S.-et-O.), i" Mars 1908.
AVANT-PROPOS
Los relations contemporaines et de témoins oculaires
de la maladie et de la mort de Voltaire sont peu nom-
breuses. On ne peut guère citer que :
Le Mémoire de J'ahhé Gaultier présenté à Monsei-
gneur VArelievêque^ eoiicernant tout ce cjui s'est passé à
la mort de Voltaire. Daté du 2 juin 1778, il a été imprimé
pour la première fois dans l'ouvrage suivant:
Voltaire. — Recueil des particularités curieuses de sa
vie et de sa mort. Quai i s vita, talis mors. A Porrcntruy,
cliez Jean JosepJi GoetscJuj, imprimeur de Son. Altesse.
17(S1. Avec approbation (l'approbation est datée de
Porrentruy, le 10 septembre 1781). ln-8^ de 2 lY. i\\ p. et
I fî. pour l'approbation et rerrata\
Des copies manuscrites de ce Mémoire circulaient à
Paris avant le 12 octobre 1778"'.
(i) Ce recueil est dû au Père Élie Harel (Bibl. Nat., Ln-'', 20 788). La
Bibliothèque Nationale possède quatre réimpressions de cet ouvrage;
A, 1782 ; B, 1782; C, 1782; parle Père Élie Harel, Paris, 1817.
(2) Voir la lettre du 12 octobre 1778 adressée par M. de Lalande,
membre de l'Académie des sciences (et Vénérable de la Loge des Neuf-
Sœurs) à l'abbé Gaultier. (Voltaire, Recueil des particiddritcs curieuses...,
p. 129.)
VIII
La Relation du Voijai^'c de M. de Voltaire à Paris
en 1778 et de sa mort.
Cette relation, écrite à Ferney en mars 1780 par
Wagnière ', secrétaire de Voltaire depuis 1754, a été
imprimée dans le t. I*^' des :
Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvraiies par Lonn-
ehanij) et Wai^nière, ses secrétaires, suivis de divers
écrits inédits de la nun-cjuise Du Chastelet^ du président
Hénault, de Piron, (TArnaud Baculard ^ Thiriot^ etc. ;
tous relatifs à Voltedre. Paris, Aimé André, libraire-
éditeur, quai des Augustins, n'^ 59, IS^O, 1 vol. in-8.
La « Relation » de Wagnière est décisive pour la
période s'étendant entre l'arrivée de Voltaire à Paris
(10 février) et le '29 avril, date à laquelle son secrétaire
reprit le chemin de Ferney. Il ne rentra à l'hôtel du
marquis de Villette que le l'^'juin, après la mort du Phi-
losophe arrivée le 3o mai 1778 à 11 heures un quart
du soir.
Nous ne parlons, bien entendu, ni des nouvelles à la
main semées dans les journaux de l'époque : Journal de
Pans., Courrier de l'Europe, Mercure de France.,
Gazette de Cologne, etc., ni des publications politiques
et littéraires; Les Annales de Linguet, la Correspon-
(1) ^^'ag•nièI■e avait i4 ans lorsqu'il s'altacha à Voltaire, ses gages
étaient de deux cents livres et ceux de sa feniiiie de cent livres. Sur le
testament de Voltaire il est porté pour huit mille livres. Consulter sur
^^'agnière : Quelques renseignements nouveaux sur l]'ag//icrc, par Paul
Bonnefon [Revue d'/iistoire littéraire de la France, t. 1\\ i8*)-, p. ^4)) et du
même: Une correspondance inédite de Grinini a\'cc M'agnicrc UV/.,1.I1I),
i89G,p. 4.Si)-
— IX
dancc sccrctc politique et littéraire, les Jlfémoires de
Baehaumont, le Journal de politiciue et de littérature,
l'Espion anglais, etc., sans compter les lettres privées
des amis de Voltaire : Grinini, La Harpe, d'Alenibert,
Madame du Defjand, etc., etc., et le Ms. du libraire
Hardy : Mes loisirs ou journal d'événements tels (juils
parviennent à ma connaissanee^ .
Il semble qu'en groupant les détails provenant de ces
diverses sources d'information, ainsi que l'a tenté M. Des-
noiresterres : 1 oit a ire, son retenu' a ]\iris et sa mort
(Paris, 1877), on soit arrivé, dans la mesure du possible, à
faire la lumière complète sur la fin du Patriarche de
Ferney. En réalité il reste encore à glaner et des docu-
ments nouveaux sont capables de modifier certains points
considérés comme acquis ou, au contraire, d'en authen-
tiquer d'autres considérés comme douteux.
Le hasard — un hasard heureux — a attiré notre
attention sur un petit manuscrit (11 cm. sur 8 cm. YJ de
187 pages, relié an xviii^ siècle, portant le titre suivant :
Mort dWrroui't (sic) de ]()lt((ire~.Ce Ms., d'une écriture
de l'époque, contient une lettre d'envoi à W' l'évêque
d'A... du i^"" décembre 1778 (pp. i à 6) et les circonstances
de la mort de ^'oltaire arrivée le 3o may 1778 (pp. 7 à 187).
Il y a là une véritable enquête faite entre le mois de juin.
(1) Bibl. Nat., fonds U-. T. GSa.
[i] Nous l'avons acquis de JNI. Dorbon aîné, libraire, 53"^'', quai des
Grands-Augustins, n° G-ia de son Catalogue jy ^novembre 1907). Ce IMs.
porte à la fin la signature P""' Decoussant, mais d'une écrilure différente.
Cette signature doit être celle du possesseur du Ms.
au lendemain du décès du Philosophe, et le i*"*" décembre
suivant; elle est donc contemporaine de l'événement \
Mais il y a enquête et enquête ; celle-ci a-t-elle un
caractère sérieux ; doit-on accorder confiance aux asser-
tions de son auteur, et quel est cet auteur ?
Sur le premier point, nous répondons affirmativement.
L'enquête, loyalement conduite, a été suivie par un catho-
lique de marque, vraisemblablement un ecclésiastique
d'un rang élevé, qualité qui lui a ouvert bien des portes
et l'a mis en situation de recueillir des particularités
intéressantes, qu'un disciple des philosophes aurait dédai-
e-neusement néo-lio-ées ou écartées. Si l'étude de l'homme
est souvent indispensable à l'interprétation de ses
œuvres', les détails, insignifiants en apparence, des cir
constances décisives de sa vie acquièrent une grande
importance ; particulièrement ceux qui touchent à sa dis-
parition de la scène du monde sont dignes d'être retenus,
quand cet homme, se posant en philosophe, personnifie
tout un siècle. Il ne faudrait pas cependant accepter sans
contrôle les dires des personnes de bonne foi ; on distingue
aisément le vrai du faux en n'accordant de valeur qu'aux
allégations précises et concordantes. Sous ce rapport,
notre manuscrit est un document précieux à consulter.
Sur le second point, nous avons été déçus. Nos
(i) 11 n'est question dans les notes d'aucun fait postérieur au
i'"" décembre 1778.
(2) C'est la méthode de Sainte-Beuve. Lire à ce sujet l'arlicle de
M. Louis Arnould : La Méthode biographique de critique littéraire, placé
en tête de son livre : Quelques Poêles, Paris, 1907, in-8".
recherches pour découvrir le nom de l'auteur du Ms.
sont restées vaines. On serait tenté, à première vue, de
l'attribuer à M. Bigex, vicaire général d'Annecy, auquel
son évêque M^' Biord^ avait confié la mission de réunir
tous les renseignements authentiques sur la maladie de
Voltaire '; les termes de la lettre d'envoi à Tévêque d'A...
ont écarté cette hypothèse : « A la veille de parcourir le
« diocèse intéressant que Dieu vous a confié, vous me
« demandez des armes pour combattre les maximes et
(( les disciples du Chef qui venoit de périr à Paris ; car,
(( ajoutez-vous, la contagion philosophique a pénétré
« jusqu'à nous malgré l'éloignement des lieux, la diffé-
« rence des langues et la diversité des empires. » Cette
dernière phrase ne saurait s'appliquer à Genève et à la
Savoie.
Comment reconnaître la valeur documentaire de notre
Enquête sur la maladie et la mort de Voltaire, la person-
nalité de l'auteur restant dans l'ombre ? En déterminant
les sources où cet auteur a puisé s'il ne les a pas claire-
(i) Pierre Biord, évêque et prince de Genève, abbé de Chézery,
né le i6 octobre 17 19 à Ghâtillon-en-Faucigny, évêque de Genève le
i'2 août 1764, mort le 7 mars 178'ji. C'est lui qui échangea avec le
Patriarche de Ferney une série de lettres imprimées en l'jCuj motivées par
les Pâques scandaleuses que fit Voltaire en 1768.
(2) Histoire de M. Vuarin, par l'abbé Martin (Genève, 18G1), t. I",
pp. 372 et 373. Fragment dune lettre de M. Bigex à M. Vuarin sur la mort
de Voltaire,
mtmt mentionnées, et généralement il a omis de les
indiquer.
Cette lacune est plus apparente que réelle. Les lettres
et pièces justificatives insérées dans l'Enquête permettent
d'affirmer les rapports directs de l'auteur avec :
L'abbé Gaultier, confesseur de Voltaire ;
M. de Tersac, curé de Saint-Sulpice sa paroisse ;
M. Try, chirurgien, et son élève Brizard qui donnaient
au Philosophe leurs soins journaliers ;
et de seconde main, avec :
Les gardes Roger et Bardy, femme du cuisinier de
Voltaire, etc. , etc.. .
L'abhc Gaultier : Cet Abbé a remis le i*"'' juin 1778
un Mémoire à l'archevêque de Paris, M^' Christophe de
Beaumont, où il a reproduit ses lettres à Voltaire. Si
l'auteur du Ms. avait eu seulement en mains une des copies
de ce Mémoire circulant à cette époque, il se serait borné
à y prendre lesdites lettres sans les modifier, tandis que,
chose curieuse, son texte comporte des substitutions de
mots et des additions de phrases à... l'éloge du Philo-
sophe ! Pourquoi ? Le digne prêtre désirait ramener à
Dieu cette brebis éo-arée et ne néo-lio^eait aucun artifice
de style pour bien disposer son pénitent. A-t-il cru, reli-
sant ses propres lettres au moment de les placer dans
son Mémoire, qu'il avait, par excès de zèle, dépassé un
peu la mesure ? C'est probable, d'où les légères atté-
nuations et les suppressions auxquelles nous venons de
faire allusion. Nous en concluons que les lettres originales
— celles de notre Ms. — ont été communiquées par
l'abbé Gaultier lui-même.
Une nouvelle présomption vient à l'appui de nos
déductions : le texte authentique du billet délivré par
l'abbé Gaultier constatant qu'il n'avait pu entendre
Voltaire en confession, diffère du nôtre dans la forme et
non dans le fond. A nos yeux, l'abbé Gaultier n'avait pas
gardé le double de ce billet, ni le lieu ni le moment ne
permettaient d'en prendre copie, il l'a reconstitué de
mémoire.
Uahhé de Tersac : Deux lettres du [\ Mars) ont été
échangées entre \oltaire et le Curé de Saint-Sulpice.
Ecrites pour la galerie, on n'y sent pas la moindre sincé-
rité. Elles s'expliquent facilement en s'arretant aux deux
tentatives parallèles de l'abbé Gaultier et de M. de Tersac
près du Philosophe racontées dans notre Ms. afin d'obte-
nir un texte satisfaisant de la fameuse rétractation exigée
par l'Archevêque de Paris, rétractation devant sceller la
réconciliation de l'Eglise et de Voltaire. Celui-ci, presque
rétabli le \ mars, s'est ressaisi rapidement et a exécuté
une de ses pirouettes familières, de là sa lettre à l'abbé
de Tersac. Le Curé de Saint-Sulpice n'était pas un sot,
il lui a répondu sur le même ton, masquant ainsi un
échec, peut-être temporaire, que le public devait ignorer.
Evidemment, un récit aussi circonstancié n'a pas été
inventé à plaisir, il ne grandit aucun des deux person-
nages en cause ! Où notre auteur a-t-il donc pu se
renseigner? sinon près de M. de Tersac.
Le c}driLV!^icïi Try et son élèi'e Brizarcl : Les noms
du chirurgien Try et de 13rizard ne sont imprimés dans
aucune des publications du temps et ne l'ont pas été
depuis à notre connaissance, ils sont masqués par ceux
des deux médecins : Tronchin et Lorry. Try a joué un
rôle capital : Voltaire, atteint de strangurie, avait besoin
d'être sondé souvent et cette partie du traitement incom-
bait à Try. Le procès-verbal d'autopsie et d'embaume-
ment publié jusqu'ici porte, par erreur, le nom de Pipcelet
ce nom n'existe pas^), alors que seule la signature de
Try figure en bonne place sur le fac-similé de ce procès-
verbal inséré dans le Dernier volume des Œuvres de
Voltaire^ Paris 1802 ! Comment l'auteur du Ms. a-t-il su
les noms de Try, de son élève et les détails de l'autopsie ?
si ce n'est de leur propre bouche.
Les gardes Roger et Bardy, femme du cuisinier de
Voltaire : La Roger est connue, mais on n'a jamais parlé
des soins de la Bardy. Celle-ci était arrivée à Paris
quatre jours avant la mort du Patriarche de Ferney qui la
cite dans deux de ses lettres à Wagnière, celles des i3 et
aS mai 1778. Il est donc à penser que l'auteur du Ms. a
vu ces deux femmes, etc.
Notre Ms. est ainsi l'écho fidèle d'interrogations
verbales faites à des personnes ayant approché Voltaire ;
il n'a rien d'une compilation hâtive, édifiée à l'aide de
(i) Œuvres de Voltaire, t. I*"", i88'i, éd. Moland, p. ft'io. Il désigne un
Pipelet, !"■ — Pipelet II étant herniaire — et ce Pipelet P'' demeurait à
côté de riiôtel du marquis de Villelte, cpiai des Théatins, hôtel de Saint-
Séverin.
coupures pratiquées dans les gazettes de Paris, de
Londres et de Hollande de l'année 1778. A eôté de
menues erreurs, nombre de détails à retenir y voient le
jour pour la première fois. Avons-nous besoin d'insister?
Notre démonstration nous paraît assez péremptoire.
Cette enquête fixe-t-elle définitivement le point d'his-
toire suivant :
Le grand contempteur du christianisme est-il mort en
philosophe ?
En groupant les témoignages déjà connus — il y en
a d'écrasants — et ceux apportés par notre Ms. on peut
affirmer :
Voltaire a terminé sa vie en révolté maudissant Dieu
et la nature.
La préoccupation exclusive de son esprit dès qu'il s'est
senti en danger a été d'empêcher son corps d'aller à la
voirie. Cette préoccupation l'avait toujours hanté \ ses
(i) En voiti une preuve parmi nombre d'autres : Lettre de Voltaire à
Saurin, Ferney, ;> avril 1769. « J'ai été sur le point de mourir. J'ai rempli,
à mon dixième accès de fièvre, tous les devoirs d'un officier de la Chambre
d'un roi très chrétien et d'un citoyen qui doit mourir dans la religion de
sa patrie. Jai pris acte formel de ces deux points devant notaire et
j'enverrai l'acte à notre cher secrétaire pour le déposer dans les archives
de l'Académie, afin ({ue la prêtraille ne s'avise pas après ma moi't de man-
quer de respect au corps dont j'ai l'honneur d'être. Vous savez que pour
avoir une place en Angleterre quelle qu'elle puisse être, fût-ce celle de
Roi, il faut être de la religion du pays, telle qu'elle est établie par acte du
Parlement. Que tout le monde pense ainsi et tout ira bien, et à fin de
compte il n'y aura plus de sots que parmi la canaille, qui ne doit jamais
être conqîtée. » Il n"v a à retenir de cette lettie que le désir « d'(''viler la
diverses manifestations religieuses pendant le cours de sa
maladie ont eu cet unique objectif. Le dialogue suivant
entre le docteur Lorry, l'ami du marquis de Villette, et
son malade (il se place, après la première alerte, trois
mois environ avant la catastrophe) en est une preuve :
« Voltaire apprit à Lorry qu'il s'était confessé. S'aper-
cevant que le docteur mécréant faisait un sourire de pitié
plus que d'approbation : Vous me cr^oyez donc bien
impie? continue le malade. L'autre, servi par sa mémoire
qui lui fournit en ce moment un vers de citation heureuse,
lui répondit :
Vous craignez qu'on L ignore et vous en faites gloire.
« Au reste, reprit M. de Voltaire, ye ne veu.v pas qu'on
jette mon corps à la voirie. Tout cela me déplait fort.,
cette prêt raille ni assomme ; mais me voilà entre ses
mains., il faut bien que je m'en tire^. »
Un pareil langage n'a rien de surprenant, il devait
s'échapper naturellement des lèvres de celui dont Joseph
de Maistre a crayonné le portrait d'après la statue du
Palais de l'Ermitage"' : « N'avez-vous jamais remarqué
voirie ». En effet, Voltaire n'avait pas été sérieusement malade, il fait
allusion ici à ses Pâques de 1769, faites au château de Ferney par-devant
notaire, malice, doublée d'un sacrilège, qu'il Ht au Curé de Ferney qui se
refusait à lui donner la communion. Wagnière, son secrétaire, présent à
cette comédie. Ta racontée tout au long dans ses Mémoires. Voltaire, en
écrivant à Saurin, sauvait la face, il n'était pas sans inquiétude sur les
suites de ses parodies religieuses.
(i) Mémoires de Bac/taumont, 8 mars 1778.
[•j.) Joseph de Maistre : Les Soirées de Snint-Pétersbourg. Voici ce que
dit Desnoiresterres de la statue du Palais de l'Ermitage : « La première
idée de cette statue (celle si connue de lloudon), nous l'avons rencontrée
que l'anathèmc divin fut écrit sur son visage ? Après tant
d'années il est encore temps d'en faire l'expérience. Allez
contempler sa figure au Palais de l'Ermitage, jamais je ne
la regarde sans me féliciter de ce qu'elle ne nous a point
été transmise par quelque ciseau héritier des Grecs qui
aurait su peut-être y répandre un certain beau idéal. Ici
tout est naturel. H y a autant de vérité dans cette tête
qu'il y en aurait dans un plâtre pris sur le cadavre.
Voyez ce front abject que la pudeur ne colora jamais \
ces deux cratères éteints oii semblent bouillonner encore
la luxure et la haine, cette bouche — je dis mal peut-être,
au Salon de 1779; là ses dimensions répondaient à son appropriation
particulière et tout intime; elle ne doit pas être confondue avec cette autre
qu'on apercevait, en entrant, dans la Bibliothèque de l'Ermitage, et dont le
comte de Maistre a parlé «. [Iconographie voltairicur/c^i). laj.)
(i) Joseph de Maistre exagère-t-il ? Voici une lettre écrite par Voltaire,
âgé de 81 ans, à M. de Florian, son neveu, 22 janvier 1775 :
« Le vieux malade de Ferney remercie bien sensiblement M. de Flo-
rianet. Il l'embrasse de tout son cœur. Il lui écrit sur ce petit papier
imperceptible pour épargner à un jeune officier, très médiocrement paie,
un port de lettre considérable.
« M. de Florianet a eu bien des tantes, mais il n'en a point eu de plus
aimable que celle d'aujourd'hui. Il verra, quand il sera à Ferney, une
sœur de sa nouvelle tante, âgée d'environ 16 ans, et qui serait très
digne de commettre un inceste avec M. de Florianet, si elle n'était pas
retenue par son extrême pudeur. Il est vrai que cette pudibonde demoi-
selle va rarement à la messe, parce qu'elle s'y ennuie, et qu'elle n'entend
pas encore le latin ; mais vous la corrigerez, et vous pourriez bien aban-
donner pour elle M"'' Dupuits, qui vous aimait si tendrement et si violem-
ment. Le nez de M"*' Dupuits ne se réforme point encore, mais ses doigts
acquièrent une souplesse merveilleuse au clavecin ; et si elle ne se sert pas
incessamment de ses doigts pour se gratter où il lui démange, il faudra
qu'elle soit plus pudibonde que la sœur de votre nouvelle tante.
« Voilà tout ce que je puis vous mander de votre famille dont j'ai 1 hon-
neur d'être un peu par ricochet. Je vous donne ma bénédiction iti quanluin
possum et in ([tianlKni indices. »
Voir aussi : Xicolardot (Louis). Ménage et finances de Voltaire. Paris,
1854 : Des maîtresses de Voltaire, p. ^\)(').
2
mais ce n'est pas ma faute — ce rictus épouvantable courant
d'une oreille à l'autre et ces lèvres pincées par la cruelle
malice comme un ressort prêt à se détendre pour lancer
le blasphème ou le sarcasme — »
Et ce portrait le docteur Tronchin Ta complété au
moral. En 1773, cinq ans avant la mort de Voltaire, il
diagnostiquait l'état d'âme de son client et ami en face
du trépas :
LETTRE DE TRONCHIN
APRÈS LA MALADIE QUE VOLTAIRE EUT A FERNEY DANS LES PREMIERS MOIS DE 1773.
« Et Voltaire en est réchappé ! Je ne m'y étois pas
attendu ; je parie qu'il a fait et qu'il fait donner au diable
tous ses entours. J'en juge d'abord par son caractère et
par une lettre très chagrine qu'il a écrite à M. d'Argental.
S'il meurt gaiement comme il l'a promis à Horace, je serai
bien trompé. 11 ne se gênera pas pour madame Denis,
pour la nièce de Corneille, pour ses gens, en un mot pour
un si chétif parterre qui n'en vaut pas la peine ; il se
laissera tout bonnement aller à son humeur, à sa pol-
tronnerie, et à la peine qu'il aura de quitter le certain
pour l'incertain ; car, quoique Fréron, Clément, Sabatier,
Caveyrac, etc., dérangent un peu sa béatitude, il faut con-
venir qu'il lui en reste assez pour préférer ce qu'il lui en
reste à un avenir qui n'est pourtant pas aussi clair que le
ciel des îles d'Hyères, ou que celui de Montauban, aux
yeux d'un octogénaire né poltron et un peu brouillé avec
la vie éternelle. Je le crois fort affligé de sa fin prochaine ;
je parie qu'il n'en plaisante point. La fin est pour Voltaire
XIX
un fichu moment, s'il conserve sa tète jusqu'au bout.
N***, qu'on dit mourant, a-t-il conservé la sienne ? Ce
sont deux êtres bien différents mais qui n'iront pas
gaiement quo clives Tidlus et Aiicus. Tous deux seront
de plats mourants. Le dépit et la peur produisent alors le
même effet : N... enragera et Voltaire tremblerai
Ces prévisions pessimistes devaient être dépassées
par la réalité et ce même Tronchin en évoque le spectacle
saisissant :
LETTRE DE TROXCHIX DU 27 JUIN 1778 A BONNET
« Si mes principes, mon bon ami, avoient eu besoin
que j'en serrasse le nœud, l'homme que j'ai vu dépérir,
agoniser et mourir sous mes yeux en auroit fait un nœud
gordien, et, en comparant la mort de l'homme de bien,
qui n'est que la fin d'un beau jour, à celle de Voltaire,
j'aurois vu bien sensiblement la différence qu'il y a entre
un beau jour et une tempête, entre la sérénité de l'àme
d'un sage qui cesse de vivre et le tourment affreux de
celui pour qui la mort est le roi des épouvantemens.
Grâce au Ciel, je n'avois pas besoin de ce spectacle ;
cependant Oliin ineininisse juvahit. Cet homme, donc,
(i] L. Perey et G. Maugras : La Vie intime de Voltaire aux Délices et
à Ferney, i88j, p. .'iSS.
Cette appréciation cruelle de Tronchin sur Voltaire n'était d'ailleurs
que le reflet d'une opinion exprimée trentre-quatre ans auparavant et que
le temps n'avait fait que confirmer : il écrivait d'Amsterdam le 1 3 juil-
let 1739 à son ami Jaucourt : « Il est bien mortifiant pour l'esprit humain
de penser que, malgré qu'on en ait, Voltaire est un fripon, un étourdi, un
homme sans jugement et sans conduite. (Catalogue Charavav, 1878,
n" Yii.)
XX
étoit prédestiné à mourir dans mes mains. Je lui ai tou-
jours parlé vrai, et malheureusement pour lui, j'ai été le
seul qui ne l'ait pas trompé. Oïd mon ami, m'a-t-il dit
bien souvent, il n'y a que vous cjui m'ayez donné de bons
eoiiseils ; si je les avois suivis, je ne serois pas dans
Vaffreu.v état ou- je suis, je serois retourné à Ferney, je
ne me serois pas enivré de la fumée qui m'a fait tourner
la tête ; oui, je n'ai avalé que de la fumée. Vous ne pou-
vez plus m' être bon à j^ien ; envoyez-moi le médecin des
fous. Par quelle fatalité faut-il que je sois revenu à
Paris/ Vous ni avez dit en arrivant qu'on ne transplan-
toit point un. c/iêne de quatre-vingt-quatre ans et vous
me disiez vrai. Pourquoi ne vous ai- je pas crâ? Et
quand je vous ai donné ma parole que je partirais dans
la dormeuse que vous m'aviez procurée, pourquoi ne
suis-je pas parti^? Ayez pitié de moi, je suis fou. Il
devoit partir le surlendemain des folies de son couronne-
ment à la Comédie-française ; mais le lendemain matin il
reçut une députation de l'Académie française qui le con-
jura de l'honorer de sa présence avant de partir'. Il s'y
rendit l'après-dînée, et là, par acclamations, il fut fait
Directeur de la Compagnie. Il accepta la direction qui est
de trois mois. Il s'enchaîna donc pour trois mois et de sa
parole à moi donnée, rien ne resta. Dès ce moment-là
jusqu'à sa mort, ses jours n'ont plus été qu'un ouragan de
(i) Wagnière a rapporlé cette conversation presque textuellement :
Mémoires sur Voltaire. Paris, André, i8u6, t. I""", p. i!\'\.
(2) Tronchin se trompe. L'apparition à l'Académie cl la C représen-
tation d'Irène eurent lieu toutes deux le '^o mars.
folies. Il en étoit honteux. Quand il me voyoit, il m'en
demandoit pardon, il me serroit les mains, il me prioit
d'avoir pitié de lui et de ne pas l'abandonner, surtout
ayant de nouveaux efforts à faire pour répondre à l'hon-
neur que l'Académie lui avoit fait, et pour l'engager à
travailler à un nouveau dictionnaire à l'instar de celui de
la Grusca. La confection de ce dictionnaire a été sa der-
nière idée dominante, sa dernière passion. Il s'étoit
chargé de la lettre A, et il avoit distribué les vingt-trois
autres à vingt-trois académiciens, dont plusieurs, s'en
étant chargés de mauvaise grâce, l'avoient singulière-
ment irrité. Ce sont des fainéants, disoit-il, accoutumés
à croupir dans l'oisiveté, mais je les ferai bien marcher;
et c'étoit pour les faire marcher que, dans l'intervalle de
deux séances, il a pris en bonne fortune tant de drogues
et a fait toutes les folies qui ont hâté sa mort, et qui
l'ont jeté dans l'état de désespoir et de démence le plus
affreux. Je ne me le rappelle pas sans horreur. Dès qu'il
vit que tout ce qu'il avoit fait pour augmenter ses forces
avoit produit un effet tout contraire, la mort fut toujours
devant ses yeux. Dès ce moment la rage s'est emparée
de son àme. Rappelez-vous les fureurs d'Oreste : Furiis
agita tus ohiit \ »
Le doute peut-il encore exister ? Nous ne le croyons
pas.
(i) Cette lettre a été publiée pour la première fois dans les Étrennes
Nationales de Gaullieur, Genève, i8jj, III® année, pp. 20J-208. Elle se
trouve à la Bibl. de Genève Ms. Bonnet, Copies de lettres, t. X.
*
* *
Le contraste entre l'existence extérieure de Voltaire
dans les derniers mois de son séjour à Paris toute d'apo-
théose et celle qu'il menait dans son lit, misérable et
abandonné à l'hôtel du marquis de Villette, est navrant.
Autour de lui nulle sympathie, nulle affection. Son secré-
taire Wagnière, le seul être qui l'aimait réellement —
avec Belle et Bonne (Madame de Villette) — d'une façon
désintéressée écrit : « J'ai été témoin des scènes les plus
indécentes dans la chambre du malade, lorsqu'il était
encore en très grand danger. Au bruit qu'on y faisait on
aurait dit qu'il y avait des paysans ivres prêts à se battre.
On n'avait aucun égard pour les ordres du médecin, ni
aux instances du malade qui ne cessait de s'écrier qu'on
le tuait ^
(( M. Racle, ingénieur établi à Ferney, ami de M. de
Voltaire, et qui se trouvait à Paris dans ce temps (mai 1778]
n'ayant pu, malgré ses prières et diverses tentatives,
obtenir de le voir, trouva enfin le moyen de s'introduire
secrètement auprès de lui : il le vit tout seul dans sa
chambre, sortant du bain, mourant de froid. Ce Vieillard
lui fit de grandes lamentations sur le peu de soins que
l'on prenait de lui, et lui dit combien il était à plaindre
de ce que j'étais absent, qu'il craignait que je ne fusse
tombé malade aussi, ajoutant : AJi ! s'il avait été ici, je
ne serais pas dans le triste état oit vous nie voyez. Je
\ï) Wagnière, t. I""', p. i3o.
craindrais d'être accusé d'imposture, si je racontais en
détails l'abandon affreux et l'état misérable où M. de
Voltaire s'est trouvé réduit les vingt derniers jours de sa
vie, le cœur saignerait de douleur et d'horreur\ )i
Madame Denis, sa nièce, n'espérant plus rien de
l'exploitation de son prestige et de sa gloire, attendait
avec impatience son héritage, elle trouvait qu'il résistait
trop longtemps à la maladie : « Jamais^ dit Wagnière, je
Il ai vu Madame Denis verser une larme sur l'état de son
onele ou sur sa mort... Madame Denis m'avoua, au
moment de mon retour à Paris, que son grand souci
depuis trente jours avait été de savoir comment elle
pourrait enterrer son oncle. Elle ajouta : A^ous mirions
été très embarrassés s'il en était revenu parce qu'il aurait
pu avoir encore des moments lucides'. Malgré les ins-
tances de Tronchin (il annonçait une crise fatale si son
client ne s'arrachait pas à la vie fiévreuse de Paris),
malgré les supplications du malade, elle se refusait à
retourner à Ferney et manœuvrait de façon à mettre
obstacle à toute libéralité de sa part et à s'assurer le
bénéfice d'un testament du 3o septembre 1776 qui la
favorisait et dont elle craignait la révocation ; dans ce
(i) Wagnière, t. I", p. IJ9.
(2] Wagnière, t. P% p. 49'-^- Madame Denis craignait-elle d'être amenée
à expliquer devant des tiers ses manœuvres tendant à empêcher Voltaire
de recevoir son notaire M. Dutertre, et de jNI. Autran, agent de change,
les 80000 livres qu'il avait demandées à son banquier lyonnais
et dont il est question plus loin. — Wagnière, t. P'', p. iGo. D'ailleurs
le Patriarche de Ferney ne s illusionnait pas sur les sentiments de sa
nièce : « Il lui interdisait sa chambre dès le 26 mai et elle ne le revit
plus jusqu'à sa mort. »
XXIV —
but elle interceptait les lettres et billets adressés par
Voltaire à M. Autran, agent de change, chargé par son
banquier Schérer de lui verser 80000 livres et le malheu-
reux ao^onisant est mort avec la conviction que cette
somme lui avait été volée ' ; elle écartait également de son
lit M« Dutertre, le notaire, dont il réclamait la présence
avec insistance^.
Dès le 26 mai elle faisait préparer son carrosse pour
le mener enterrer ^
(i) Wagnière, d'après les ordres de son maître, en passant par Lyon,
lui lit tenir 80000 livres par M. Schérer, son banquier. Cette
somme fut envoyée à M. Autran, agent de change à Paris, qui fit prier
M. de Voltaire de passer chez lui. Le Patriarche répondit qu'étant malade,
il demandait à M. Autran de venir lui-même. Il donna le billet à son cui-
sinier, ALadame Denis le lui retira des mains et lui dit de répondre qu'il
n'avait pas trouvé M. Autran, à qui le malade écrivit encore plusieurs
autres billets qui ne purent parvenir à leur adresse, il est mort dans
l'idée que cette somme lui avait été volée. (Wagnière, t. I", p. i53 et
p. i58.)
Dans la nuit du jeudi au vendredi aS mai à 3 heures du matin (5 jours
avant sa mort). Voltaire dicta au domestique même de Madame Denis un
billet secret destiné à Ferney, billet qui prouve le machiavélisme de sa
nièce et le succès de ses manœuvres. Ce billet a été publié par MM. Perey
et Maugras : « Je me meurs, mon cher Wagnière, il paraît bien difficile
que j'en réchappe. Je suis bien puni de votre départ, d'avoir quitté Ferney,
et d'avoir pris ma maison à Paris, Jai recours à vous pour être payé de
M. Schérer, qui est, comme vous le savez, dépositaire de toute ma fortune.
J'attends de vous cette consolation dans les inquiétudes mortelles où me
plonge mon état... »
11.) a II écrivit aussi plusieurs fois à son notaire, M. Dutertre, pour le
prier de venir près de lui. Celui-ci ne reçut aucun des billets, il supplia
alors, un soir, Madame de Saint-Julien d'aller elle-même le chercher, elle
en fit part à Madame Denis, qui lui répondit que M. de Voltaire étant
fou, elle ne devait pas se charger de cette commission. Le malade réitéra
sa prière, elle le dit encore à Madame Denis qui lit la même réponse.
Lorsqu'elle revint auprès de lui, voyant qu'elle n'amenait pas M. Dutertre,
il s'écria avec désespoir : Ah ! grand Dieu ! vous êtes donc. Madame, comme
tout le monde, vous me trahissez aussi ». (Wagnière, t. l''', p i58.j
(3) Wagnière, t. l'^p. l'Jo.
A peine le cor[)s de Voltaire déposé ù l'Abbaye de
Scellières, au lendemain de la décision de l'Académie
française fixant l'éloge du Patriarche comme sujet du prix
annuel de poésie, Madame Denis négociait la vente de
Ferney au marquis de Villette \ elle cédait sa bibliothèque
à l'Impératrice de Russie moyennant i35ooo livres, et ces
deux opérations menées à bien elle ne tardait pas
(janvier 1780) à se remarier. Veuve d'un commissaire des
guerres, puis maîtresse de Voltaire, elle épousait à
68 ans un nommé François Duvivier ou plutôt Vivier, dit
Nicolas Toupet, riche à 3o 000 livres de rentes. L'élu de
son cœur, estropié d'un bras, avait 58 ans et en paraissait
trente de moins qu'elle ~.
Le marquis de Villette valait moins encore que Madame
Denis ; de mœurs honteuses, sans cœur et sans cou-
(i) ^ladame Denis écrivait à Wag-nière le 29 septembre 1778 : « Je
voudrais que le feu fut à Feruey. » (Wagnière, t. P'', p. 168, note.)
« Trois mois après la mort de son oncle, nous reçûmes à Ferney la
nouvelle que cette terre, f[ui devait rester toujours dans sa famille, venait
d'èti-e vendue à M. le marquis de Villette pour deux cent trente mille
francs. L'indignation y fut extrême, ainsi que dans les environs, surtout
(pumd on apprit qu'elle avait refusé cette terre à M. d'Hornoy, son neveu,
qui la lui demandait aux mêmes conditions que M. de Villette... (Wagnière,
t. 1", p. 1G8.)
i'i) Mémoires de Bachauniont : Elle est laide, grosse comme un muid,
et d'une mauvaise santé. Malgré la considération de son oncle qui se
réfléchissait sur elle, elle désirait depuis longtemps d'en être débarrassée
pour devenir maîtresse de sa fortune et de ses actions. A peine jouit-elle
de ces deux biens et la voilà qui se remet sous la tutelle d'un maître
impérieux, dur, sans complaisance et qui ne peut môme lui procurer les
plaisirs qui excitent ordinairement les veuves à se remarier. Certifié exact
par Wagnière (t. II, p. 33). — Entre le commissaire des guerres et Voltaire,
se placerait l'allemand Greff, et ensuite, du vivant même du Patriarche de
Ferney, le génois Caraccioli, le prétendu marquis de Ximenès, Baculard
d'Arnaud, La Harpe. Collini, le major de Constant. (Nourrisson, p. 118.)
rage \ sans respect humain (il se plaisait à se dire le fils de
Voltaire^), il était depuis quelques mois le détestable mari
d'une femme délicieuse. Aussitôt le contrat d'achat de
Ferney signé pour 235 ooo livres, Villette offrait le
domaine à Catherine II, et, sur son refus, le louait à
un particulier après avoir vendu à un cabaretier les
(i) Voii' p. 6, note i.
(2) « Entre autres prétentions, M. le marquis de Villette a celle d'être le
fils de M. de Voltaire, et de toutes ces prétentions ce n'est point la moins
courageuse sans doute. Nous ignorons jusqu'à l'ombre de vraisemblance
qu'elle pourrait avoir. « Qu'est venu faire ici M. de Villette ? disait quel-
qu'un à Voltaire à Ferney. — Il dit qu'il est venu se purifier chez moi;
mais je crains bien qu'il n'ait fait comme Gribouille, qui se mettait dans
l'eau de peur de la pluie. » (Cor/"<?s^. lia. de Griniin., avril 1778, t. XII,
p. ()o, éd. Tourneux.)
« Voltaire ne respectait pas plus sa mère que M. de Villette ne respec-
tait la sienne : « Belle, spirituelle, enjouée, la mère de Voltaire (Marie-
Marguerite Daumarl, morte en 1701) avait vécu fort entourée. Les assi-
duités du chansonnier Rochebrune avaient même provoqué des médisances,
dont Voltaire ne craignait point de se faire étourdiment et odieusement
l'écho :
« Dans tes vers, Duché, je te prie,
Ne compare pas au Messie
Un pauvre diable comme moi ;
Je n'ai de lui que sa misère,
Et suis bien éloigné, ma foi,
D'avoir une vierge pour mèi-e, »
Alors qu'il composait ce sixain (1706), Voltaire avait à peine douze ans.
A l'âge de cinquante ans (1744), s'adressant au duc de Richelieu, il prenait
un plaisir étrange à raviver encore des souvenirs sans doute calom-
nieux :
« Je crains bien qu'en cherchant de l'esprit, et des traits,
Le bâtard de Rochebrune,
Ne fatigue et n'importune.
Le successeur d'Armand et les esprits bien faits. »
(Nourrisson, p. 55.)
meubles de la chambre du Philosophe et même son écri-
toire \
Tel est le souvenir attendri et respectueux que Voltaire
laissait dans le cœur de Madame Denis à qui il avait légué
presque toute sa fortune* et dans celui du marquis de
Villette qui avait reçu son dernier soupira
* *
Le refus par le clergé de Paris d'accorder au corps de
Voltaire la sépulture chrétienne a fait couler des flots
d'encre. Naturellement les mots d'intolérance, de fana-
tisme, etc., ont été prononcés surtout par les philosophes.
Ecoutons Gondorcet tracer le portrait du Curé de Saint-
Sulpice : « Ce Curé était un de ces hommes moitié hypo-
crites, moitié imbéciles, parlant avec la persuasion stu-
(i) VilleUe vint à Ferney en juillet 1779,11 lit vendre beaucoup de
meubles et presque tous ceux de la chambre de ce grand homme On
voit dans un cabaret de Ferne}- les portes de l'armoire qui était dans la
chambre de M. de Voltaire et dans laquelle il renfermait ses papiers ;
M. de Villette les a vendues au cabaretier ainsi que son écritoire, ses
flambeaux, etc. (Wagnière, t, P'', p. 169.)
(■2) Madame Denis avait hérité de 80000 livres de rentes et de
/|OOOoo livres d'argent comptant. Le fac-similé du testament de Voltaire a
été publié dans le dernier volume des Œuvres de Voltaire^ Paris, 1862,
l'original a été adjugé 5 000 francs à l'hôtel Drouot le 3o janvier 1882.
Voltaire a joué toute sa vie le rôle de mourant dans le but d'obtenir de ses
capitaux le rendement le plus élevé, il en plaçait la plus grande partie en
rentes viagères !
(3) Villette a exploité jusqu'à sa mort (arrivée à temps pour lui éviter la
guillotine) la gloire de Voltaire. Il a eu la joie de voir établir le culte de la
déesse Raison (de cette Raison si chère aux philosophes du xviii"^ siècle),
qui devait servir de prologue aux déclanchements du couteau égalitaire.
Les victimes de la Terreur, sans être moins intéressantes, ont été un peu
plus nombreuses que les victimes de Louis X^' et de Louis XM !
XXVIII
pide d'un énergumène, agissant avec la souplesse d'un
jésuite, humble dans ses manières jusqu'à la bassesse,
arrogant dans ses prétentions sacerdotales, rampant
auprès des grands, charitable pour cette populace dont
on dispose avec des aumônes, et fatiguant les simples
citoyens de son impérieux fanatisme. » Si on raisonne
sans passion, M. de Tersac se serait deshonoré et aurait
deshonoré l'Eglise à laquelle il appartenait en recevant
Voltaire comme l'un des siens. Le Patriarche de Ferney
ne s'était pas borné à saper les bases de la religion
catholique, à la ridiculiser, à la calomnier, il en avait
profané les sacrements. Est-il besoin de rappeler ses
Pâques de 1754 à Golmar complétées par l'envoi de douze
bouteilles de bon vin et d'une longe de veau au Couvent
des Capucins de cette ville ^; l'église de Ferney bâtie
avec cette inscription : « Deo erexit Voltaire m. dcc. lxi' »
au moment où il qualifiait le Christ de « pendu » et de
(( potence ^ » une croix ancienne qu'il faisait abattre comme
(i) CoUini : Mon séjour auprès de Voltaire^ 1807, p. r^S.
('2) Trad. libre : Au Dieu de Voltaire. (L. Grouslé.)
(3) « Mais il est certain qu'il faillit s'attirer une mauvaise affaire en
faisant abattre une croix ancienne qui masquait la vue de son église nou-
velle ; qu'on lui attribue un mot irrévérencieux mais très vraisemblable au
sujet de cette croix (Enlevez-moi cette potence, dit-il aux ouvriers, à ce
qu'on prétendit). Pour saisir toute l'indécence voulue de ce propos il faut
savoir qu'avec d'Alenibert, Voltaire appelait Jésus -Christ le « pendu ».
(L. Crouslé, La Vie et les Œuvres de Voltaire, t. I^r, p. 369.)
Le respectable François Tronchin a écrit dans ses notes : Voltaire se
mit à crier : Otez-moi ce pendu de là [Le Conseiller Fr. Tronchin, par
Henri Tronchin, p. iGo). Tronchin savait mieux que personne la vérité sur
cet incident, car c'est lui qui, par ses démarches près du Procureur géné-
ral et du Président de la Cour de Parlement de Dijon, avait arrêté les
poursuites commencées à la demande de l'évèque d'Annecy, M8'' Biord.
gênant la perspective de cette église ; ses Pâques de 1768
entourées d'un apparat grotesque : deux gardes-chasse
Tescortaient précédés de six cierges et d'un missel porté
devant lui\ le sermon qu'il fit après avoir communié en
usurpant les fonctions curiales ; ses Pâques de 1769^ dans
son château de Ferney, sous le prétexte d'une maladie
inventée à plaisir, accompagnées d'une série d'actes nota-
riés, le premier signifié le 3o mars au Curé de Ferney, le
second dressé le 3i mars et le troisième le i^'" avril en
recevant la communion ; sa profession de foi catholique
du i5 avril suivant, encore par devant notaire^; enfin son
affdiation à la Confrérie des Capucins à titre de protecteur
de rOrdre dans la province de Gex\ Tout cet étalage de
cynisme n'était ignoré de personne et cependant l'Eglise,
le Clergé et le Gouvernement royal ont été à son égard
(i) Gininm. Corresp. litt., ('d. Tourneux, t. Mil, p. 63. i^r mai 17G8.
(2) Pâques qualifiées plus lard par lui-même de farce ridicule dans une
lettre à Madame Du Deffand. — « On ne peut donner une plus grande mar-
que de mépris pour ces facéties que de les jouer soi-même ». (Lettre à
d Argental du 8 mai 1769.)
(3) Wagnière a donné le récit de cette comédie et le texte de toutes les
pièces (t. h'-, p. 7!)), il dit que Voltaire a désavoué la profession de foi du
ij avril (p. 83), mais le Patriarche de Ferney est trop familier avec le
mensonge pour accorder créance à sa parole, d'ailleurs cette profession
de foi n'était pas ])lus grotesque que ses déclarations des 3o et 3i mars;
elle en est au contraire le complément naturel.
(4) « Mais, mon Dieu, Madame, savez-vous que j'étais capucin? C'est
une dignité que je dois à Madame la duchesse de Choiseul et à Saint-
Cucufin. Voyez comme Dieu a pris soin de ses élus, et comme la grâce fait
des tours de passe-passe avant que d'arriver au but. Le général (Aimé de
Lamballe) m'a envoyé de Rome une patente. Je suis capucin au spirituel
et au temporel, étant d'ailleurs père temporel des capucins de Gex.... signé
Frère V., capucin indigne. (Lettre à Madame Du Deffand du 11 février 1770.)
D'autres lettres de Voltaire sont signées Frère Voltaire, capucin.
d'une mansuétude extrême, à peine M'' Biord a-t-il
montré quelque énergie, fort mal secondé d'ailleurs par le
duc de Choiseul. Tout autre que Voltaire n'aurait pu
échapper au châtiment que les lois infligeaient aux blasphé-
mateurs. Le pape et les évoques, séduits par son esprit,
n'avaient pas l'air de s'apercevoir de ses turlupinades.
Benoit XIV acceptait la dédicace [en italien) de sa tra-
srédie de Mahomet^ et le cardinal Passionei, son corres-
pondant à Rome, lui envoyait, avec l'autorisation du Saint-
Père, le cilice de Saint François d'Assise pour l'église de
Ferney ' !
Jamais homme n'a bénéficié d'une plus grande bien-
veillance de la part de l'Eglise et jamais l'Eglise n'a
rencontré un ennemi aussi redoutable. La modération a
été d'un seul côté, le côté de la victime. Mais Fabnégation
ou plutôt l'abdication devait s'arrêter devant le cercueil
de Voltaire, son corps escorté par le clergé eut été un
(i) Voici la traduction de l'épître dédicatoire : « Très Saint-Père, Votre
Sainteté voudra bien pardonner la liberté que prend l'un des plus humbles,
mais l'un des plus grands admirateurs de la vertu, de consacrer au Chef
de la véritable religion, un écrit contre le fondateur d'une religion fausse
et barbare.
« A qui pourrais-je plus convenablement adresser la satire de la cruauté
et des erreurs d'un faux prophète, qu'au Vicaire et à l'imitateur d'un Dieu
de paix et de vérité.
« Que Votre Sainteté daigne permettre que je mette à ses pieds et le
livre et l'auteur. J'ose lui demander sa protection pour l'un et sa bénédic-
tion pour l'autre. C'est avec ces sentiments d'une profonde vénération que
je me prosterne et que je baise vos pieds sacrés. » Paris, 17 août 1745.
(2) Voltaire s'était adressé au pape, par l'entremise du duc de Choiseul
et du cardinal Passionei, un de ses correspondants romains (pour arrêter
les suites du scandale du « Pendu »), le pape lui envoya des reliques pour
son église nouvelle, c'est-à-dire le cilice de Saint François d'Assise,
pati'on du philosophe. (L. Crouslé, p. 369.)
XXXI
spectacle indigne qu'il avait peut-être souhaité comme
le couronnement de ses impiétés !
Nous n'exagérons pas en parlant de la sorte du carac-
tère de Voltaire. Les esprits indépendants, ceux qui n'ont
pas d'accès de folie irréligieuse, bien qu'éloignés de tout
esprit confessionnel, ont apprécié dans des termes cruels
la valeur morale du Patriarche de Ferney :
« Voltaire avait bien des travers, bien des ridicules,
bien des petitesses Il y avait du mépris dans l'amuse-
ment qu'on prenait à ses grimaces et à ses malices, même
ses admirateurs et ses amis s'attristèrent plus d'une fois à
ses postures de vieux singe. On le voyait faire le bouffon
pour faire rire, mais aussi pour sa sûreté^ »
On aura beau épiloguer. Voltaire avait le droit d'attaquer
la religion chétienne, de discuter ses dogmes, il n'avait pas
le droit de tronquer les textes, d'étalerune érudition menson-
gère"', et, chose plus grave encore, d'insulter et de bafouer
par le sacrilège le Dieu de vingt-cinq millions de Français !
(i) G. Lanson, Voltaire, article de la Grande Encyclopédie. M. Lanson
a publié en 1907, dans la Collection des grands écrivains français, une
remarquable monographie de Voltaire.
(2) Quiconque a lu les volumes de M. l'abbé Guenée (Lettres de quel-
ques juifs portugais, allemands et polonais à M. de Voltaire, Lisbonne et
Paris, 1769) sait à n'en pouvoir plus douter, que Voltaire manque de
science personnelle, de bonne foi, de suite; qu'il est dans sa propagande
anti-juive et anti-chrétienne, l'incarnation même de l'imposture dans
l'incrédulité ; qu'il n'y a enfin aucun fond à faire sur sa prétendue critique
érudite et philosophique ; qu'il peut même souvent être convaincu d'erreur
par les écrivains libre-penseurs, dont il s'est fait le plagiaire, par les Bayle,
les Bolingbroke, les Collins, etc. ; qu'il faut toujours recourir au texte
authentique des passages qu'il allègue (car il n'entend ni ne connaît les
langues où ils sont écrits) et qu'enfin il ne lui reste en propre que sa
prévention, sa légèreté, son effronterie, et la séduisante habileté de sa
plume, (Crouslé (L.), La Vie et les Œuvres de Voltaire, t. H, p. aSi.)
XXXII
* *
Les restes de Voltaire, transférés en 1791 de l'Abbaye
de Scellières au Panthéon, reposent- ils encore dans le
cercueil qui est censé les contenir ? Ont-ils évité la voirie
qu'il redoutait tant !
Le fait est discutable et discuté. Une commission
nommée en 1898 par M. Rambaud, ministre de l'Instruc-
tion publique, aurait constaté la présence d'ossements
dans ce cercueil, mais ces ossements sont-ils ceux de
Voltaire ' ?
De i85o à 1898, la question paraissait tranchée, ils
passaient pour avoir été enlevés en i8i4 ou 1821 et il ne
s'était produit aucun démenti devant cette affirmation
nettement formulée et réitérée à maintes reprises'.
Son cervelet, emporté en 1778 par l'apothicaire-
embaumeur Mitouard^ a fini par échouer à l'Hôtel des
ventes en 1870 et on ne sait ce qu'il est devenu.
(i) « Hâtons-nous cV ajouter qu'un autro Ministre de l'Instruction
publique, JM. Alfred Ramhaud, au counncncenieut de la présente
année 1898, ému par les discussions qui s'étaient élevées dans le public,
a fait constater par une commission désignée à cet effet, et dont nous
avons entendu personnellement un des membres, que le monument de
Voltaire, au Pantbéon, renferme encore des ossements, qui ont été déclarés
officiellement être ceux du célèl)re philosophe. Nous n'avons pas qualité
pour prononcer sur l'identité réelle de ces restes. (L. Crouslé.)
[1) Voir l'article : Violation du tombeau de Voltaire, éd. Moland, i883,
t. 1^'-, p. 4f/>-
(3) La dépêche du prince Bariatinski à Catherine II, du 11 juin 1778,
porte : « Lorsqu'on ouvrit le crâne, on lui trouva le cerveau d'une gran-
deur considérable. Le jeune chirurgien qui fit cette opération fut étonné
de celle quantité de cervelle. II témoigna sa surprise et son admiration à
cet égard, et ne pouvant se lasser de regarder ce phénomène avec des
Seul son cœur, conservé longtemps dans la famille de
Villette, est déposé à la Bibliothèque Nationale.
F. Lachèvre.
yeux interdits, il demanda même la permission de garder le cervelet, dési-
rant conserver pieusement quelques restes de ce grand homme. »
Cette information est erronée, le chirurgien qui fit l'autopsie n'était pas
jeune, Try, reçu en 1752, avait donc dépassé la cinquantaine, Pipelet !«',
dont on a parlé également et à tort, était chirurgien depuis i^So. Enfin le
cervelet fut consci'vé non par le chirurgien, mais par l'apothicaire qui fit
l'embaumement, Mitouard, « maître en pharmacie de la Ville de Paris, »
demeurant rue de Beaune.
En voici la preuve :
Du jeudi 11 juin 1778.
« Les personnes qui auroient été curieuses de voir la cervelle et le cer-
velet du feu sieur de Voltaire, singulièrement remarquables soit par leur
volume extraordinaii'e, soit par une consistance toute particulière, pou-
voient aisément se satisfaire chez le sieur Mitouard apothicaire, rue de
Beaune, faubourg Saint-Germain, qui avait cru devoir recueillir soigneu-
sement l'une et l'autre pour les conserver dans l'esprit de vin. Ses
entrailles, dont le sieur Try, chirurgien, demeurant rue de Bourbon (c'est
une erreur, il demeurait rue du Bacq, en face les Mousquetaires), chargé
de l'ouverture du cadavre et de son embaumement, n'avoit sans doute su
que faire avoient été jettées dans les latrines ; mais son cœur, cette portion
si sublime de son être au jugement de ses partisans les plus zélés, étoit
demeuré entre les mains du sieur marquis de Villette qui l'avoit fait enfer-
mer dans une boette sur laquelle on lisoit gravée cette inscription fran-
çoise : Son esprit est partout et son cœur est ici. »
[Mes loisirs ou journal d'événements tels qu'ils parviennent à ma
connaissance. Ms. du libraire Hardy. Bibl. Nat., fr. 6682, p. 5oo.)
ENQUÊTE FAITE EN 1778
SUR
LES CIRCONSTANCES DE LA MALADIE ET DE LA MORT
DE
VOLTAIRE
publiée sur le Manuscrit inédit.
FAC-SIMILE DES PAGES 100 ET 101 DU MANUSCRIT
1c:iiL ci'u^ux. ivujuucta. du nt'cùuui
LETTRE D'ENVOI A MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE D'A...
nu I*" DÉCEMRHE 177!^
Peu de tems après la mort de Voltaire, vous me
demandâtes, Monseigneur, des détails assurés et de la
diligence dans l'envoi des détails de cette mort déplo-
rable. La Renommée vous l'avoit déjà peinte, et elle
s'étoit servie des couleurs qu'employent les écrivains
sacrés, les auteurs ecclésiastiques, pour décrire celles des
Antiochius, des Hérodes et des Juliens. Il sembloit que la
Providence n'avoit effectivement tiré le Patriarche des
mécréans des extrémitez du Royaume, que pour frapper
avec plus d'éclat sa victime ; la frapper quatre mois
après, au milieu des philosophes rassemblés, et sur le
grand Théâtre qu'il avoit infecté de ses erreurs. Vous
excitâtes mon zèle en me faisant part des projets qu'avoit
formé le vôtre. A la veille de parcourir le diocèse inté-
ressant que Dieu vous a confié, vous me demandiez des
armes pour combattre les maximes et les disciples du
Chef qui venoit de périr à Paris : car, ajoutez-vous, la
contagion philosophique a pénétré jusqu'à nous malgré
l'éloignement des lieux, la différence des langues et la
diversité des empires, ^'oltaire mourant dans les horreurs
du désespoir vous paroissoit le remède le plus efficace ;
mais pour l'employer avec prudence, vous me demandiez
des détails et de l'exactitude. Je fis preuve de ma bonne
volonté en vous envoyant alors le peu de choses que je
pus recueillir, et je vous promis des suplémens lors que
j'aurois fait des recherches ; elles sont enfin terminées, et
je viens acquitter ma dette en supléant à l'indigence de
mon premier envoi. La délicatesse dans le choix des
preuves, la réserve à n'admettre que celles qui portent le
caractère de la vérité m'ont servi de règle et ont dirigé
mes pas.
Pour parvenir à mon but, il a fallu vaincre bien des
obstacles, déchirer quantité de voiles. L'Esprit de ténè-
bres qui, au quatrième siècle, sema des incertitudes sur
les circonstances de la mort de Julien l'Apostat qui
subsistent encore \ n'a cessé de couvrir de nuages épais
l'abyme que l'incrédulité creuse sous les pas de ses secta-
teurs. C'est à lui sans doute qu'il faut attribuer la pusilla-
nimité de tant de témoins des derniers momens de Vol-
taire qui ne parlent pas et les mensonges de tant d'autres
qui parlent.
(i) Ces incertitudes consistent en ceci, d'après M. le D'' A. B. [Inter-
médiaire des Chercheurs et des Curieux^ 1908, p. 11 5). « Est-il vrai que
Julien l'Apostat mourant se soit écrié : « Tu as vaincu, Galiléen », et que
cette mort ait été le résultat d'une intervention directe de Dieu.
« Amraien Marcellin fait dire à Julien tombant de cheval après le coup
de javelot : « 0 Soleil, tu as perdu Julien. » Théodoret, évêque de Cyr,
auteur presque contemporain, puisqu'il est mort en 458, dans son Historia
Eccla., liv. III, chap. xx, donne au contraire ce fait, comme l'ayant
entendu raconter.
« Quant à la cause de la mort, trois versions en existent. L'empereur
aurait été tué par la flèche d'un Parthe à la fin d'une bataille ; Libanius
accuse les chrétiens d'être les auteurs de cette mort; Calliste déclare que
Julien a été tué par un génie. D'autre part, différents auteurs ecclésias-
tiques apprennent que la mort de Julien fut transmise instantanément au
loin, la font voir comme un acte de la volonté de Dieu voulant cette mort
pour délivrer les chrétiens de la persécution ; la (lèche égarée d'un
Parthe aurait pu être son instrument. »
Mes peines seront payées au centuple, si en dévoilant
l'affreux tableau de Voltaire mourant, je puis donner par
vous, Monseigneur, à ses disciples la leçon terrible que
son médecin Tronchin leur a souhaitée plus d'une fois.
Elles seront doublement récompensées si vous les honorez
de votre approbation.
Rien n'égale le respect avec lequel j'ai l'honneur
d^être, etc.
CIRCONSTANCES DE LA MORT DE VOLTAIRE
ARRIVÉE LE 3o MAY I--8
M. de Voltaire arriva à Paris le lo février 1778 \ sans
y avoir été annoncé. Il descendit et logea chez M. de
Villette, quai des Théatins, au coin de la rue de Beaune,
dans une maison qu'il tient à vie de feu Madame la mar-
quise de Grammont-Gaulet, tante de M. de Pompignan.
M. de Villette est le fils du Trésorier des guerres, dont la
mère, bel esprit, liée avec les philosophes du tems a
donné à ce fds une éducation digne d'elle. Il avoit tout
récemment fait un long séjour chez M. de Voltaire à
(i) Voltaire était parti le 5 février de Ferney avec Wagnière, son
secrétaire, et avec son cuisinier; il arriva à Paris le lo février vers les
3 h. 1/2 du soir dans la voiture de M. de Villette qui était allée le chercher
à Moret. [Relation du voyage de M. de Voltaire à Paris, en 1778, et de sa
mort, par Wagnière, son secrétaire. Mémoires sur Voltaire et sur ses
ouvrages, par Longchamp et Wagnière..., t. I'^'", iS'iG, p. i i3.!
— 6 —
Ferney\ et par la médiation de son hôte, il venoit d'v
épouser M"'' de Varicourt, lille d'un gentilhomme du
canton", peu favorisée de la fortune, mais avantageuse-
ment dédommagée par ses qualités personnelles. On est
persuadé que c'est dans le cours des fêtes de la noce et
par l'inspiration de la reconnoissance que fut conçu le
projet de ramener M. de Voltaire à Paris. Le Vieillard
excité n'avoit pas de plus grand désir ; c'était aussi le
(r) Voici la cause du séjour de M. de Villetle à Ferney : « En 1777,
M. de Villette, dont on connaît les goûts et la conduite, se promenant un
jour au Vauxhall avec une dame, fut rencontré par une demoiselle du
monde fort connue de lui. Elle lui dit en passant, et en le touchant avec
son éventail : Adieu, Villette. Celui-ci, feignant de ne pas la connaître,
passa sans lui répondre. Elle récidiva; alors M. de Villette la frappa
avec une baguette qu'il avait à la main. Outrée du procédé, elle (M"'' Thé-
venin, morte en 1779) alla se plaindre à un officier suisse qui alors était
son amant. Celui-ci, pour venger l'affront fait en public à sa maîtresse, lit
avertir M. de A'illette de se rencontrer dans tel endroit et à telle heure,
qu'il s'y rendroit pour lui donner (quoique Suisse) une leçon de politesse
envers les dames.
ce M. de Villette, qui n'aime point ces sortes de choses, alla pourtant
au rendez-vous, mais trois heures avant celle que lui avait indiquée son
adversaire, lequel par conséquent ne s'y trouva pas alors. M. de Villette
revient sur le champ chez lui, fait son paquet, et part dans l'instant pour
s'éloigner de Paris, sans être décidé où il irait, et s'il se rendrait à Mar-
seille ou à Genève... Il vint en septembre voir M. de Voltaire à Ferney...
(Wagnière, Mémoires, t. I"^"", p. ii5.)
(2) Madame Denis, nièce de Voltaire, avait depuis deux ans pris
auprès d'elle, pour lui tenir compagnie et par commisération, une jeune
demoiselle, fille de M. de Varicourt, garde-du-corps, père de onze enfants.
Dès que M. de Villetle fut arrivé, il dit qu'il voulait épouser M"* de
Varicourt, ce qu'il fit enfin, après avoir cependant tergiversé près de trois
mois. Il n'est point vrai, comme on l'a dit, et comme on l'a imprimé, que
M. de Voltaire eût eu jamais l'idée d'offrir une forte dot à la femme de
M. de Villette ; cela eût même été ridicule, puisque M. de Villette s'annonça
comme jouissant de cent vingt mille livres de rentes, par conséquent, il
n'a point eu la gloire prétendue de refuser une dot. M. de Voltaire et
Madame Denis donnèrent seulement quelques diamants à la jeune mariée...
(Wagnière. t. I", p. 117.)
vœu des Encyclopédistes. Ces instituteurs du genre
humain perdoient depuis quelque tems beaucoup de
terrain : Ils s'étoient annoncés comme les vengeurs des
droits de l'humanité avilie par la superstition et le des-
potisme, les héros des vertus sociales, la bienfaisance,
l'honnesteté, la tolérance, mais des ouvrages excellens
avoient apprécié leur code fastueux, et des voix respec-
tables les avoient déférés, les preuves à la main, au Tri-
bunal de la nation, comme des corrupteurs dans l'ordre
de tous les devoirs religieux et civils. La présence du
Patriarche dans la capitale leur parut donc nécessaire
pour le rétablissement de leurs affaires \ Afin de lui en
ouvrir la route, on employa des personnes accréditées à
la Cour. M. D. ' fut un des principaux solliciteurs; mais
on n'osa s'adresser au Roi. La vertu sévère de ce jeune
Prince ôtoit sans doute tout espoir de réussir auprès de
lui. Un homme de la Cour ayant dit devant le Roi le len-
demain de cette arrivée : Voilà donc Voltaire à Paris!
Le Roi en marqua sa surprise. La Reine et les personnes
(i) « On avait commencé d'assurer à M. de Voltaire que la Reine,
Monsieur, Monseigneur le comte d'Artois, toute la Cour, avaient la plus
grande envie de le voir; et dès lors il arrivait à Ferney de prétendues
lettres de Versailles et de Paris, remplies des choses les plus flatteuses et
les plus agréables pour M. de Voltaire, de la part de ces personnes illustres,
et de celle du Roi même pour l'engager d'aller à Paris.
Enfin, MM. de Villette et de ^illevieille, Madame Denis et Madame
de Villette, firent tout ce qu'ils purent pour persuader à ce Vieillard que
sa tragédie [Irène) tomberait, s'il n'allait pas lui-môme à Paris pour la
faire jouer et conduii'e les acteurs; que c'était l'occasion du monde la plus
favorable, puisque la Cour, suivant les lettres qu'on lui montrait, était si
bien disposée à son égard... (Wagnière, t. P"", p. ii8.)
(2) Charles de Ferriol, comte d'Argental, que Voltaire appelait « Mon
ange ».
— « —
qui lui sont attachées assurent qu'elles n'y avoient aucune
part\
Voltaire arrivé à Paris attira sur lui les regards de
cette grande ville ; de la curiosité on passa rapidement en
l'enthousiasme, et le Patriarche de Ferney devint en peu
de jours l'idole de la capitale. Il fut assailli d'une nuée de
visites des gens de la Cour et de la ville, un libérateur de
la patrie n'eut jamais reçu ni plus d'hommages ni des
honneurs aussi flatteurs. L'Académie françoise qui ne
fait pas de visites, lui députa deux de ses membres, dont
le prince de Beauvau fut le premier. Dix académiciens se
joignirent librement et leur firent cortège ^ ; Franklin lui
(i) « Le surlendemain de notre arrivée, M. le marquis de Jaucourt
vint mystérieusement avertir Madame Denis que le retour subit de son
oncle à Paris avait occasionné beaucoup d'étonneraent à Versailles. On
ne put le cacher à M. de Voltaire, et cela lui causa une grande surprise.
On s'intrigua, on fit parler à Madame Jules de Polignac, amie intime de
la Reine, on engagea M. de Voltaire à lui écrire, elle lui fît une réponse
fort honnête, elle vint même le voir... (Wagnière, t. I", p. ii'i.)
(2) Extrait des Registres de l'Académie française :
« Jeudi 12 février. L'assemblée étoit composée de i5 académiciens.
AL le Secrétaire a dit que M. de Voltaire, après une absence de 3o années,
étoit depuis deux jours à Paris, et a proposé à la Compagnie de féliciter,
sur cette heureuse arrivée, par une députation extraordinaire et solennelle,
un homme si célèbre dans les lettres et si prétieux à l'Académie et à la
Nation. La Compagnie d'une voix unanime et par acclamation a applaudi
à la proposition de M. le Secrétaire, et M. le prince de Beauvau, AL de
Marmontel et M. de Saint-Lambert se sont chargés de cette députation.
Plusieurs académiciens ont proposé de s'y joindre, et l'Académie a vu
avec plaisir l'empressement qu'ils ont marqué à ce sujet. Les trois députés
sont partis à la fin de la séance, accompagnés de presque tous ceux qui
étoient présents à l'assemblée. »
Voici la liste des présents : MM. d'Arnaud, d'Alembert, le prince
de Beauvau, Sainte-Palaye, La Harpe, Marmontel, Millot, Saint-Lam-
bert, Saurin, Gaillard, Batteux, Beauzée, de Chastellux, Suard et Thomas.
« Samedi i\ février. M. le prince de Beauvau a dit que AL de Voltaire
avait reçu avec la plus vive reconnaissance la députation de l'Académie.
— 9 —
mena son petit-fils qu'il agenouilla à ses pieds, en le
priant de lui donner sa bénédiction. Le Patriarche étendit
alors ses bras octogénaires sur le petit quaker, en pro-
nonçant Dieu et Liberté^; on assure que des têtes mitrées
grossirent sa Cour; des femmes de distinction ne rou-
girent pas de lui baiser la main ; mais c'est surtout les
gens de théâtre qui furent les plus assidus et les mieux
accueillis. Je ne veux vivre que pour vous et par vous
leur a-t-il souvent répété". Il parut alors une pièce de vers
sur le retour du Patriarche à Paris qui peut être raportée
avec ses notes.
VOLTAIRE DE RETOUR A PARIS ^
Plus vain que L'oroTieilleux Persan
Si connu sous le nom d'Anian,
Et dont r horrible catastropJie
Doit effrayer tout philosophe
(ij « Le célèbre Franklin vint, avec son petit-fils, voir M. de Voltaire,
et lui demanda sa bénédiction pour ce jeune homme, qui se mit à genoux.
Il la lui donna en prononçant ces mots : Dieu, Liberté et Tolérance ; û le
releva en même temps et l'embrassa tendrement... (Wagnière, t. P'',
p. 126.)
(( Il a voulu que je donnasse ma bénédiction à son petit-fils. Je la lui
ai donnée, en disant Dieu et la Liberté ! en présence de vingt personnes
qui étoient dans ma chambre. (Lettre de Voltaire au marquis de Florian,
Paris, i5 mars 1778.)
^ oir également plus loin : la lettre de \ oltaire à l'abbé Gaultier du
20 février 1778. Wagnière se trompe en ajoutant le mot « Tolérance ».
{1) Les comédiens vinrent aussi en corps. Il leur dit : Je ne peux désor-
mais vivre que par vous et pour vous. (Wagnière, t. P'', p. 126.)
(3) Voici une autre pièce de cette époque reproduite dans le Ms. du
libraire Hardy : a Mes loisirs ou journal d'événements tels qu'ils parviennent
Rebelle à la Divinitéj
Maître Arouët s'étoit vanté
Que, sans cjuitter son Ji ermitage^
a ma connaissance », elle est précédée de la noie suivante : du jeudi aC fé-
vrier. « Tandis que des personnes de tout sexe et de tout état, malheu-
reusement en trop grand nombre encensoient follement le sieur de
Voltaire et paroissolcnt comme en délire par une sorte d'idolâtrie inconce-
vable; d'autres moins engouées des talents de ce singulier personnage
devenus si préjudiables à la Société par le pernicieux usage qu'il en avoil
toujours fait s'escrimoient contre lui et trouvoient un malin plaisir à
répandre les vers suivants :
Le sieuv Vil/ette, dit marquis,
iSuccesseur des Jodellcs,
Facteur de vers, de prose, et d autres bagatelles,
Au Public donne avis
Quil possède dans sa boutique.
Un animal plaisant, unique.
Arrivé récemment
De Genève en droiture.
Vrai phénomène de nature ^
Cadavre, squelette ambulant ;
Il a l'œil très vif, la voix forte ;
Il vous mord, vous caresse, il est doux et s'emporte :
Tantôt il parle comme un Dieu,
Tantôt il parle comme un Diable,
Son regard est malin ^ son esprit tout de feu.
Cet être inconcevable
Fait l'aveugle, le sourd et quelquefois le mort.
Sa machine se monte et démonte à ressort.
Et la tête lui tourne en Vappellant Grand homme.
Des monts Crapaks (sic), tel est V original en somme.
On le verra tous les matins.
Au bout du quai des Théatins.
Par un salut profond, beaucoup de modestie.
Les grands Seigneurs payeront leur curiosité.
Porte ouverte à V Académie,
A tous acteurs de comédie,
Qui flatteront sa vanité,
Et viendront adorer V Idole ;
Les gens mitres, portant étole,
Verront de loin, moyennant une obole.
Pour éviter ses griffes et ses dents ;
Tout poëte entrera pour quelques grains d'encens.
// alioit recevoir Llioniniage
De l'Empereur impatient
D'être adopté pour son client ;
Mais, ô la cruelle avanture!
Sans faire arrêter sa voiture^
Au travers de Ferney soudain,
Le Prince passe avec dédain^,
AJi ! cjuel crhve-cœur pour Voltaire
Aussi depuis V atrabilaire
iSans cesse en proie à son dépit,
N'e reposoit 71 i jour ni nuit;
Lors cpie la Denis et Villette
Craignant cpie le /iideu,v squelette
JVe pût siu'vivre à ce mépris,
L'ont fait revenir à Paris.
Des gens qui sçavent les menées
De nos modernes Capanées (A)
Literpretent différemment
Ce singulier événement :
Suivant eux le peuple incrédule
Désespéré du ridicule
Pour lui rabattre le caquet,
(i) En 1777, docile aux instructions de Marie-Thérèse, Joseph II
voyageant sous le nom de comte de Falkenstein, passa près de Ferney,
sans s'y arrêter. De là pour Voltaire le plus amer déplaisir et qu'il chercha
inutilement à dissimuler. Frédéric le Grand ne l'avait-il pas félicité à
l'avance (9 juillet 1777) de l'insigne honneur qu'il allait J-ecevoir !... (Nour-
risson, Voltaire et le Voltairianis/iic, 189G, p. 222.)
Les notes marquées d'une lettre sont celles de l'auteur du Ms.
(A) Fatneux impies qui se moqnoicitt des Dieu.r : Jupiter foudroya Icetr
chef.
A mis en jeii maint sti-ataghne^
Poiu^ engager Dont Polyplieme (B)
A quitter son triste manoir,
Et venir relever U espoir
D'une faction honorée
Du noble nom de La livrée. (C)
D'autres, amis du merveilleux^
Voyant Arouet dans ces lieux
Après une si longue absence,
Disent que la reconnoissance
Parlant au cœur des beaux Bijoux (D)
Qu'il venoit d'unir comme Epoux;
Tous deux ont cru que sa grande cime
Et oit faite pour une dame
Vieille douairière et ses en fans
Qui est Madame Du Defant. (E)
Boji Dieu! le cliarmant mariage!
Quand il n'auroit que l'avantage
D'ôter à nos petits cjuidams (F)
La tacite imprimée aux Titans!
Voilà le triple commentaire
(B) Polyphème, cyclope tiorrihle, ce nom désigne Voltaire.
(C) Voltaire dans une de ses brocitures appelle honnestenient nos petits
philosophes du jour, sa livrée.
(D) Ces beaux bijoux sont M. de Villette et sa femme.
(E) Mad<- Du Defant demeure au couvent de .S' Joseph, rue S^ Dominique,
faubourg Saint-Germain.
(F) Ces petits Quidams sont les incrédules dont Voltaire est le père, mais
qui n'avoient point encore de mère en fait d'irréligion. Aussi ils étaient bâtards
comme les Titans qui n'avoient point de père ; Mad. Du Defant les légitima
en épousant Voltaire et en les adoptant pour ses enfans ; Dalemhert à la
tête.
Du retour de i''oct()i>;éiiaire.
Dès qu'il a reparu céans,
La colwrte des mécréans
A poussé de grands cris de joie,
Tels que ceux dont retentit Troye
A V aspect du maudit cheval
Qui bientôt lui fut si fatal.
Les supôts de l'Académie,
Les bouffons de la Comédie
Et les fauteurs de V Opéra,
Comme dans un jour de gala.
Brûlent un encens sacrilège
Sur Vautel de la Vanité
Leur unique Divinité.
Le cJief des Encyclopédistes (G)
Suivi des penseurs ubiquistes.
N'a pas eu moins d'empressem^ent
A lui marquer son dévouement.
Il étoit encore à sa. porte
Quand Nicolet et son escorte
Ont gagné par le bout du quai
Lliôtel du seigneur de Ferney.,
Pour lui dire combien la foire
Seroit jalouse de la. gloire
De l'amuser quelques instans,
Par divers petits passetems
Faits pour l'auteur de la Pucelle.
(G) Diderot, qui n'étant point de l'Académie, est représente ici comme le
chef des mécréans ubiquistes et non académiciens.
— I/i —
Mais voici bien d'autre nouvelle :
Ces jours derniers dans un bureau
L'on assuroit que le bourreau^
Tout empressé de reconnoitre
Qu'Aroilet a fait son bien être
En lui fournissant maint sujet,
A voit conçu le beau projet
De donner en place de Grève
Au nouveau venu de Genève
Un spectacle de sa façon,
Plus picpiant sans comparaison
Que celui de la pauvre Irène
Qui n'est rien moins qu'une Syrêne ;
Même suivant maint spectateur
Zélé partisan de l'Auteur^
L'on ajoutoit cpt'en conséquence
Notre opérateur d'importance
Devoit cdler incessamment
Lui faire aussi son compliment ^
Et supplier sa Seigneur crie ^
Au nom de toute la patrie, (H)
De venir avec ses amis
Au grand TJiéâtre de T h émis (1)
Applaudir aux succès tragiques
(H) Au nom de la patrie, persiflage anticipe de V impertinence de nos
lustrions qui lors du couronnement de Voltaire n'ont pas eu honte de dire en
plein tJiéâtre que ce prétendu lionncur lui étoit rendu par la France.
(I) C'est la place de Grève oii Voltaire par ses abominables maximes
conduit tous les Jours des scélérats au grand avantage de Maître Chariot,
exécuteur de la haute justice.
— i5 —
De ses œuvres pliilosophiques.
Depuis Von a semé le bruit
Qu'en effet une belle nuit
Le preux clievalier de la Corde,
Dûment escorté par la horde
De ses formidables recors ^
Tous eu élégans /'ust-au-corps.
S'est rendu c/iez le gentillâtre
Dont un travail opiniâtre (K)
Entrepris pour de vils farceurs
Malgré Melpomene et ses sœurs,
Avoit dérangé la machine
Et dérouté la médecine.
Mais comment Vaura-t-il reçu ?
C'est ce que personne n'a scu.
Cependant son goût pour la scène
Fait croire aux badauts de la Seine
Qu'il s'est volontiers engagé
A contenter son protégé^
Mais qu'il n'y paroitra cpt'en masque
De peur d'essuqer quelque frasque (L).
Pauvre Aroiïet voilà l'accueil
Que mérite ton sot orgueil.
Il n'y manquoit plus qu'une c/iose
(K) 7^out le monde sçalt que les efforts qiiil a faits pour réformer sa
pitoyable tragédie d'Irène peu de tems après sou arrivée à Paris lui ont causé
un crachement de sang quia accéléré sa mort.
(L) C'est-à-dire de peur que que/qu'un des patiens venant à le reconnoltre
pour son ancien maître ne demandât qud fût exécuté en sa place, ce qui
serait assurément un fâcheux quiproquo pour Aroïcet.
4
— i6 —
Les honneurs de i'ApotJiéose
Décernés par des baladins,
Des pliilosoplies, des eatins.
Pour prix de tes pièces tragicpies.
De tes colificliets luhricpies,
Surtout de tes impiétés.
O vanité des vanités!
Il y a quelque tems que Voltaire présenta au théâtre
une pièce qui porte le nom à' Irène ; il n'omit rien alors
pour la faire réussir; mais malgré l'intrigue et la cabale,
la traofédie étoit restée dans l'oubli \ G'étoit un enfant de
sa vieillesse qu'il chérissoit comme son chef-d'œuvre
quoiqu'il ne méritât pas cette prédilection. A quatre-vingts
ans l'imagination est froide et la verve est stérile ; Voltaire
en avoit quatre-vingt-quatre, et son Irène se ressentoit
des injures du tems. Ce père aveugle, désirant à quelque
prix que ce fût lui donner de la célébrité par le théâtre,
chercha ce qu'il y avoit de meilleur parmi les acteurs. Le
Kain, l'un des plus fameux, lui avoit été enlevé par la mort
le propre jour de son arrivée à Paris '\ On lui proposa la
dame Vestris, actrice à grands talens. 11 voulut Texercer
lui-même ; à cet effet il lui donna à apprendre des tirades
de vers qu'il lui fît déclamer ensuite ; comme elle pronon-
(i) La tragédie à' Irène avait été reçue à l'unanimité à la Comédie
française le 2 janvier 177H. La Harpe dont on avait reçu les Barméc'ules et
Barthe aussi bien partagé avec V Homme persormel, se retirèrent devant
Voltaire. (Desnoiresterres, Voltaire, t. VIII, p. 178.)
(2) Le Kain mourut le 8 février, deux jours avant l'arrivée de Voltaire.
Il avait refusé de jouer le rôle de Léonce dans la tragédie d'Irène, mais
Voltaire espérait le faire revenir sur sa résolution.
çoit le mot /«ù'^ Voltaire l'arresta en lui faisant observer
que c'est dans la langue françoise un des mots qui vient
le plus souvent à la bouche, qui signifie une plus grande
diversité de choses et dont la prononciation est plus
importante. Son âme s'émeut, il veut réciter le morceau
lui-même, et se livrant à de grands mouvemens il se rompt
un vaisseau dans la poitrine. Le sang vient avec une abon-
dance qui effraie, Tronchin est appelle, il prononce que les
jours du vieillard sont en danger".
(i) Nous n'avons pas trouvé ce mot dans la tragédie d'Irc/te, du moins
dans le texte moderne, on sait que cette pièce a subi de profondes
modifications du chef de Fauteur lui-même, et de ses amis La Harpe, etc.,
mais ces dernières avaient été faites sans son assentiment.
(2) Ce récit est en contradiction avec celui de Wagnièrc j't. !<■'', p. 127).
« Le 25 février, à midi et un quart, il me dictait de son lit. Il toussa
trois fois assez fort; je me retournai ; dans l'instant il me dit : O/i ! oh ! je
crache le sang. Et sur le moment, le sang lui jaillit par la bouche et par le
nez, avec la même violence que quand on ouvre le robinet d'une fontaine
dont l'eau est forcée. Je sonnai : Madame Denis entra ; j'écrivis un mot à
M. Tronchin. Enfin, toute la maison fut en alarme, et la chambre du malade
remplie de monde. Il m'ordonna d'écrire à l'abbé Gautier de venir lui
parler, ne voulant pas, disait-il, que l'on jetât son corps à la voirie. Je fis
semblant d'envoyer ma lettre, afin que Ion ne dit pas que M. de Voltaire
avait montré de la faiblesse. Je l'assurai qu'on n'avait pu trouver l'Abbé.
Alors il dit aux personnes c{ui étaient dans la chambre : Au moins. Mes-
sieurs, vous serez témoins que J'ai demandé it remplir ce qu'on appelle ici ses
devoirs. Tronchin arriva bientôt »
Voici ce que dit ^L Desnoireslerrcs de INladanje Vestris : « Il ne pou-
vait s'accoutumer de l'imperturbable sérénité de Madame Vestris dans les
moments où elle aurait eu le plus besoin d'élan et de pathétique, et il lui
témoigna avec quelque impatience ce qu'il regrettait de ne pas rencontrer
en elle; car l'art ne supplée pas à l'âme absente, bien qu'il parvienne quel-
quefois à donner le change. « INIadame, je me rappelle Mademoiselle Du-
clos que j'ai vue, il y a cinquante ans, faire pleurer une assemblée nom-
breuse en prononçant ce seul mot : un mon père, mon amant, dit par elle,
faisait fondre en larmes tous les spectateurs. » Mais Madame Vestris, qui
avait d'incontestables qualités, manquait complètement de ce diable au
corps, la première vertu de la comédienne et le sine qua non aux yeux de
l'auteur de /.aire. »
I« —
Tandis que l^iris n'ûtoil occupé que de Voltaire, que
Vencens académique et comique (bon mot du maréchal de
Richelieu) formoit un nuage autour du Philosophe, un
prêtre inconnu, ci devant curé d'un village de Normandie,
retiré depuis peu à Paris avec une pension de 600 livres
sur sa cure, faisant la fonction de chapelain aux Incu-
rables, conçut le projet de sa conversion et pour l'enta-
mer il lui écrivit cette lettre : « Beaucoup de personnes,
« Monsieur, vous admirent [et font votre éloge en beaux
« vers et en prose élégante] \ je désire du plus profond de
« mon cœur être du nombre de vos admirateurs'. J'aurai
« cet avantage, si vous voulez cela dépend de vous, [j'en
(( suis siir] il est encore tems. J'en dirois davantage^ si
« vous me permettiez de m'entretenir avec vous. Quoique^
« le plus indigne de tous les Ministres, je ne vous dirois
« cependant rien d'indigne de mon ministère, et qui ne
dût ^ vous faire un [grand] plaisir. Mais comme je n'ose
pas me flatter que vous me procurerez^ un aussi grand
bonheur, je ne vous oublierai pas pour cela au Saint-
Sacrifice de la Messe, et je prierai avec le plus de
ferveur qu'il me sera possible le Dieu juste et miséri-
« cordieux pour le salut de votre àme immortelle qui doit
(i) Les mots ou phrases eiUre crochets et en italique sont omises dans
le Mémoire de l'abbé Gaultier.
yi] Var. du Mémoire de l'abbé Gaultier : être de leur nombre...
(3) Ici. Je vous en dirai davantage si vous me permettez...
(4I Id. Quoique je sois... . '
(5) Id. Je ne vous dirai... et qui ne doive...
(6) Id. que vous me procuriez...
— '9
(( être jugée sur ses actions \ Pardonnez-moi, Monsieur,
« si j'ai pris la liberté de vous écrire, mon intention [n'est
pas de vous offenser] mais' de vous rendre le plus
grand de tous les services ; je puis le faire avec le
secours de celui qui choisit [ce qu'il y a] de plus foible^
pour confondre ce qu'il y a de plus fort. Je me croirois
heureux si la réponse [dont vous ni honorerez peut-être]
c( étoit analogue à mes sentimens\ J'ai l'honneur d'être
« avec un très profond respect, etc., signé : l'abbé
« Gaultier [cliez M. Guihert, sculpteur du Roi, rue de
« Sève sicj près les Boulevards , à Paris, ce 20 Février
« 1778 ^
Voltaire répondit sur le champ :
« Votre lettre, Monsieur, me paroit celle d'un hon-
« neste homme, et cela me suffit pour me déterminer à
c( recevoir l'honneur do voire visite le jour et le moment*^
« qu'il vous plaira de me la faire. Je vous dirai la même
(( chose que j'ai dite en donnant ma bénédiction au petit
t( fds de l'illustre et sage Franklin, l'homme le plus respec-
(i) \'ar. du Mémoire de l'abbé Gaulier : qui est peut-être sur le point
d'être jugée sur toutes ses actions.
(•>,) Jd. est...
(3) Id. le plus foible...
(4) Id. Que je me croirois heureux si votre réponse est analogue aux
sentiments avec lesquels, etc.
(5) Voici comment Wagnière parle de cette lettre du 20 février
(t. I^r, p. 124) '■ « Dans ce temps, un ex-jésuite, nommé l'abbé Gautier [sic),
lui écrivit pour lui offrir ses services spirituels, si l'occasion s'en présen-
tait, yi. de Voltaire le remercia par écrit. L'Abbé vint le voir et laissa son
adresse. Quand il fut sorti, je demandai à mon cher maître s'il était
content de M. Gautier. Il me répondit que c'était un bon imbccile.
(6) Var. des Mémoires de l'abbé Gaultier : les momens...
f( table de l'Amérique \et peut-être de L'Europe, qui me
(( demandoit cette béné diction] . Je ne prononçois que ces
« mots Dieu et liberté \ Tous les assistants versèrent des
(( larmes d'attendrissement; je me flatte que vous êtes dans
« les mêmes principes. J'ai 84 ans, je vais bientôt paroître
« devant ce [grand] Dieu, créateur de tous les mondes.
(( Si vous avez quelque chose [de particulier] à me com-
à muniquer, [et qui en vaille la peine], je me ferai un
« devoir et un honneur de recevoir votre visite, malgré
« les souffrances qui m'accablent. J'ai l'honneur d'être
« Monsieur, votre, etc. Signé : Voltaire [gentilhojume
« ordinaire de La Chambre du Roi]. Ce 20 février 1778.^
Sur cette réponse, l'abbé Gaultier se présente chez
M. de Voltaire, il est introduit au milieu d'un cercle aussi
nombreux que brillant : une soutane devoit attirer les
reo-ards. Ceux de Voltaire démêlent l'Abbé. 11 l'aborde
et, le prenant par la main, il le conduit dans son cabinet,
en disant un mot d'excuse à la compagnie qu'il laisse.
Qui êtes-vous. Monsieur, lui demanda-t-il en le faisant
asseoir? N'est-ce pas M. C Archevêque qui vous envoie,
ou le Curé de Saint-Sulpice ? L'Abbé répond modestement
qu'il n'est député de personne, que sa démarche n'a d'autre
principe que le zèle de son salut; alors il l'invite, il
l'exhorte le plus pathétiquement qu'il peut, et il termine
en lui disant: M. l'abbé Lattaignant, votre ami, vient
de faire une confession générale par laquelle il s'est
procuré le repos de la conscience; il vous souhaite ainsi
(1) Var. du Mémoire de l'abbé Gaultier : Dieu et la liberté.
(1) Id. Paris, -ii février 1778.
que moi le niéine bonheur. Il s'est servi de mon ministère
je m'estim^erois lieureux si je pouvois vous rendre le
niêrne service.
Voltaire parut charmé d'apprendre des nouvelles de
l'abbé Lattaignant, mais intrigué de la singularité de
cette visite, il poursuivit ses questions : Dites-moi, Mon-
sieur, qui étes-vous? J'ai été Jésuite dix-sept ans, répondit
l'Abbé. Au sortir de la Société, j'ai vicarié trois ans au
Havre de Gràce^, on me donna ensuite une cure à la
campagne que j'ai servie longtemps \ Je l'ai remise enfin,
en réservant une pension de 600 livres. C'est toute ma
fortune. Je suis actuellement approuvé dans le diocèse de
Paris, et je dis la messe au.r Incurables''. Voltaire,
content de la conduite de l'Abbé, lui fît l'aveu qu'il avoit
d'abord essayé de persifler sa lettre, mais qu'il n'avoit
trouvé rien de plaisant à dire : Je ne suis pas éloigné,
ajo\ilSL-t-i\, de parler affaire avec vous; mais je suis scan-
dalisé qu'un Jiomme de mérite comme vous, n'ait point
encore été récompensé : j'en fais mon affaire; quant à sa
qualité de Jésuite, elle ne l'effaroucha pas : J'en ai connu
(i) Ce détail a été omis dans les Mémoires de l'abljé Gaultier.
(a) Saint-Mard, dans le diocèse de Rouen [Mémoires de l'abbé Gaultier).
(3) Toutes les allégations ci-dessus du Ms. sont confirmées expressé-
ment par le Mémoire de l'abbé Gaultier. Voici comment ce dernier les
complète : « M. de Voltaire me fît des oO'res de services, mais pensant
moins aux récompenses fugitives de ce monde qu'aux récompenses éter-
nelles que Dieu destine à ses élus, je lui dis: « Ah ! que je me croirois bien
récompensé si vous étiez ma conquête ! ce Dieu miséricordieux ne veut pas
votre perte, revenez donc à lui, puisqu'il revient à vous. » M. de Voltaire
touché de ces paroles, me dit qu'il aimoit Dieu ; je lui répondis « que
c'était beaucoup, mais qu'il falloit lui en donner des marques, car un
amour oisif ne fut jamais le vrai amour de Dieu, qui est actif».
plusieurs, lui dit-il, et j'ai singulièrement estimé le
Père Forée \
Le crachement de sang qui continuoit avec abondance
fit craindre pour les jours du vieillard. M. de Tersac,
curé de Saint-Sulpice sa paroisse, se présenta et fut goûté.
(i) M. l'abbé Gaultier dans son Mémoire ne dit pas que Voltaire avait
eu d'abord l'intention de persifler sa lettre et il ne parle pas non plus des
Jésuites et du Père Porée. Il termine ainsi son entretien du 21 février :
« ]M. de Voltaire dit d'autres choses auxquelles je répondis d'une manière
qui parut le contenter. Notre conversation fut interrompue par trois per-
sonnes différentes. M. l'Abbé, me dit la première, finissez donc, vous
voyez que M. de Voltaire vomit le sang, et qu'il n'est pas en état de parler.
M. de Voltaire répondit assez vivement : « Hé Mr ! laissez-moi, je vous
prie, avec M. ïahhé Gaultier mon ami, il ne me flatte pas. » ^Madame Denis
qui parut au bout de trois quarts d'heure, me dit avec beaucoup de dou-
ceur, M. l'Abbé, mon oncle doit être bien fatigué, je vous prie de remettre
la partie à un autre instant. Alors je quittai M. de Voltaire, en lui deman-
dant permission de venir le voir de tems en tems, ce qu'il m'accorda avec
plaisir. Je lui dis que je ferois tous les jours mémoire de lui au Sainl-
Sacrifîce de la Messe ; il me remercia et me parut attendri. Adieu, M. de
Voltaire, ajoutai-je, comptez que vous n'avez pas de meilleur ami que moi
dans le monde. »
Wagnière (t. II, p. 89) s'est élevé contre cette partie du récit de l'abbé
Gaultier : « Cela n'est pas vrai. Et d'ailleurs l'hémorragie de M. de \o\-
taire ne lui vint que le aS février vers midi. C'est un petit anachronisme
dont l'abbé Gaultier ne s'est point aperçu en composant postérieurement
son Mémoire et ses conversations avec M. de Voltaire. »
Voici comment Voltaire appréciait le Père Porée, son ancien maître au
collège Louis-le-Grand : « Rien n'effacera dans mon cœur la mémoire du
Père Porée, cpii est également cher à tous ceux qui ont étudié sous lui.
Jamais homme ne rendit l'étude et la vertu plus aimables. Les heures de
ces leçons étaient pour nous des heures délicieuses; et j'aurais voulu
qu'il eût été établi dans Paris, dans Athènes, qu'on pût assister à tout âge
à de telles leçons ; je serais revenu souvent les entendre. J'ai eu le boiilieur
iCêtre formé par plus d'un Jésuite du caractère du Père Porée, et je sais
(ju'il a des successeurs dignes de lui. Enfin, pendant les sept années que
j ai vécu dans leur maison, qu'ai-je vu chez eux? La vie la plus laborieuse,
la plus frugale, la plus réglée ; toutes leurs heures partagées entre les
soins qu'ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère.
J'en atteste des milliers d'hommes élevés par eux comme moi ; il n'y en
aura pas un seul qui puisse me démentir... » (Lettre au Père de La Tour,
7 février i 746).
Encouragé par ses premiers succès, il multiplia ses
visites, gagna ou crut gagner du terrain; enfin il parvint
à faire convenir le malade qu'une réparation publique des
scandales qu'il avoit donnés étoit un préliminaire, indis-
pensable dans la circonstance, des sacremens : mais de
quelle manière la faire cette réparation; quelle espèce de
publicité lui donner? Le rusé Philosophe accoutumé à la
négociation s'envelopoit sans cesse dans les accessoires
et gagnoit du tems. Gomme il craignoit singulièrement le
refus de la sépulture ecclésiastique, il ménageoit fort son
Pasteur; cette crainte se manifesta une nuit qu'il revassoit;
son chirurgien, qui étoit à côté de lui, l'entendant parler
avec feu prêta l'oreille : Voltaire disoit : non, je ne veux
pas être jette Cl la voirie comme la Le Couvreur^ . Tel fut
effectivement le sort de cette fameuse comédienne morte
en lySo. M. Languot de Gergi, curé de Saint-Sulpice, lui
refusa la sépulture ecclésiastique, et elle fut enterrée sur
les bords de la Seine au Gros-Gaillou.
Voltaire s'étant enfin déterminé à faire la réparation
(i) Lettre de D'Aleinbert au roi de Prusse, Paris, 3 juillet 1778 :
« Quelques jours avant sa maladie, il m'avait demandé dans une conversa-
tion de confiance, comment je lui conseillais de se conduire, si pendant
son séjour il venait à tomber grièvement malade. Ma réponse (ut celle
que tout homme sage lui aurait laite à ma place, qu'il ferait bien de se
conduire dans cette circonstance comme tous les philosophes qui l'avaient
précédé, entre autres comme Fontenelle et Montesquieu, qui avaient suivi
l'usage,
Et reçu ce que vous savez
Avec beaucoup de déf'éreuce.
Il approuva beaucoup ma réponse : « Je pense de même, me dit-il, car il
ne faut pas être jeté à la voirie, comme j'y ai vu jeter la pauvre Lecou-
vreur... »
{OEinres de Frédéric le Grand, Berlin, t. XXV, p. io3.)
— ik —
exigée, il ne fut plus question que d'en libeller une qui ne
dit ni trop ni trop peu, mais qui dit ce qu'il falloit.
M. le Curé de Saint-Sulpice fut au Conseil, en dressa une
qu'il communiqua à M^'" l'Archevêque. Muni de son appro-
bation, il la proposa au Philosophe. Le pas étoit glissant,
mais le Patriarche s'en tira avec sa dextérité ordinaire :
Ten suis content, et je la trouve bien, lui dit-il, cependant
il manque quelque chose au style : or cela me regarde,
laissez-la moi, dans vingt-quatre li cures j'aurai fait mes
changemens \
Ce n'étoit point la forme qui l'embarrassoit, lui et les
siens, c'étoit le fond. C'étoit surtout M. le Curé dirigé par
(i) Le Mémoire de l'abbé Gaultier (et cela se comprend, il n'avait pas
à s'occuper des faits et gestes de M. de Tersac) ne parle pas de plusieurs
visites du Curé de Saint-Sulpice, qui doivent se placer entre le 22 février
et le i" mars. La visite antérieure du 16 février est affirmée par l'abbé
Gaultier et par l'auteur du Ms. (voir p. 26).
L'abbé Gaultier : « A peine eus-je célébré la Sainte-Messe que je me
transportai le 27 février 1778 chez M. le marquis de Villette pour y voir
M. de Voltaire. Je ne puis parler ce jour-là qu'à Madame Denis, qui me
dit que M. le Curé de Saint-Sulpice étoit venu pour engager M. de Voltaire
à ne point différer sa confession, et qu'il lui avoit répondu qu'il avoit toute
confiance en moi. Après cette visite, j'allai rendre compte de ma visite à
M. le Curé de Saint-Sulpice... »
Il en est aussi question dans les Mémoires de Bachaumont (5 mars 1778) :
« Il (l'abbé Gaultier) s'est présenté au marquis de Villette, qui, sentant le
danger de cette visite insidieuse, n'a eu garde d'expulser le prêtre, l'a fort
bien accueilli et l'a conduit chez M. de Voltaire Le Curé, profitant de
la voie ouverte, est venu peu après, et a eu avec le malade une seconde
conversation... » Wagnière a contesté ce paragraphe (t. I", p. 445).
Il est difficile d'admettre les visites du Curé de Saint-Sulpice anté-
rieures au I" mars, avec le texte des lettres échangées entre M. de Tersac
et Voltaire le 4 mars, cependant la conciliation des deux versions n'est
pas impossible si on estime que les lettres auxquelles nous venons de
faire allusion ont été écrites pour la galerie (voir p. 36, note 2). En tout
cas, l'auteur du Ms. entre dans des détails d'une telle précision qu'il est
difficile de ne pas en tenir compte.
MB"" l'Archevêque qui le déconcertoit. L'abbé Gaultier
moins avisé leur convenoit mieux : on le choisit donc, et
on laissa le Curé de côté ; le billet qui suit fut le produit
de ce choix:
A M. l'abbé Gaultier.
« Vous m'avez promis, Monsieur, de venir pour
(( m'entendre ; je vous prie de vouloir bien vous donner
(( la peine de venir le plus tôt que vous pourrez. Ce
(( 26 février i778\ »
Madame Denis lui écrivit le lendemain ces quatre
mots :
(( Madame Denis, nièce de M. de Voltaire, prie
M. l'abbé Gaultier de vouloir bien venir la voir*, elle lui
sera très obligée.
Ce 27 février 1778^.
M. Gaultier ne tarda pas d'un moment à se rendre chez
M. de Voltaire, mais il ne put voir que Madame Denis.
(i) 11 V a ici une variante insignifiante dans le texte du Mémoire de
l'abbé Gaultier.
(2) Var. du Mémoire de l'abbé Gaultier : ... de vouloir bien le venir
voir...
('3] Wagnière (t. II, p. 89 et 90) s'est inscrit en faux contre le billet du
26 février de Voltaire et celui du 27 de Madame Denis, dont il déclare ne
pas avoir eu connaissance. Les billets des i3 et i5 mars de l'abbé Gaultier
et de Voltaire sont de sa part l'objet de pareilles réserves. La bonne foi de
Wagnière est entière, mais l'explication de son ignorance à leur sujet est
facilement explicable. Madame Denis n'aimait pas Wagnière et n'avait
aucune raison de lui communiquer les lettres de Voltaire qui lui passaient
par les mains et ses propres lettres. Déplus la veille (26 février), il n'avait
pas envoyé, il l'avoue lui-même, une lettre qui lui avait été remise par
Voltaire à l'adresse de l'abbé Gaultier (voir p. 17, note 2), cette incartade
justifie la conduite de Voltaire et de Madame Denis à l'égard de Wagnière.
— iG -
Elle lui fit part d'une visite que M. le Curé de Saint-Sulpicc
avoit faite la veille à son oncle : « M. le Curé, lui dit-elle,
(( a voulu engager mon oncle à se confesser à lui, mais la
ce confiance est en vous, et il a répondu qu'il ne vouloit
« se confesser qu'à vous seul\ »
Malgré ces témoignages de confiance, l'abbé Gaultier
ne fut introduit chez le malade que trois jours après"'. 11
(i) Tous ces détails sont dans le Mémoire de l'abbé Gaultier.
(2) Le 2 mars d'après le Mémoire de l'abbé Gaultier :
Il semble que le Secrétaire de Voltaire ait réuni dans le récit de cette
seconde entrevue les détails d'une partie de la première, ainsi notre Ms.
met dans la bouche de Voltaire (21 février) les mots suivants à l'adresse
de l'aJibé Gaultier. « Je ne suis pas éloigné de parler affaire avec vous » et
Wagnière (t. P", p. i3i), lui fait dire à la deuxième visite : c Si vous
voulez nous ferons tout à l'heure cette petite affaire. » M. Desnoiresterres
a mis en doute cette façon de s'exprimer de Voltaire : « Nous en deman-
dons bien pardon au Secrétaire, mais Voltaire ne dut pas le prendre sur
ce ton. » Quoiqu'il en soit, voici le récit de Wagnière (t. I", p. i3i) :
« Fort peu de temps après, l'abbé Gautier vint chez M. de A'illette. On
l'introduisit auprès de M. de Voltairej qui lui dit : Il y a quelques jours que
je vous ai fait prier de venir me voir pour ee que vous savez. Si vous voulez,
nous ferons tout à l'heure cette petite affaire. « Très volontiers, répondit
l'Abbé. Il n'y avait alors dans la chambre que j\I. l'abbé Mignot, M. le mar-
quis de Villevieille et moi. Le malade nous dit de rester, mais l'abbé Gau-
tier ne le voulut pas. Nous sortîmes; je me tins à la porte, qui ne consis-
tait qu'en un cadre revêtu de papier des deux côtés, et n'avait point de
loquet. J'entendis M. de Voltaire et l'Abbé causer un moment ensemble, et
celui-ci iînit par demander à mon maître une déclaration de sa main, à
quoi il consentit.
« Je soupçonnai alors que le confesseur était un émissaire du clergé.
J'étais au désespoir de la démarche qu'on exigeait de M. de Voltaire ; je
m'agitais près de la porte, et faisais beaucoup de bruit. MM. Mignot et de
Villevieille qui l'entendirent, accoururent à moi et me demandèrent si je
devenais fou. Je leur répondis que j'étais au désespoir, non de ce que mon
maître se confessait, mais de ce qu'on voulait lui faire signer un écrit qui
le déshonorerait peut-être.
« M. de Voltaire m'appela pour lui donner de quoi écrire. 11 s'aperçut
de mon agitation, m'en demanda avec étonnement la cause. Je ne pus lui
répondre.
« Il écrivit lui-même, et signa une déclaration dans laquelle il disait :
« quil voulait mourir dans la religion catholique oii il était né, qu'il deman-
vomissoit le sang alors. Le maréchal de Richelieu cons-
tamment fidèle à son vieux gentilhomme, voyant passer
]\I. Gaultier dans l'appartement, l'arresta, et lui recom-
manda de ménagerie pauvre malade. Dès que le Patriarche,
qui étoit dans une chambre donnant sur la cour, appercut
Tabbé Gaultier, il lui dit : Je veux me eon fesser à vous
avant que fie jnourir .Le confesseur répondit par des effu-
sions de zèle et des témoignages d'attachement. Après
ces marques mutuelles de zèle et de confiance. Voltaire
fait le signe de la croix et commence le Confiteor. L'abbé
Gaultier lui déclare en l'arrestant qu'il y a un premier
devoir à remplir avant que d'aller plus loin : sçavoir de
rétracter d'une manière publique les scandales qu'il a
donnés. Cette rétractation doit être signée de vous, lui
dit-il, et pour vous épargner la peine de la composer
vous-même, en voici une, continue-t-il, en tirant de sa
daiL j)ai-don à Dieu et à l'Eglise, s'il avait pu les o/feuser. » 11 donna ensuite
à i'Abbé un billet de six cents livres pour les pauvres de la paroisse de
Saint-Sulpice.
« Madame Denis presque au même nionient venait d'entrer dans la
chambre pour témoigner à M. Gautier avec fermeté qu'il devait abréger sa
séance auprès du malade.
« Alors 1 abbé Gautier nous invita à rentrer et nous dit : « M. de Vol-
laii'C m' a donne là une petite déclaration qui ne signifie pas grand chose ; je
vous prie de vouloir bien la signer aussi. » ÎNI. le marquis de Villevieille et
M. l'abbé Mignot la signèrent sans hésiter. L'Abbé vint alors à moi et me
demanda la même chose. Je le refusai ; il insista beaucoup. INI. de Voltaire
regardait avec surprise la vivacité avec laquelle je parlais à l'abbé Gautier.
Je répondis enlin, lassé de cette persécution, que y'c ne voulais ni ne pouvais
signer, attendu que fêtais protestant, lit il me laissa tranquille.
« 11 proposa ensuite au malade de lui donner la communion. Celui-ci
répondit : Monsieur l'Abbé, faites attention que je crache continuellement du
sang, il faut bien se donner de garde de mêler celui du bon Dieu avec le
mien. Le confesseur ne répliqua point. On le pria de se retirer et il sortit.»
Ce dernier paragra[)he n'est pas confirmé par le Mémoire de l'abbé
Gaultier.
— '28
poche un écrit, elle est concertée avec M. le Curé de
Saint-Sulpice, c'est tout ce qu'il vous faut\ Voltaire, qui
la connaissoit, la dédaigna, ne voulant pas seulement la
lire. C'est moi-même qui vais la faire ^ dit le Philosophe,
au 071 me donne du papier, et qu'on me laisse seul avec
M. Gaultier, mon anii^.
Tout le monde sort, alors le Patriarche écrit tout de
suite et sans hésiter la rétractation suivante :
« Je soussigné déclare, qu'étant attaqué depuis
« 4 jours^ d'un vomissement de sang à l'âge de 84 ans,
« et n'ayant pu me traîner à l'Église, M. le Curé de Saint-
« Sulpice ayant bien voulu ajouter à ses bonnes œuvres
« celle de m'envoyer M. l'abbé Gaultier, prêtre, je me
« suis confessé à lui, et que si Dieu dispose de moi, je
(( meurs dans la religion catholique où je suis né, espè-
ce rant de la Miséricorde divine, qu'elle daignera me par-
ce donner'' toutes mes fautes et que si j'avois jamais
(i) Le Mémoire de l'abbé Gaultier ne donne pas ce détail et il n'y a pas
lieu de s'en étonner; s'il avait reçu un projet du texte de la rétractation
rédigée par l'Archevêque de Paris et le Curé de Saint-Sulpice, il lui était
difficile de reconnaître qu'ayant une rédaction en poche, il en avait
accepté une autre —
(2) Si Voltaire connaissait ce texte de la rétractation, c'est que le Curé
de Saint-Sulpice le lui avait communiqué dans une entrevue précédente,
confirmant ainsi les dires de l'auteur du Ms. Si ce dernier a été renseigné
inexactement. Voltaire mentait pour ne pas avoir à le discuter. L'abbé
Gaultier a mis les derniers mots prononcés par Voltaire : Hé M" ! laissez
moi... dans le récit de sa première entrevue (21 février) (voir p. 22, note i).
(3) Le Mémoire de l'abbé Gaultier porte quatre mois, ce qui est mani-
festement une erreur. On remarquera également que dans cette rétractation,
Voltaire dit que l'abbé Gaultier lui a été envoyé par le Curé de Saint-Sul-
pice, inexactitude voulue de sa part, et qui prouve bien que, seul, il l'a
rédigée, en dehors de toute intervention des deux ecclésiastiques.
(4) Var. du Mémoire de l'abbé Gaultier : qu'elle daignera pardonner...
— 29 —
<( scandalisé l'Église, j'en demande pardon à Dien et ;\
« elle. Signé : Voltaire, ce 2 Mars 1778, dans la maison
« de M. le marquis de Villette, mon ami, en présence
« de M. l'abbé Mignot, mon neveu, et de M. le marquis de
(( Villevieille, mon ami, signé: Mignot. Villevieille.
Pour comprendre la fin de cette pièce, il faut sçavoir
que Voltaire l'ayant écrite, pria l'abbé Gaultier d'appeller
MM. Mignot et de Villevieille qu'il avoit d'abord fait retirer,
l'abbé Mignot en fît la lecture puis ils la signèrent. Voltaire
ajouta le post-scriptiun^ sur la demande que lui en fit
l'abbé Gaultier :
« M. l'abbé Gaultier [mon confesseur\^ m'ayant averti
<( qu'on disoit dans un certain monde que je protesterois
« contre tout ce que je ferois à la mort, je déclare que je
(( n'ai jamais tenu ce propos, et que c'est une ancienne
(( plaisanterie attribuée dès longtemps très faussement à
<( des sçavans plus éclairés que moi', signé : Voltaire^. »
En écrivant ce désaveu, le Patriarche ne rougissoit pas
d'être contraire à lui-même. En 1743 au sortir d'une grande
maladie, il alla chez un notaire protester contre une répa-
ration à laquelle son confesseur l'avoit obligé : démarche
qui fit alors un éclat si scandaleux, que M. de Marville,
lieutenant de police^ manda le notaire, lui prit la protes-
(i) Les mots entre crochets et en italique ne sont pas dans le texte du
Mémoire de labbé Gaultier.
(2) Var. du Mémoire de l'abbé Gaultier: ...à plusieurs savants plus
éclairés que Voltaire.
(3) Wagnière n'a pas connu ce post-scriptum et le Mémoire de l'abbé
Gaultier ne dit pas qu'il fut ajouté sur sa demande, ce qui est certain.
(4) Feydeau de Marville, lieutenant général de la police de 1740 à 1747-
Nous ne savons à quel incident l'auteur du Ms. fait allusion. Voltaire fut
— 3o
tation des mains et la jetta au feu, en lui faisant défenses
de jamais prester son ministère à de semblables impiétés.
Voltaire s'étant ainsi retiré du défilé demanda à son
Confesseur, en lui remettant sa rétractation, s'il en étoit
content\ L'abbé Gaultier la prit, quoiqu'il ne la trouvât
pas suffisante, il assure même qu'il déclara au Patriarche
quelle ii étoit pas assez ample, elle me paroit même
équivoque^ lui dit-il, et non suffisante. Au surplus je la
communiquerai à M. VArclievêque' .
Voltaire joignit à cette pièce un billet de 600 livres
payable après sa mort. En le remettant à son confesseur,
il l'avertit que c'est pour les pauvres de Saint-Sulpice.
L'abbé Gaultier, muni de ces deux trophées remportés sur
l'avarice et l'irréligion de son pénitent, court à Saint-
Sulpice où il remet à M. le Curé le billet payable après sa
mort : Ce billet étoit ainsi conçu : « Je laisse par ce pré-
ce sent billet qui tiendra lieu de codicile de mon testament
(( olographe, qui est à Ferney, la somme de 600 livres
« aux pauvres de la paroisse de Saint-Sulpice. Ce
en effet très malade en mars 1743 (Lettre à M'' d'Aigueberre du \ avril). II
ne doit pas être question ici de la rétractation qu'il fit de ses ouvrages
irréligieux le 3 1 mars 1 769, au château de Ferney, devant le notaire Raffroz.
(i) L'abhé Gaultier ajoute ce détail : « Voltaire, en me remettant sa
rétractation, me dit en présence de MM. l'abbé Mignot et de Villevielle :
'( Vous allez, sans doute, M. l'Abbé, l'insérer dans les journaux ? Je ne m'y
oppose pas. A quoi je répondis, il n'en est pas encore temps. Il me
demanda ensuite si j'étais content.... »
(2) Wagnière (t. II, p. 90) a contesté cetle réponse de l'abbé Gaultier :
« La déclaration de M. de Voltaire, du 2 mars, et écrite de sa main est
vraie. Je ne voulus jamais la signer, quelques instances que fît M. l'Abbé
pour m'y engager... Il n'est pas vrai non plus que M. de Voltaire, lui
ayant demandé s'il était content, l'Abbé lui ail répondu que non; c'est le
contraire. »
3i
« !*''■ mars 1778, signé : \oltaire, lesquelles 600 livres
« seront délivrées par la personne nommée mon héritière
« universelle clans mon testament. »
M. l'abbé Gaultier se hâte en suite d'aller rendre
compte du succès do sa mission à Gonflans. A la première
lecture de la rétractation, l'œil du prélat perce le voile
philosophique et appercut la besogne. Le confesseur
excusé à cause de ses bonnes intentions reçoit des ins-
tructions relatives à son caractère simple et à celui de
son Pénitent qui ne l'est pas. On lui trace la route qu'il
doit tenir à l'avenir pour l'honneur de la religion et pour
le salut du malade. Mais toutes les précautions sont
inutiles \ Voltaire et son conseil"^ qui craignent le retour
de l'abbé Gaultier dirigé à Gonflans, le consignent à la
porte de M. de Villette; il s y présente vainement le len-
demain 3 mars, le suisse lui déclare formellement qu'il lui
i i) Ce paragraphe de raiiteur du Ms. est-il en contradiction avec ce
qu il a écrit précédemment cpie la rétractation présentée et refusée par
Voltaire le i mars avait été concertée entre l'Archevêque de Paris et le
Curé de Saint-Sulpice ? Oui et non. Oui, si on s'en tient à la lettre; non, si
on pense que le libellé de cette rétractation avait été remis à titre pure-
ment officieux à l'abbé Gaultier, alors qu'il le sera d'une manière impéra-
tive à la seconde entrevue de cet Abbé avec l'Archevècjue.
L'abbé Gaultier dans son Mémoire s'est moins étendu sur sa visite à
l'Archevêque de Paris et pour cause, il ajouLe : « J'allai ensuite chez M. le
Curé de Saint-Sulpice pour lui faire connaître ma conduite, en lui donnant
copie de cette rétractation qu'il n'approuva pas, je lui remis en même
temps un billet de M. de Voltaire qui lui promettait 600 livres pour les
pauvres de sa paroisse. »
(2) D'Alembert, Diderot et INIarmontel rencontrant le 2 mars l'abbé
Gaultier sortant de chez M. de Voltaire lui marquèrent ostensiblement
le mécontentement que leur causait sa présence. M. Desnoiresterres a mis
en doute cette allégation de l'abbé Gaultier et il s'appuie pour cela sur le
témoignage de d'AIembert. Il y a ici une nuance. Ce n'est pas à la première
visite de l'abbé Gaultier que l'incident s'est produit, mais, le 2 mars, le
jour de la rétractation !
5)
— i'i —
est deffendu de le laisser entrer. L'Abbé fait instance, le
suisse réplique brusquement qu'il ne lui permettra pas
même d'écrire son nom. Pareil langage à deux ou trois
tentatives que fit l'abbé Gaultier \ Animé par la charité et
l'honneur de son ministère, il prend enfin le parti d'écrire
à son Pénitent cette lettre :
(( Je désire, Monsieur, sçavoir des nouvelles" de votre
« santé, je me suis présenté plusieurs fois à votre hôtel
(( et toujours inutilement. Tout ce qu'on m'a dit, c'est
« que vous n'étiez pas visible ; pourvu que votre santé
« soit parfaite^, [je suis content^ mais je ne vous dissi-
(( niulerai pas que je serais au comble rie la joie, si je le
« voyois par moi-même, je ne pourrais plus en clouter
ce alors. Je ne vous oublie pas et je ne vous oublierai
« jamaisY au Saint-Sacrifice de la Messe ; que le Dieu de
0 bonté vous accorde \cle longs et] d'heureux jours;
« [soyez convaincu, Monsieur, que je fais au Ciel des
« vœux pour votre vrai bonheur.] Vous ne devez pas
« douter de mes sentimens envers vous^ ils ne peuvent
« être ni plus vifs ni plus sincères. Si vous me permettez
« de vous rendre visite, je prendrai la liberté de vous
(( dire de vive voix*^ ce que je n'ose marquer dans une
(i) Le Mémoire de l'abbé Gaultier est beaucoup moins précis : « Après
avoir retourné plusieurs fois chez M. de Voltaire, je pris le parti de lui
écrire la lettre suivante »
(2) Var. du Mémoire de labbé Gaultier : . . . . savoir de vos nouvelles...
(3) l(/ Je souhaite que votre santé se rétablisse;
(4) Ici je ne cesse de demander au Saint-Sacrifice de la Messe. .
(5) Id Soyez persuadé de mes sentimens, ils ne peuvent...
(6) 1(1 Si vous me permettez d'aller vous voir, je vous dirai de
vive voix.. .
— 33 —
« lettre' plus dictée par le cœur que par l'esprit. [A/t !
« Monsieur, si vous ne voulez pas ni honorer (Tun mot
c( (/e réponse, faites-moi au moins dire par quelqu'un
« que vous ne serez pas fàelié de me voir, et vous pouvez
(c compter que j'aurai aussitôt V honneur et l'avantai^e
a d'aller vous rendre mes devoirs ; fasse le Ciel que j'aie
« l'avantage de vous voir jouir d'une santé qui ni est si
« précieuse, et à laquelle tant de personnes prennent
« part. La grâce que je vous demande est de croire celui
« qui est avec un profond respect]^, etc.
(( Paris, ce i3 mars 1778"'.
Voltaire vaincu par les instances réitérées de son
confesseur se détermina enfin au bout de douze jours à
lui écrire quatre lignes :
« Le Maître de la maison a ordonné à son suisse de
« ne laisser entrer aucun ecclésiastique que M. le Curé de
(( Saint-Sulpice ; quand le malade aura recouvré un peu
« de santé, il se fera un plaisir de recevoir M. l'abLé
(( Gaultier. Signé : Voltaire. Ce i5 mars 1778''.
Huit jours s'écoulent, le malade recouvre beaucoup de
santé, sa porte s'ouvre, tout le monde est admis chez lui;
(i) Var. du Mciuoire de Tabljé Gaultier : . . . . ce que je n'ose vous
marquer dans cette lettre...
[1] Nous avons mis comme précédemment en italique et entre guille-
mets les passages supprimés par l'abbé Gaultier dans son Mémoire.
(3) M. Desnoiresterres a conclu de ce billet que M. le Curé de Saint-
Sulpice n'était pas étranger à ce congé et que c'est sous son inspiration
que Voltaire a écarté l'abbé Gaultier dont le Mcinoire aurait été arrangé
pour dissimuler le conflit. L'auteur du Ms. nous paraît être beaucoup plus
dans la vérité que M. Desnoiresterres. « L'Espion anglais )) a écrit que
(< Voltaire, l'effroi passé, s'était moqué du soldat et du général ».
— 34 —
le seul M. Gaultier est oublié ; un zèle moins courageux
eut rebuté, celui du confesseur se soutient au milieu de ces
dégoûts : Il se présente encore vers le aS mars à la porte de
M. de Villette, le suisse lui répète qu'il n'y a pas de moyen
de parler à M. de Voltaire, et il ajoute qu'il n'y a plus rien
à faire. A cette expression que l'abbé Gaultier jugea
suggérée, il perd tout espoir d'entrer, et n'ayant plus que
la voie épistolaire pour parvenir à son Pénitent, il y a
recours à son ordinaire ^ :
« Plusieurs de ceux qui ont par eux-mêmes l'honneur
« de sçavoir de vos nouvelles. Monsieur, me disent que
c( vous jouissez d'une meilleure santé'; personne n'y
(( prend plus de part que moi, je désire même qu'elle soit
« parfaite^. Je ne vous oublie pas dans mes prières; si
« elles sont efficaces, vous en ressentirez bientôt les
« heureux effets'^. Je me suis présenté plusieurs fois à
(( l'hôtel que vous habitez' pour vous féliciter sur votre
« convalescence; on m'a dit chaque fois*^ [quil n'y avait
<■( pas inoijcn de vous parler et\ qu'il n'y avoit plus rien
« à faire. Je ne scais ce que cela signifie, surtout après ce
« ({ue vous m'avez fait l'honneur de me marquer, que
(i) Ici encore les délails sont beaucoup plus étendus que dans le
Mémoire de l'abbé Gaultier.
(2) Var. des Mémoires de l'abbé Gaultier : . . . . Plusieurs de ceux qui
sçavent par eux-mêmes des nouvelles de votre sanlé me disent qu'elle se
rétablit....
(3) 1(1 je désire qu elle soit parfaite...
(/i) 1(1 vous en sentirez les heureux effets...
(5) 1(1 à voire hôtel...
(G) Id on m'a toujours répondu...
— 35 —
« quand vous auriez recouvré un peu de santé \ vous
« vous feriez un plaisir de me recevoir. Je ne me présen-
ce terai plus à l'hôtel que vous haljitez; car il me paroît
« qu'il est inutile que je frappe à cette porte-là ; mais je
(c frapperai à la porte de votre cœur', je suis sûr d'y
« avoir entrée, [à raison du désir sincère que j'ai de vous
ce voir véritablement fteureu.v, et Je vous avouerai fran-
(( cJienient que je serais au comble de mes vcvux si je
ce pouvais vous procurer le vrai bonlieur".] J'ai l'honneur
« d'être, etc. A Paris, le 3o mars i778\
Voltaire étoit guéri, tout fut oublié, promesses et bien-
séances, il n'eut pas même la politesse de répondre à la
lettre affectueuse de M. l'abbé Gaultier. Son caractère
persifleur contraint par la maladie reprit ses droits. Etant
un jour à table il dit : Mon voijage de Paris me réussit
parfaitement : Je suis sifflé au Tliééitre et confessé chez
moi. S'il ne fut pas honteux d'avoir été aussi avant avec
M. Gaultier et le Curé de Saint-Sulpice, ses amis en rou-
girent à sa place. M. de Villette fit donner un démenti à
Linguet qui avoit publié la rétractation de Voltaire dans
le numéro 28 de ses Annales. Il se servit du Courrier de
(i) Var. des Mémoires de l'abbé Gaultier : .... je ne sçais ce que
cela signifie, surtout après ce que vous m'avez écrit que vous lue verriez
avec plaisir lors que vous seriez un peu rétabli. .le ne me présenterai...
(ti) Id car il me paraît inutile de frapper à d'autres portes qu'à
celle de votre cœur
(3) Toute cette longue phrase affectueuse a été remplacée dans le
Mémoire de l'abbé Gaultier par celle-ci : <( Quelle consolation et quel
plaisir pour moi, si je pouvois vous aider à parvenir au vrai bonheur. »
(4) Wagnière dit que ^'oltaire n'a pas reçu cette lettre du 3o mars
(t. ll,p. <j.).
— 36 —
l'Europe pour cette hostilité (N" 3i, lettre de M. Je
Villette au comte de Touraille, 9 avril). Paris qui s'amuse
de tout ne manqua pas de rire aux dépens de tous les
acteurs qui avoient figuré sur la scène, les poètes
exercèrent leurs talens, M. de La Louptière fit les vers
suivans :
]oltaire et Lattaignant tous deu,r (llnimeur oentille
Au nie/ne eonfesscur ont fait le même aveu^
En tel cas il importe peu
Que ce soit à Gaultier^ cpie ce soit à Gar^uille.
Mons. Gaultier pourtant me paroit mieux trouvé^
L'honneur de deux cures scjnhlables
A bon droit étoit réservé
Au chapelain des Incurables^.
Voltaire avoit au commencement de mars écrit au
Curé de Saint-Sulpice une lettre que le Pasteur, contre
son intention, n'avoit pas rendue publique. Réduit dans
son état de caducité à faire flèche de tout bois, le
Patriarche en donna des copies. Dans un clin d'œil, la
lettre au Curé fut dans les mains de tout le monde ; M. le
Curé provoqué par cette démarche, excité par ses amis,
tira de son portefeuille la réponse qu'il avoit faite, et la
publia sans la dater. Voici ces deux copies' :
(i) M. Desnoiresterres a reproduit cette épigrainnie, mais il a ip^noré
qu'elle était de La Louptière.
(2) Wagnière (t. I", p. i33) donne les raisons suivantes de la corres-
pondance échangée entre Voltaire et M. de Tersac, mais il ne dit pas que
c'est Voltaire qui fit répandre des copies de sa propre lettre :
« I\L de Tersac, curé de Saint-Sulpice, ayant bientôt appris ce qui
s'était passé chez M. de Voltaire (avant le 4 mars) vit ]\L de Villette et lui
LETTRE DE M. DE VOLTAIP»!-]
«
M. le marquis de Villette m'a assuré, Monsieur, que
(( si j'avois pris la liberté de m'adresser à vous-même
« pour la demande nécessaire que j'ai faite, vous auriez
eu la bonté de quitter vos importantes occupations pour
daigner venir remplir auprès de moi vos fonctions que
je n'ai crues convenables qu'à des subalternes, auprès
de passagers qui se trouvent dans votre département.
M, l'abbé Gaultier avoit commencé par m'écrire sur le
témoigna son mécontentement de ce que l'abbé Gautier se fut porté à de
pareilles démarches sans son autorisation. Il en était d'autant plus blessé,
qu'il n'avait pu encore obtenir lui-même dèlre admis auprès du malade.
M. de Voltaire informé des plaintes du Curé, voulut le calmer par une
lettre de politesse et de couq>linient »
Le récit de Wagnière nous sem])le sujet à caution. Le 3 mars, Voltaire
allait déjà mieux et la verve de l'inq^itoyable railleur semble s'être exercée
à froid sur le Cur('' de Saint-Sulpice. S'il est vrai, comme l'a écrit l'auteur
du ]Ms., que M. de Voltaire avait reçu auparavant l'abbé de Tersac et avait
négocié avec lui les termes de sa rétractation, sans succès d'ailleurs, il
mettait par sa lettre du 4 mars le Curé de Saint-Sulpice dans la nécessité
de faire connaître son échec au public, et il est assez naturel que celui-ci
ait hésité à se découvrir. M. de Tersac avait tout à craindre en polémiquant
avec Voltaire, il s'est borné peut-être à répondre du tic au tac ? Ces deux
lettres, en effet, paraissent n'avoir été écrites que pour divertir le public.
M. Desnoiresterres a vu une contradiction entre l'allégation de l'abbé
Gaultier relative à la visite faite à Voltaire par M. de Tersac le 26 février
et dont lui avait parlé Madame Denis (allégation confirmée expressément
par notre Ms.) et les lettres échangées entre Voltaire et M. de Tersac :
<( l'ancien Curé de Saint-lNLird nous semble commettre une méprise. Alors
encore le Curé de Saint-Sulpice, s'il s'était présenté plusieurs fois, n'avait
pas été reçu. Cette conversation de M. de Tersac avec Madame Denis est
de tout point invraisend^lable et le début de la lettre de Voltaire au
Curé de Saint-Sulpice ne se comprend plus, aussitôt que le Pasteur et le
Poêle se sont rencontrés ultérieurement. »
Si on admet notre explication, les deux versions peuvent se concilier.
— 38 —
bruit seul de ma maladie ; il étoit venu ensuite s'offrir
de lui-même, et j'étois fondé à croire que, demeurant
sur votre paroisse, il venoit de votre part. Je vous
regarde. Monsieur, comme un homme du premier ordre
de l'Etat. Je sçais que vous soulagez les pauvres en
apôtre, et que vous les faites travailler en ministre.
Plus je respecte votre personne et vous-même, plus
j'ai craint d'abuser de vos extrêmes bontés. Je n'ai
considéré que ce que je dois à votre naissance, à votre
ministère et à votre mérite. Vous êtes un général à qui
j'ai demandé un soldat. Je vous prie de me pardonner
de n'avoir pas prévu la condescendance avec laquelle
vous seriez descendu jusqu'à moi. Pardonnez-moi aussi
l'importunité de cette lettre, elle n'exige point l'em-
barras d'une réponse, votre tems est trop précieux,
c j'ai l'honneur d'être, etc. Paris, ce 4 mars 1778.
La réponse que fit M. le Curé de Saint-Sulpice et qu'il
publia dans le même tems, portait en tête :
RÉPONSE SUR LE CHAMP DE M. LE CURÉ
Point de date '.
« Tous mes paroissiens. Monsieur, ont droit à mes
« soins, que la nécessité seule me fait partager avec mes
(( Coopérateurs. Mais quelqu'un comme M. de Voltaire
(( est fait pour attirer toute mon attention : Sa célébrité,
« qui fixe sur lui les yeux de la capitale de la France et
(i) Le 4 mars, d'après ^^'agnière.
- 39 -
(( même de l'Europe, est bien digne de la sollicitude
« pastorale d'un curé.
« La demande que vous avez faite, Monsieur, n'étoit
(( nécessaire qu'autant qu'elle pouvoit vous être utile et
(( consolante dans le danger de votre maladie, mon minis-
« tère ayant pour objet le vrai bonheur de Thomme, en
« tournant à son profit les misères inséparables de sa
« condition, et en dissipant par la foi les ténèbres qui
« offusquent sa raison, et le bornent au cercle étroit de
(( cette vie. Jugez avec quel empressement je dois l'offrir
« à l'homme le plus distingué par ses talens, dont
« l'exemple seul feroit des millions^ d'heureux, et peut
(( être l'époque la plus intéressante aux mœurs, à la
« religion et à tous les vrais principes, sans lesquels la
« société ne sera jamais qu'un assemblage de malheureux
« insensés, divisés par leurs passions, et tourmentés par
c( leurs remords.
Je sçais que vous êtes bienfaisant. Si vous me
permettez de vous entretenir quelquefois, j'espère
(( que vous conviendrez qu'en adoptant parfaitement le
(( Sublime philosophique de l'Evangile, vous pourrez faire
« le plus grand bien, et ajouter à la gloire d'avoir porté
(( l'esprit humain au plus haut degré de ses connoissances
(( i}l)^ le mérite de la vertu la plus sincère, dont la sagesse
« divine, revêtue de notre nature, nous adonné la juste
((
(i) Var. : des milliers, au lieu de : des luillions.
{.M) Le zèle (le M. le Cure de Saint-Sulpice qui a voulu 'gagner Voltaire
n'est pas ici supportable ; loin cV avoir étendu la sp/ière de nos connaissances,
ce PInlosoplie sceplicien a semé partout dans l'histoire et la morale le men-
songe, les doutes et les paradoxes.
— /,0
« idée, et fourni le parfait modèle que nous ne pouvons
(( trouver ailleurs.
« Vous me comblez, Monsieur, des choses obligeantes
« que vous voulez bien me dire, et que je ne mérite pas.
c( Il seroit au dessus de mes forces d'y répondre, même
« en me mettant au nombre des sçavants et des gens
« d'esprit qui vous portent avec tant d'empressement leur
« tribut et leurs hommages. Pour moi, je n'ai à vous
« offrir que le vœu de votre solide bonheur et la sincérité
(( des sentimens avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.\
Les deux lettres furent anatomisées ; mises à l'alambic,
on n'en tira pas un grain d'encens pour le Philosophe,
qui avoit bassement mendié et obtenu bassement les
louanges de son Pasteur; mais au défaut du public les
partisans du héros redoublèrent ses éloges. Ils auroient
bien voulu que le Roi eût porté quelques regards sur lui,
qu'il lui eût permis d'aller à la Cour ; ils ne négligèrent
rien pour lui en ouvrir le chemin ; mais ce fut inutilement ;
ils ne recueillirent de toutes leurs démarches que de la
confusion par les refus persévérans qu'ils essuyèrent.
Pour en diminuer l'amertume, ils eurent recours à une
petite ruse qu'il ne faut pas laisser dans l'oubli.
Lorsque M. N."~ fut honoré de la confiance du Roi
(i) Ces deux lettres ont été reproduites par Wagnière (t. F'", p. i34 à
iS^j, les variantes sont insignifiantes. Elles avaient paru en 1778 in-12
de 8 p.; la lettre de Voltaire ne porte pas de date (Bib. N., Ln-' 20774).
(2) N..., Angivillers (Charles-Claude de La Billarderie (comte d')
maréchal de camp, directeur général des bâtiments du Roi, membre de
l'Académie des sciences.
clans la direction Je ses bâtimens, il vit avec autant de
surprise que de douleur, des trésors de Rome et d'Athènes
relégués dans des lieux obscurs, des tableaux des plus
grands maîtres amoncelés dans des greniers, des bronzes
antiques, des marbres précieux cachés dans des retraites
presque inaccessibles, et par cette négligence quasi
réduits à l'anéantissement. Un autre genre d'étonnement
vint contraster avec le premier : l'inutilité de l'immense
galerie du Louvre qui a 23o toises de longueur, dont on
ne se servoit que comme d'un attelier, li forma le projet
unique de rendre leur valeur à ces trésors enfouis, en les
plaçant dans ce superbe portique. Le monarque applaudit
au plan, et M. N. (d'Angivillers) ne s'occupa plus qu'à
ramasser les parties éparses de sa riche collection. Ins-
truit que M. de Marigny^ avoit receu des bustes antiques
de la libéralité du feu Roi, il lui propose de les céder ou
d'accepter en échange telles figures modernes qu'il vou-
dra. Le nom du Roi intervient pour vaincre l'attachement
de i\L de Marigny aux dons de Louis XV. L'ex-directeur
écrit enfin qu'il remettra les bustes, et qu'il s'en rappor-
tera aux bontés de Sa Majesté pour le dédommagement.
G'étoit précisément faire la réponse qu'on désiroit.
Maîtres du choix sur lequel on prend encore l'avis de
M. de Marigny grand admirateur de Voltaire, on le fait
tomber sur lui. On ordonne donc au célèbre N...~ de se
(i) Abel-François Poisson, marquis de ^larigny (1727, t 10 mai 1781),
directeur-général des bâtiments, jardins, arts et manufactures du Roi
jusc[u'en 177'!, frère cadet de Madame de Pompadour.
[i] Le sculpteur Pigalle.
— 42 —
transporter chez le Patriarche, de saisir sa figure pour
l'exécuter en un buste de marbre^ que le Roi donne en
dédommagement à M. de Marigny. Le Praxitèle de notre
siècle obéît sans délai, il arrive sur le midi chez M. de
Voltaire dont les appartemens étoient remplis de monde ;
on l'annonce de la part du Roi. Le respect et la curiosité
lui ouvrent un passage au milieu de l'assemblée : l'artiste
s'approche du Vieillard en lui déclarant qu'il a reçu les
ordres du Roi pour faire son buste, et qu'il vient esquisser
son ouvrage d'après la nature. On l'écoute, et chacun est
convaincu que c'est le Roi lui-même qui a donné l'ordre.
Un honneur dont l'origine étoit si peu honneste n'avoit
rien qui dût flatter le vieux Patriarche, il étoit cependant
plus avide de gloire que jamais".
Ses disciples, pour appaiser cette soif dévorante,
imaginèrent de lui procurer les honneurs du triomphe par
les gens auxquels il avoit dit : Je ne veux vivre que pour
vous et par vous. Leurs mesures furent si bien prises
qu'ils réussirent au delà de leur espérance. Voici com-
ment la chose se passa.
Le 3o mars on représente son Irène à la Comédie-
Françoise ; il s'y rendit accompagné de Madame de Villette
(i) Le buste de l'auteur de Zaïre par Pigalle fut recueilli par Lenoir
dans son musée, et figure, sous le n° io6, dans sa Description historique et
chronologique des monumens de sculpture remis au Musée des monumens
français. Mais ce buste disparut Plus tard M. Tarbé l'a rencontré
dans le Cabinet de Denon et depuis on a perdu sa trace. On ne le connaît
aujourd'hui que par la lithographie de Hesse (Desnoiresterres).
(2) M. Desnoiresterres ne raconte pas la réception de Pigalle; il se
borne à donner un extrait des Mémoires de Bachaumont (Londres, u3 fé-
vrier 1778], et à quelques explications entièrement conformes à ce récit.
- 43 -
et do Madame Denis et fut i)lacé dans une lo<>"e des «-en-
tilshommes aux secondes ; dès qu'il parut les battemens
de mains et les applaudissemens de toute espèce partirent
avec transport de tous les côtés. Les acteurs ne purent
continuer; alors Brizard^ l'un d'eux s'élance du théâtre,
une couronne à la main et va au Vieillard : là aidé de
Madame de Villette, il Ja pose sur sa tête ; on dit que
M. D, F." partagea un moment avec la dame la glorieuse
fonction de suport. Voltaire hors de lui-même, porte les
mains à sa couronne qu'il veut éloigner, et s'écrie :
}hus me ferez mourir; mais il n'étoit pas à la fin des
épreuves que sa modestie devoit essuyer dans ce jour : la
toile du théâtre qui étoit tombée pendant la cérémonie du
couronnement se releva. On appercoit un buste au fond
delà scène : C'est Voltaire que la dame Vestris" accom-
pagnée d'une bande d'acteurs et d'actrices aborde respec-
tueusement en renouvellant, une couronne à la main, au
simulacre, les hommages qui viennent d'être déférés à
l'orio-inal.
o
M. de Saint-Marc^ fit sur le champ ces vers que
Vestris récita :
i^i) Jean-Baplisle Brilai'd dil Brizard (Orléans 1721, f Paris, 3o jan-
vier 1791). Débute à la Comédie-Française le 3o juillet 17^7, la quitte
le i-^-- avril 1786.
(2) Le prince de Beauvau, d'après Desnoiresterres.
(3) Françoise-Rose Gourgaud, femme d'Angiolo Vestris, née à Mar-
seille le 7 avril 1743, morte à Paris le ;> octobre 1804. Elle débuta à la
Comédie-Française le 19 décembre 1768, et prit sa retraite le -2 juin i8o3.
(4) Jean-Paul-André de Rasins, marquis de Saint-Marc, né au château
de Rasins, en Guyenne, le 29 novembre 1728, membre de l'Académie de
Bordeaux, mort à Bordeaux le n octobre 1818.
Ix\
Aux y eux (le Paris enchanté
Reçois en ce jour un homniage
Que confirmera d'âge en. âge
La sévère Postérité.
Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage
Pour joilir de l'honneur de V immortalité;
Voltaire reçois la couronne
Que l'on vient de te présenter,
Il est beau de la mériter
Quand c'est la France qui la donne!
Voltaire répondit :
Vous daignez couronner aux yeux de Melpomene
D'un, Vieillard, affoihli les effors impuissans,
Les lauriers dont vos mains couvr oient mes c/ieveux
Étoient nés dans votre domaine. [blancs
On sçait rjue de son bien tout mortel est jaloux.
Chacun garde pour soi ce que le Ciel lui donne,
Le Parnasse iiavoit vu que vous
Qui sçut partager sa couronne^.
On ne fut pas convaincu que M. de Saint-Marc donnât
un impromptu, et quand la réponse de Voltaire parut, on
trouva de la facilité dans la versification, mais de l'em-
barras et du faux dans les pensées et l'on conclut que le
vieux poëte auroit du garder pour soi les dons médiocres
qu'il recevoit du Ciel dans sa caducité.
(i) M. Desnoiresterres ne parle pas de la réponse de Voltaire. Cette
réponse fut insérée dans le Mercure d'avril 1778, t. 1", p. 6, et dans le
Journal de Paris du G avril 1778.
— 45 —
Il parut alors une parodie de ce couronnement théâtral
qui l'apprécioit à sa juste valeur :
Quand sur votre vieux ehef Brizard met la eouronne
N'allez pas Aroûet vous mettre dans l'esprit
Que de eoncert la France vous la donne,
Si dans un impromptu qu'à loisir il hàtit
Saint-Marc en. plein tliéàtre aujourd'hui vous l'a dit,
Il n'est (pie l'orateur d'une petite clicpLC
Dont la raison bientôt détruira le crédit ;
Quand la France vous applaudit
C'est la France Encyclopédicpie.
La pensée de cette épigramme fut rendue quelque tems
après avec plus de finesse, et d'une manière plaisante par
une estampe dont la gravure et le dessin n'étoient pas
inférieurs :
Le buste de Voltaire posé sur un autel à l'antique y
est couronné de lauriers par Arlequin : deux figures pros-
ternées au pied de l'autel lui font cortège. Celle qui est à
droite tient un tambour de basque à la main et une marote
à côté d'elle représente la Folie. Scapin placé à gauche
semble prononcer respectueusement les vers qui font
l'épigraphe du monument, et qui le terminent par le bas ;
voici ce qu'on y lit :
VOLTAIRE COURONNÉ PAR LES COMÉDIExXS LE 3o MARS 1778
// est beau de la recevoir
Quand c'est Arlequin qui la donne.
- 46 -
Il faut que les disciples du Patriarche n'aient pas
trouvé la plaisanterie bonne ; par leur crédit l'estampe a
disparu et on ne la vend plus que sous le manteau \
La divine Providence avoit donné au Chef des mécréans
les avertissemens les plus doux par le ministère de l'abbé
Gaultier. Son obstination à fermer les yeux et le cœur à la
vérité demandoit une leçon plus énergique. Elle lui fut
ménagée dans une pièce de vers qu'on attribue à M. Soret,
avocat et l'ancien associé du P. Hayer", auteur de la
Relimon ven^'ée^ : La voici :
Tu triomplies, Voltaire^ une secte ameutée
De ta sotte grandeur follement entêtée^
Prodigue à ton scjuelette un ridicule encens,
Et c'est le seul bonheur qu ici-bas tu prétens.
Au poison de l'erreur ton à me accoutumée
Sur les bords du tombeau s'enyvre de fumée :
Quand un vil histrion, infâme aux yeux des loi.v,
De l'auguste patrie ose usurper la voix ;
Quand sur ton front ridé^ posant une couronne,
Il dit impudemment : la France te la donne.
Ta vanité le croit ! mais non les vrais Frcmçois ,
Paisibles citoyens, observateurs des loix.
(i) Il en est question clans Vlconogr. J'oliair. de M. Desnoiresterres,
p. IO-2. Elle se trouve à la Bibl. Nat., Coll. Hennin, t. CXI, fol. 6.
[ï] Jean Soret, avocat au Parlement de Paris, membre de l'Académie
de Nancy; Jean Nicolas Hubert Hayer, religieux recollet, né à Sarrelouis
le i5 juin 1708, mort à Paris le 14 juillet 1780. La liste des ouvrages de
ces deux auteurs est insérée dans la France littéraire de Quérard.
(3) La Religion l'engée ou réfutation des erreurs impies par une Société
de gens de lettres, Paris, Chaubert, 1757-61, 21 vol. in- 12.
Dune fausse sagesse éeartant les elnmeres
Respectent r Evangile et la foi de nos pères ;
Les François^ en un mot, ce sont des gens de bien
Et pour eux tes talens, tes succès ne sont rien.
\é pour en, imposer à des lecteurs frivoles,
Au défaut de raisons., tu sèmes des paroles ;
De tes affreux bons mots le brillant coloris
D'une foule imbécille entraine les esprits.
Patriarche orgueilleiLv d'une cabale impie,
Empoisonneur public, fléau de la patrie,
En attacpiant la foi tu corronij/is les co'urs,
Tu perdis dans l'Etat les principes, les nuvui's.
Pour de moindres forfaits la loi mène au supplice :
De l'Eternel, au moins, redoute la justice.
Oii cours-tu mallieureujc ? le songe va finir.
Sous tes pas cliancelans la tombe va s'ouvrir.
Tremble! gémis ! peut-être en est-il tems encore !
Tombe aux pieds du vi-ai Dieu que la patrie adore.
Ce Dieu, cpie ton orgueil affréta d'outrager,
Si tu n'éteins sa foudre, est prêt à se vanger !
Ta criminelle plume, au blasphème aguerrie,
Perdit à l'insulter les beaux fours de ta vie ;
A désar/ne/- son bras consacre les derniers.
Ou les fciLv de l'Enfer vont brûler tes lauriers.
Je sçais que tes pareils, raisonneurs misérables.
Assurent que le Ciel et l'Enfer sont des fables ;
Mais la religion brave vos attentats,
Et pour la blasphémer on ne la détruit jjas.
Quelle preuve invincible as-tu de tes mensonges
1
> ;
0
— ',8 —
Tes doutes peuvent -ils réaliser tes songes?
Attendras-tu pour croire au souverain malheur^
Que L'implacable main de VEternel vengeur^
Apres avoir frappé sa coupable victime^
Ait refermé sur toi les portes de l'abyme?
Et que^ trop tard connue^ enfin la vérité
Te déclare le cœur pendant l'Eternité^?
Cette leçon auroit du dissiper l'yvresse du Patriarche,
mais il étoit endurci comme Pharaon ; elle ne produisit
pas même aucun acte de religion. Il ne fut point à l'Eglise,
quoique sa santé bien rétablie lui permit d'aller partout.
Il ne remplit pas même, après l'éclat de sa confession et
de sa rétractation, les devoirs communs que prescrit un
amour-propre bien réglé. Toujours rempli de lui-même,
toujours esclave de l'opinion publique, il ne pouvoit
digérer le triste sort de son Iréne^ si peu goûtée au
théâtre. Désespérant de cueillir à l'avenir le moindre
rameau de laurier sur le Parnasse, il conçut le projet d'en
moissonner dans un autre champ, et son projet fut de
faire adopter son ortographe par l'Académie françoise.
On sçait qu'elle consiste cette ortographe à écrire
comme l'on parle, et à retrancher toutes les lettres qu'on
ne prononce pas~. Une nouvelle édition du Dictionnaire
(i) Cette pièce a été iiupriinée, mais sans nom d'auteur (par Elie
Harel) : Voltaire, particularités curieuses de sa vie et de sa mort. Porren-
truy, 1781, p. 100. Notre texte offre quelques variantes et deux vers de
plus.
[■j.) Cette assertion est exacte et elle est confirmée parla note suivante
de M. Alfred Dutens publiée dans V Intermédiaire des Chercheurs et des
Curieux (n° 1172, janvier 1907) en réponse à une question que nous
avions posée :
— i9 —
de cette Académie, où seroit adoptée son ortographe, une
édition faite par des mains habiles et publiée avec éclat,
parut le moyen le plus noble et le plus efficace pour le
succès de cette grande entreprise. A 84 ans il étoit coura-
geux et le Patriarche n'avoit pas un instant à perdre. 11
« Comme tous les écrivains du xvif et du xvin^ siècle, ^\)ltaire usait
dune orthographe personnelle, simplifiée de manière à se rapprocher
de la prononciation et, par là même, très différente de celle dont il est
affublé dans les éditions actuelles. Par exemple, il écrit bibliotèque, crc-
tlen, filosop/ie, téologie, etc., en quoi il ne fait cjue suivre l'exemple de ses
prédécesseurs, comme Bossuet, Corneille, Descartes, Fénelon, La Bruyère,
La Fontaine, Racine, Madame de Sévigné, etc., sous la plume desquels
nous rencontrons atantat, avanture^ cors [pour corps], flciterie, grote, pré-
tention, proiit, je ro/is, si fier, tandresse, i'a/igcr, etc. J'en ai cité beaucoup
d'autres spécimens dans un ouvrage récent [Elude sur la simplification de
V orthographe, pp. '■/i., 194, '-^83, 353, et passim], destiné à exposer les
principaux arguments qui peuvent militer soit pour, soit contre telle ou
telle modification de l'orthographe Je me bornerai à rappeler simple-
ment que, jusqu'aux abords du xix'' siècle, la tendance constante de nos
grands écrivains a été de « clarilier )- l'écriture en l'orientant dans le sens
du phonétisme, un peu à l'iniitalion de celle dont se servait le Moyen-Age
avant que le pédantisme de la Renaissance ne vînt la dévoyer, en la jetant
dans les complications d'un étyniologisme trop souvent de mauvais aloi. »
Le comte Rostopchine, qui a copié le Sottisier de Voltaire à la Biblio-
thèque de Saint-Pélersbourg, parle de l'orthographe de Voltaire : « J'ai
copié ce manuscrit mot à mot et le tout dans l'ordre avec lequel c'est écrit
en entier de la main de Voltaire — Dans ce manuscrit, A'oltaire écrit
toujours oi et non ai, et presque à chaque ligne on trouve les fautes les
plus grossières contre l'ortographe, la grammaire et la phraséologie. Je
suis intimement convaincu que Voltaire, livré à lui seul, n'aurait pu écrire
une page bonne à imprimer; mais tout ce qu'il a écrit devait être corrigé
par des secrétaires avant d'être livré à l'impression » (Préface du
Sottisier de Voltaire, publié en 1880 par M. Léouzon Le Duc).
Enfin, voici ce que nous avons relevé dans ses Œuvres : Lettre de
Voltaire à l'abbé d'OIivet, Ferney, 5 janvier 1767 : « J'ai encore une autre
représentation à vous faire. Ne seray-je point un de ces téméraires que
vous accusez de vouloir changer l'orthographe ? J'avoue qu'étant très
dévoué à Saint François, j'ai voulu le distinguer des /^r«//ra/s; j'avoue que
j'écris Danois et Anglais ; il m'a toujours semblé qu'on doit écrire connue
on parle, pourvu qu'on ne choque pas trop l'usage, pourvu que l'on
conserve les lettres qui font sentir létymologie et la vraie signification
du uiot. »
se luUc donc de former son plan, dresse ses batteries,
distribue des lettres à des coopérateurs affidés et prend
jour pour proposer à ses confrères séans sur le fauteuil
académique cette édition si digne de leur zèle. Il falloit
une bonne provision de raisons et des poulmons vigou-
reux pour entraîner l'Académie et ses membres. Le
Vieillard voulant se monter au plus haut ton, eut recours
au petit artifice du café ; il en prit secrètement jusqu'à
dix-huit tasses ; s'étant ainsi électrisé, il se rend à un
comité préparatoire \
Deux siècles avant Voltaire, Ramus, principal du
collège de Presle,avoit tenté d'introduire des changemens
sur les mêmes principes dans l'ortographe du latin et du
françois; s'il eut quelque succès pour la première langue,
ses efforts furent nuls à l'égard de la seconde'. Voltaire
(i) Voltaire présenla son projet à l'Acadéinie française dans sa séance
du jeudi 7 mai 1778 : Voici la copie du procès-verbal de cette séance :
« Il a été résolu, sur la proposition de M. de Voltaire, qu'on travaille-
rait sans délai, à un nouveau Dictionnaire (pii contiendra :
« L'étimologie de chacpie mot, et quelquefois l'étimologie probable.
« La conjugaison des verbes irréguliers qui ne sont ])as en usage.
(c Les diverses acceptions de chaque terme avec des exemples pris
des auteurs les plus approuvés.
<( Toutes les expressions pittoresques, et énergiques de Montaigne,
d'Amiot, de Charron, etc., etc., qu'il esta souhaiter qu'on fasse revivre,
et dont nos voisins se sont saisis.
« l'^n ne s'appesantissant pas sur aucun de ces objets, mais en les
traitant tous, on peut faire un ouvrage aussi agréable que nécessaire, ce
seroit à la fois une grammaire, une rhétorique, une poétique, sans l'ambi-
tion d'y prétendre. Chaque Académicien peut se charger d'une lettre de
l'alphabet, l'Académie examinera le travail de chacun de ses membres. Elle
fera les chanaeniens, les additions et les retranchemens convenables ».
(Registres de l'Académie française.)
(-2) Pierre Ramus (i5ij, f 1 ^7^) publie sa: Gra/tiere, Vnvis, André
Wechel, en iÎjG'j.; la seconde édition a pour titre : Grammaire de P. de
fort discret sur la source où il a puisé, a rallié [)eLi de
littérateurs sous ses étendards,' et son ortographe qui est
très insuffisante n'a été admise par aucun corps : ni les
Parlemens, ni l'Imprimerie royale, ni les Universités, ni
les Académies. Quelques étrangers comme les Hollandois
et les Genevois, des auteurs nationaux ou précieux sont
les seuls partisans de la nouvelle ortographe \
Les germes incendiaires qu'il portoit dans son sein
soufflés par quelque contradiction qu'il supporta fort peu
philosophiquement, lui enflammèrent le sang; la tête s'é-
chauffa, le sommeil s'éloigna de lui avec opiniâtreté, et il
fallut recourir à l'art pour le rappeller. Le maréchal de
Richelieu proposa une petite bouteille d'un opium préparé
dont il use habituellement : la bouteille fut acceptée,
mais comme une autre boëte de Pandore, elle renfermoit
tous les maux. L'impatient Vieillard prit la fiole en une
seule fois au lieu de la diviser en trois ou quatre doses.
Les ravages qu'elle causa furent si grands que l'on crut la
tête tout à fait dérangée'.
La Ramée, lecteur du Roy eu l'Université de Paris. Pai'is, de rirupriiuerie
d'André Wechel, iSja. A'oir Ferdinand Rrunnt : Ilisl. de la Lnni^ue fran-
çaise, t. II, XVI* siècle, 1906.
(1) On a vu que les Registres de l'Académie française ne conlirnienl
pas les allégations de l'auteur du Ms. Sur ce projet de \ oltaire on peut
encore consulter les trois lettres qu'il a écrites les ^, 10 et i3 mai 1778 à
Wagnière [La vie intime de Voltaire au.)- Délices et ii Fevnei/, ])ar Lucien
Pérey et Gaston Maugras.)
(2) Le II ou 12 mai « M. de ^'illette envoya chercher un apothicaire qui
vint avec une liqueur ; on proposa au malade d'en prendre, il se récria
beaucoup, dit qu'il n'avait jamais fait usage de liqueur spiritueuse, et
qu'il prendrait encore moins, dans l'état où il était, une drogue de chimie.
Madame de Saint-Julien s'y opposa aussi fortement ; cependant, à force
d instances, on engagea ce malheureux vieillard à en avaler, l'assurant
'J2
Troncllin ^ accourut à la uouvelle de l'accident. Le
malade le voyant s'écria : Ce n'est pas vous qu'il nie faut,
que l'on me donne le médecin des fous. Il faisoit allusion
à un médecin qui depuis quelque tems a la célébrité dans
ces sortes de traittemens. Toi fut le commencement de la
maladie qui l'a conduit au tombeau, c'étoit vers le milieu
de may. On s'appercut dès les premiers jours qu'il en
auguroit mal lui-même ; il devint mélancolique, il se
plaignit souvent d'être venu à Paris ; sa confiance en
Tronchin, qu'il appelloit dans sa première attaque Sa
Divinité., ne s'exprima plus avec cet enthousiasme, il lui
échapa des mots qui prouvoient qu'il se sentoit frappé à
mort. Bientost les symptômes du mal qui se manifes-
toient firent passer cette conviction dans tout le monde.
qu'il serait guéri le lendemain. Madame de Saint-Julien eut la curiosité de
goûter cette liqueur; elle m'a juré qu'elle était si violente, qu'elle lui brCda
la langue, et qu'elle n'en put pas souper. C'est d'après elle-même que je
tiens les détails que je rapporte.
« Le malade étant après cela dans une agitation terrible, écrivit à M. le
maréchal de Richelieu, et le pria de lui envoyer de son opium préparé.
Madame de Saint-Julien et un parent de M. de Voltaire insistèrent long-
temps auprès de Madame Denis, pour qu'elle ne permît pas qu'il prît
encore de l'opium, disant que ce seroit certainement un poison pour lui ;
ils ne l'obtinrent point, au contraire; M. de Villette dit que le malade
pourrait tout au plus être fou une couple de jours, que cela lui était arrivé
à lui-même.
« On a prétendu qu'après avoir fait avaler à M. de 'S^oltaire une bonne
dose de cet opium, la bouteille fut cassée. Je n'ai jamais pu tirer au clair
ce dernier fait; je sais seulement qu'ils se réunirent tous pour assurer au
malade qu'il l'avait bue entièrement. M. de Yillelte dit avoir vu M. de
Voltaire, seul dans sa chambre, achever de la vider. Madame de Saint-
Julien lui dit alors qu'il était un grand malheureux de n'avoir pas sauté sur
lui pour l'en empêcher. » [Wagnière, t. i" , pp. ij/j à 157.]
(i) Théodore Tronchin (24 mai 1 709, t3o noveuil)re 1781), il ligure
comme premier médecin de M. le duc d'Orléans, demeurant au Palais-
Royal, dans VAlmannch royal, 1778.
Le sieur Try, habile chirurgien du quartier fut appelle \
Try donna pour garde la femme Roger et choisit le sieur
Brizard, son élève, pour faire le service ordinaire".
On reconnut au bout de quelques jours, en observant
les veines chargées de pus, que le mal étoit dans le bas
ventre et dans la vessie : ses progrès furent si rapides,
les douleurs prirent de si grands accroissemens, les acci-
dens se multiplièrent si fort que la condamnation du
malade ne tarda pas à être prononcée par la Faculté, elle
assigna même des bornes assez resserrées à ce qui lui
restoit à parcourir de sa carrière.
Le Curé de Saint-Sulpice instruit de l'état dangereux
de son paroissien, alla dans une conjoncture aussi impor-
tante prendre les ordres de son Prélat', ils furent donnés
verbalement et ils étoient tels que l'honneur de la religion
et le salut du malade les demandoient. Le Pasteur fut de
Conflans chez les premiers magistrats, chez le Ministre de
Paris : partout il exposa l'état des choses, et n'eut pas de
peine à convaincre les esprits de la mauvaise foi du
(i) Le sieur Try figure dans VAlninuacli royal de 1778 comme jMaître
en chirurgie de la ville de Paris depuis 17J0; il demeurait rue du Bacq,
vis à vis les Mousquetaires.
(•2] Brizard ne paraît pas être devenu chirurgien à son tour, nous
n'avons pas trouvé mention de son nom dans V Ahnanaclt rotjnl. Tous ces
détails sont inédits, ^^'ag•nière ne peut en parler puisqu'il ('tait retourné à
Ferney.
(3) 11 n'est pas question de cette visite du Curé de Saint-Sulpice à
l'Archevêque de Paris dans Desnoiresterres. On remarquera qu'elle a eu
lieu avant la mort de ^'oltail■o, de même que la réunion chez M'' Amelot
dont il va être question plus loin. Cette dernièi'e réunion confirme l'asser-
tion de Wagnière qui dit que Madame Denis avait fait préparer le carrosse
de son oncle poui' eulevei' le corps dès le -xC) niai.
)', —
malade. S'appercevant que l'on n'étoit que uiédiocrement
dans ses intérêts, il fait un grand pas en avant: il annonce
publiquement qu'il refusera même la sépulture ecclésias-
tique à Voltaire, s'il ne fait une réparation authentique de
tous les scandales de sa vie et de ses écrits.
M. Amelot voulant prévenir l'éclat de ce refus indiqua
chez lui au dl'j mai, veille de l'Ascension, un comité, où
furent appelles M. le Curé de Saint-Sulpice, M. Le Noir,
lieutenant de police \ M. d'Hornoy, conseiller au Parle-
ment, et l'abbé Mignot, conseiller au Grand-Conseil". Le
Curé exposa les motifs du refus que lui prescrivoit son
devoir, et répondit aux raisons que M. d'Hornoy et l'abbé
Mignot alléguèrent. Le Conseiller layc fut vif; le Curé
ne parut point effrayé des menaces qui lui échapèrent. Il
connoissoit les dispositions des premières têtes de la
magistrature, mais eussent-elles été moins favorables,
son zèle n'en auroit pas été moins actif; car il protesta
qu'il étoit prêt à sacrifier sa cure à sa conscience. On dit
que le Roi instruit dès le soir même de ce qui s'étoit passé
chez M. Amelot, déclara que cette affaire regardoit le Curé
de Saint-Sulpice. Un courtisan dévoué au vieux Patriarche
parlant légèrement de la vivacité et de l'âge du Curé, le
Roi le reprit en disant : Si le Curé est jeune, VArclievêque
(i) Lf Noii- ou Lenoir (Jean Charles Pierre), 1732, 1 1807, conseiller au
Châtelet en 1752 el administrateur général de la police le 10 juin 177G.
(2) D'Hornoy et Mignot, neveux de Voltaire. M. Dompierre d'Hornoy
était fils de Marie Elisabeth Mignot, née en 1715, une des filles de la sœur
de Voltaire, née en 1686 et mariée à Pierre François Mignot, correcteur à
la Chambre des comptes de Paris; l'autre, l'aînée, Marie-Louise, née en
17 10, devint Madame Denis. — Alexandre Jean Mignot né vers 1720.
ne l'est pas^ ; cest leur affaire. Le même seigneur deman-
dant au Roi la permission de traitter de sa part avec
M. l'Archevêque, le Roi ne voulut point en entendre parler.
Le tableau de Voltaire mourant est si extraordinaire,
qu'on rapportera avec scrupule tout ce qu'on a pu
recueillir par des voies sûres, mais l'on ne dira pas tout.
Les avenues ont été trop bien gardées et les témoins de
ses derniers momens intimidés ou intéressés restent dans
le silence ; on ne parle qu'avec la plus grande réserve'.
On commence par observer que Voltaire a conservé sa
tête et sa raison jusqu'au dernier moment. Un commerce
épistolaire qu'il entretenoit de son lit avec plusieurs per-
sonnes distinguées le prouve évidemment. Il écrivoit tous
les jours au maréchal de Richelieu, au comte d'Argental ;
cette manière d'écrire s'étendoit à beaucoup de choses. 11
rendoit compte de son état à son Chirurgien sur une
carte^. Peu de jours avant sa mort, il félicita par un billet
(i) La Harpe [Corresp. Ult.^ t. II, p. 244), leUre 87 : « On sut d'ailleurs
que le Roi avait dit qu'il falloit laisser faire les prêtres.
(2) Le cuisinier de ^L de \'illetle, interrogé sur cette mort peu de
temps après, par un prêtre de la Communauté de Saint-Sulpice, répondit
qu'il avait été expressément défendu à tous les gens de la maison d'en
parler, et que tout ce qu'il pouvait en dire, c'est que si le diable pouvait
mourir, il ne mourrait pas autrement (Extrait d'une lettre de AL Bigex,
vicaire général du diocèse d'Annecy, publiée dans : l'Histoire de M. Viiarin,
par l'abbé Martin, Genève, 1861, t. I^"-, p. 372).
(3) Voici deux billets écrits par Voltaire et adressés à Tronchin, son
médecin, dans la dernière dizaine de mai, quelques jours avant sa mort :
A) « Votre vieux malade a la fièvre. Son corps glorieux a les jambes
fort enflées et parsemées de taches rouges. Il voulait ce matin se transporter
au temple d'Esculape; il ne le peut. »
B) « Le patient de la rue de Beaune a eu toute la nuit et a encore des
convulsions d'une toux violente. Il a vomi trois fois du sang. Il demande
pardon de donner tant de peine pour un cadavre. » . ■
— i6 —
écrit de sa main M. de Lally du succès qu'il venoit d'avoir
au Conseil, où Tarrest du Parlement qui a fait périr son
père venoit d'être cassé. Le billet fut mis dans le Mercure
au mois de juin \ Le jour même de sa mort il fit ses lettres
à l'ordinaire ; celle du maréchal de Richelieu qui n'étoit
pas trop suivie fut jetée au feu. On assure cependant qu'il
reçut le même jour un remboursement dont il donna
quittance. On verra enfin par le procès-verbal de l'ouver-
ture de son corps que la tête étoit dans le meilleur état
possible, et que tout le mal résidoit dans le bas ventre ;
mais il y étoit extrême. La vessie, autant remplie de pus
que d'urine, ne pouvoit être dégagée que par le cruel
service d'une sonde à canal, et ne l'étoit encore que fort
peu. Un feu ardent embrasoit toute la région du bas ventre
et lui causoit une chaleur si brûlante qu'il n'étoit pas
possible de tenir la main sur sa peau. Les chirurgiens
pour en exprimer l'ardeur ont dit qu'une allumette y auroit
pris feu.
Le malheureux Voltaire ne fut dans des souffrances si
grandes ni chrétien, ni philosophe ; il se montra même
au-dessous de l'homme incapable de supporter personne;
et, ne pouvant se supporter lui-même, il entroit de tems
à autre dans des états de fureur et de désespoir qu'il est
difficile de peindre. /e hrusle^ crioit-il souvent, il frappoit,
il juroit, il vomissoit des injures atroces; ses gardes en
étoient ordinairement l'objet. Ayant un jour demandé sa
(i) « A M. le comte de Lally, 26 mai : Le mourant ressuscite en appre-
nant une grande nouvelle, il embrasse bien tendrement M. de Lally; il voit
que le Roi est le défenseur de la justice : il mourra coulent. »
canne à l'une d'elles nommée Roger \ il lui en déchargea
dans le moment qu'elle ne s'y attendoit pas, un coup qu'elle
ne put entièrement esquiver, qui lui fracassa l'ongle d'un
doigt et lui fit une blessure dont elle s'est longtems res-
sentie. Dans une autre occasion, il jetta à la tête de la
même garde une jatte précieuse de porcelaine qui tomba en
morceaux. Il demandoit fréquemment un étang de glace.
Pour entrer dans ses vues, autant qu'il étoit possible, on le
baigna une première fois avec beaucoup de peine; à la
seconde comme on alloit le mettre dans l'eau, il s'élança vers
sa garde la fureur dans les yeux; celle-ci se sauva rapidement
et le bain ne put être administré ; mais tous les rafraichis-
semens extérieurs qu'on pouvoit lui donner n'éteignoient
pas le feu qui brûloit au dedans. Il étoit nu sur son lit, ne
voulant et ne pouvant rien supporter qui le couvrit : s'il
arrivoit à sa garde de ne pas bien le comprendre, lors
qu'il lui faisoit quelque demande, ilselivroità tous les pro-
pos que dicte la colère. II les varioit suivant les circons-
tances et ne les répétoit jamais. Les personnes qui se
trouvoient là ont plus d'une fois admiré l'éloquence et la
fécondité de sa fureur. Enfin les aoûts du malheureux
Chef des mécréans se dépravèrent d'une manière aussi
(i) C'est la garde fournie par le chirurgien Try, à laquelle tait allusion
la dépêche du prince Bariatinski du ii juin 1778 : « Le Curé de Saint-
Sulpice avait obtenu de la garde du malade qu'elle tiendroit registre de
tout ce que Voltaire avoit proféré contre la religion pendant sa dernière
maladie, en sorte que la garde eût été entendue en déposition avec d'autres
témoins affidés, si quelqu'un eut présenté requête au Parlement. [Journal
des Débats, samedi 3o janvier i8()9.) La déposition dont il est question eut
été celle que la garde aurait faite si les parents de Voltaii'o avaient engagé
un procès pour obtenir la sépulture ecclésiastique.
étrange que nouvelle. Il portoit à la bouche son urinai, où
il y avoit autant de pus que d'urine; ne pouvant l'avaler,
il y mettoit les doigts et les léchoit ensuite ^ Cet homme
téméraire avoit osé dire en plaisantant sur les prophéties
d'Ezéchiel [Dictionnaire pJiilosoplàquc^ art. Ezéchiel),
quiconque aime les prophéties d' Ezéchiel mérite de
déjeûner avec lui.
On seait que ce Prophète reçut dans une vision l'ordre
d'annoncer à Jérusalem sa prochaine ruine ; et de couvrir
son pain d'excrémens humains pour lui présager les
affreuses extrémités où cette ville criminelle seroit réduite.
Voltaire, puni de la même manière, a subi à la lettre pen-
dant les cinq ou six derniers jours de sa vie, la menace de
cette étonnante prophétie. Il lâchoit tout sous lui, et sans
cesse il mettoit les mains dans sa fange, puis les portoit à
sa bouche. Madame Denis, sa nièce, toute hors d'elle-
même à ce dégoûtant spectacle, s'est écriée plus d'une
(i) Gazette de Cologne, numéro du 7 juillet 1778 :
« Cette mort n'a pas été une mort de paix. Si ce que mande de Paris
un homme bien respectable, et ce qui est attesté d'ailleurs par M. Tronchin,
témoin oculaire, et qu'on ne peut guère récuser, est bien exactement vrai :
« Peu de temps avant sa mort, M. de Y. est entré dans des agitations
affreuses, criant avec fureur : Je suis abandonné de Dieu et des hontmes. 11
se mordait les doigts, et portant les mains dans son pot de chambre, et
saisissant ce qui y étoit, il l'a mangé. » Je voudrais, dit M. Tronchin,
que tous ceux qui ont été séduits par ses livres eussent été témoins de cette
mort. 11 n'est pas possible de tenir contre un pareil spectacle. » Ainsi a
fini le Patriarche de cette secte qui s'en croit honorée. »
L'abbé Depéry, secrétaire de M. Rouph de Varicourt , évêque
d'Orléans, frère de Madame de Villette (Belle et Bonne), affirme que
Madame de Villette lui a raconté chez elle la mort de Voltaire dans des
termes qui confirment absolument le récit de Tronchin, en le complétant
par l'incident du vase de nuit. » (Depéry, Biographie des hommes célèbres
du Dép^ de iAin, Bourg, i83 j, t. I«'', p. iG3 et 164.)
— ^!)
fois... Eh (jLLol ! M. (le ] o/l(i(rc le plus jjiopre des
hommes, (jui ehani^eoit de lin^e trois fois pur jour plutôt
que (Tij supporter la moindre taehe! à quel (ivilissemeRt
est-ii i-éduit ? Quelle ré\'olutiori^ !
Gomme tout étoit intéressant dans les derniers inomens
de ce Chef des mécréans, tout a été observé avec attention.
On l'a vu plus d'une fois les mains jointes, la tête et les
yeux élevés vers le Ciel, rester immobile des tems consi-
dérables, et comme plongé dans une méditation profonde.
M. de V. ■ l'ayant un jour considéré dans cette attitude
crut qu'il prioit, et fit part de sa pensée à quelqu'un qui
étoit à portée ; mais étoit-il distrait de ces singuliers
recueillemens, il se livroit à des actes de fureur qui ne
laissoient guères d'incertitude sur la nature des réllexions
qui l'occupoient. L'extrême péril où se trouva la vie de
Voltaire devint bientôt la nouvelle du jour. L'abbé Gaultier
si souvent rejette, nmis dont le zèle n'étoit pas éteint, se
crut obligé de faire une nouvelle tentative ; il prit sa route
ordinaire pour parvenir à son Pénitent, en lui écrivant ce
qui suit :
« J'apprends, Monsieur, par la voix publique que vous
(I êtes dangereusement malade. Cette nouvelle m'afflige
« beaucoup; mais ce qui augmente mon affliction^, c'est
« qu'on ne m'envoie pas chercher de votre part. Quoique je
(( n'aie pu depuis votre dernière maladie, | il y a environ
(i) Tous ces renseignements sur la maladie de Voltaire sont inédits,
sauf l'étrange perversion du goût dont il a été question.
(2) MM. de Villette ou de Yillevieille.
('3j Vaf. du Mémoire de lalibé (îaullier : Douleur, au lieu de : affliction.
6o
ce trois mois] quelqu'efïort que j'aie fait, avoir l'honneur
« de vous voir, cela ne m'empêchera pas de me transporter
« chez vous si vous le jugez à propos \ [Je ne prendrai
(( point cette liberté que vous ne nie le fassiez sçavoir.
a J'ai tout lieu d'espérer que vous me donnerez cette
« satisfaction. Personne ne désire plus que moileréta-
(i hlissement de votre santé] ; mais si le Seigneur vouloit
« vous appeller à lui dans ce moment'-, quel bonheur pour
K vous de vous estre mis en état de paroître devant ce
(( grand Dieu qui jugera les justices mêmes ? Quel malheur,
(( au contraire, si vous mouriez sans avoir pensé à l'affaire
(( de votre salut^ ? Ah! mon cher Monsieur, pensez-y
(( sérieusement, et ne pensez qu'à cela, profitez du peu de
« tems qui vous reste à vivre\ J'ai l'honneur d'être, etc.
A Paris, ce 3o may 1778.
Quelques heures après la lettre envoyée^ l'abbé Mignot
se rendit chez l'abbé Gaultier : Je viens, lui dit-il, Monsieur,
vous chercher et vous prier de confesser M. de Voltaire.
Votre dernière lettre lui a fait impression, il veut se
(i) Var. du Mémoire do Tabbé Gaultier : ...de retourner chez vous isi
vous me demandez.
(2) Ici. Hélas, si le Seigneur vous appelle à lui, au lieu de : mais si
le Seigneur vouloit vous appeler à lui.
(3) Id. de périr, sans avoir pensé à la grande affaire de voti-e salut! au
lieu de : si vous mouriez sans avoir pensé à l'affaire de votre salut.
(/,) 1(1. ...11 va finir et l'éternité va commencer.
(5) Nous avons mis entre crochets et en italique tous les passages sup-
primés dans le texte donné par le Mémoire de l'abbé Gaultier. Wagnière
(t. II, p. 90) dit que Voltaire n'a pas reçu cette lettre, son allégation est
sans importance, il n'était pas encore rentré à Paris, lorsqu'elle est par-
venue à Voltaire ou plutôt à Madame Denis.
— 6£ —
confesser et ne se confesser qità vous — Il n'en falloit
pas tant pour attendrir ce Confesseur. Touché du succès
de sa lettre, il ouvre à son tour son cœur au neveu du
Vieillard. Mais en lui offrant l'exercice de son zèle, il lui
déclare qu'il marchera désormais avec circonspection
vis à vis d'un malade du caractère de son oncle ; enfin il
lui fait part du plan de conduite qu'il a à tenir... . Je com-
mencerai avant tout par exiger une réparation autJien-
ticpie et f exigerai qu elle soit signée de lui, ou prononcée
en présence de M. le Curé de Saint-Sulpice : Je ne dois
rien faire sans le concours de ce Pasteur; je vous prie
donc de passer à Saint-Sulpice oii nous le prendrons
pour aller ensemble chez le malade^.
L'abbé Mignot se rendit après quelques momens de
résistance et ils allèrent à la communauté oii ils trouvèrent
M. de Tersac. La réponse du Curé fut d'abord qu'il se
rendroit de son côté ; mais à la première instance il céda
et monta en carosse. La rétractation projettée est une
pièce essentielle qui doit trouver sa place ici :
(( Je rétracte tout ce que j'ai pu dire, faire ou écrire
« contre les bonnes mœurs, contre la Religion chrétienne
« dans laquelle j'ai eu le bonheur de naître; contre la
t( Personne adorable de Jésus-Christ dont on m'accuse
(i) Le Mémoire de labbé Gaultier est beaucoup moins explicite :
«A peine M. de Voltaire eut-il reçu ma lettre, que le même jour sur
les 6 heures du soir M. l'abbé Mignot, conseiller du Grand-Conseil et
neveu de M. de Voltaire, vint lui-même me chercher pour confesser son
oncle. Votre dernière lettre, me dit-il, lui a fait une grande impression : il
veut se confesser et ne se confesser qu'à vous. Je répondis à M. l'abbé
Mignot, que je confesserois volontiers M. de Voltaire pourvu qu'il fît la
rétractation suivante... »
— (ri —
« d'avoir attaqué la Divinité \ faisant la réparation actuelle
(( à la face de l'Univers scandalisé par les ouvrages" qui
« paroissent sous mon nom depuis tant d'années, laquelle
« réparation n'est pas reiï'et de l'affciblissement de mes
<( organes dans mon grand âge, mais de la grâce de
« Jésus-Christ dont j'estois si indigne, qui m'ouvre les
(( yeux sur l'horrible danger où les délires de mon imagi-
« nation m'ont plongé. Je désire que cette réparation soit
« insérée dans tous les journaux et gazettes de l'Europe,
(( afin qu'elle égale, autant qu'il est possible, les scandales
« que je voudrois détruire au prix même du peu de vie
« qui me reste ^.
(c Fait à Paris, le 3o may, en présence de M. le Curé
de Saint-Sulpice et de M. l'abbé Gaultier. »
Le Curé et le Confesseur arrivèrent sur les six heures
du soir ; le salon étoit rempli de monde, quelques
personnes avoient même pénétré dans la chambre du
malade \ On recommanda fort au Confesseur lorsqu'il
passa, de ménager le pauvre mourant : 11 le trouva dans
son lit, sur son séant, un manteau de lit sur ses épaules et
rien sur la tète. M. de Yillette en lui présentant M. le Curé
(i) Mémoire de l'abbé Gaullier .... et coiilre son église dans laquelle
je désire mourir.
(2) Ici. œuvres...
(3) Var. du Mémoire de l'abbé Gaullier : . . . . au prix du peu de jours
qui me restent à vivre, au lieu de : au prix même du peu de vie qui me
reste.
(4) Le Mémoire de l'abbé Gaultier ajoute ici ce détail : « Avant d'entrer
dans la chambre de M. de Voltaire, je lus à M. de Yillette la rétractation
que j'exigeois du malade, il la trouva fort bien et me dit, qu'il ne s'y oppo-
soit pas.
— 63 —
lui dit: Mon oncle ^ voilà M. le Curé de Samt-Sulpice. A
ces mots, le vieux Philosophe qui paroissoit assoupi, se
retourne et s'agite avec violence, allongeant à trois ou
quatre reprises ses bras d'une manière menaçante contre
son Curé, il lance sur lui des regards de fureur, et pro-
nonce quelques paroles qu'on ne peut distinguer, mais
qu'on interprête facilement par ses gestes emportés. Le
Curé interdit abandonne la place au Gonfesseur\ La voix
de M. Gaultier calme les fureurs de cet énergumène qui lui
tend les bras et lui prend les mains en lui disant :
M. Vabbé Gaultier^ faites mes conipliniens à M. Vahhc
Gaultier.... Il continua à lui tenir quelques propos aussi
ridicules, mais qui furent soupçonnés d'être un jeu du
(i) M. 1 abbé Gaultier a supprimé loule cette scène dans son Mé)noirc,
il s'est borné à écrire : « M. le Curé de Saint-Sulpice voulut lui parler le
premier, mais le malade ne le reconnut pas. J'essayai de lui parler à mon
tour... » — Wagnière, t. P"", p. i6o, a donné une autre version d'après les
amis de Voltaire, puisqu'il n"a pas assisté à la dernière phase de la maladie
de son maître: « Deux jours avant cette mort fatale, M. l'abbé Mignot alla
cherchera, le Curé de Saint-Sulpice avec l'abbé Gautier, et les conduisit
dans la chambre du malade, à qui l'on apprit que l'abbé Gautier était là.
Eli bien ! dit-il, quo/i lui fasse mes conipliniens et mes reinercieinens. L'abbé
lui dit quelques mots et l'exhorta à la patience ; le Curé de Saint-Sulpice
s'avança ensuite, s'étant fait connaître, et demanda à M. de Voltaire en
élevant la voix, s'il reconnoissoit la divinité de notre Scignciii' Jésus-Christ '
Le malade alors porta une de ses mains sur la calotte du Curé, en le
repoussant, et sécria, en se retournant brusqueujent de l'autre côté :
Laissez-moi tuourir en paix! Le Curé apparemment, crut sa personne
souillée et sa calotte déshonorée par l'attouchement d'un philosophe; il se
lit donner un coup de brosse par la garde-malade, et partit avec l'abbé
Gaultier. Après leur sortie, ^L de Voltaire dit : Je suis donc un homme
mort. ■»
Ce récit de Wagnière, récit de seconde main, est sujet à caution. Si
Voltaire avait agi aussi insolemment envers M. de Tersac, celui-ci, encore
sous le coup de l'injure, n'aurait pas délivré le certificat qui lui fut demandé
par la famille. Les mêmes réserves peuvent s'appliquer aux di'-lails donnés
à Catherine 11 par le prince Barialinski (dépêche du i i juin 1778).
- 64 -
vieux Patriarche ^ L'abbé Gaultier, malgré ses préventions
favorables, porta ce jugement en disant à M. le Curé :
est-ce délire? est-ce malice? ha Curé, convaincu de l'inuti-
lité de son ministère et de celui de M. Gaultier, le déter-
mina à se retirer. On les arrêta dans le salon oii ils furent
harcelés avec tant d'importunité,le Curé pour la sépulture
ecclésiastique, le Confesseur pour un billet de confession,
qu'ils devinrent complaisans l'un et l'autre; le Curé tenant
ferme sur la sépulture accorda l'écrit suivant :
ce Je consens que le corps de M. de Voltaire soit
(( emporté sans cérémonie, et je me dépars à son égard
« de tous les droits curiaux. Ce 3o may 1778.
Signé : F. R. de Tersac, curé de Saint-Sulpice\
L'abbé Gaultier donna ce billet de confession :
« Je déclare que j'ai été appelle pour confesser M. de
« Voltaire, que j'ai trouvé hors d'état d'être entendu et
« sans connoissance. Ce 3o may 1778.
Signé : l'abbé Gaultier, prêtre*'.
(i) Les divagations de Voltaire et sa phrase adressée à l'abbé Gaultier
sont bien dans le Mémoire, mais linsinuation sur la fourberie du vieux
Patriarche n'y figure pas, non plus que les deux exclamations de
M. Gaultier au Curé de Saint-Sulpice.
(2) Le fac-similé de cette pièce a été inséré dans le Dernier volume des
Œuvres de Voltaire, 1862.
(3) Tous ces détails et ces pièces ne sont pas dans le Mémoire de l'abbé
Gaultier cjui se termine ainsi : « Gomme je vis qu'il étoit en délire, je ne lui
parlai ni de confession ni de rétractation. Je priai les parens de me faire
avertir dès que la connoissance lui seroit revenue, ils me le promirent.
Hélas, je me proposois de revoir le malade lorsque le lendemain on m'ap-
prit qu'il étoit mort trois heures après que nous l'eûmes quitté, c'est-à-dire
le 3o mai 17^8 sur les onze heures du soir. Si j'avois cru qu'il fût mort si
tôt, je ne l'aurois pas abandonné, et j'aurois fait tous mes efforts pour lui
— 65 —
Madame Denis n'étoit point encore satisfaite des actes
de complaisance du Curé et du Confesseur, elle les fait
prier de passer un moment dans son appartement; là sont
employées de nouvelles instances pour procurer les hon-
neurs de la sépulture à un oncle chéri, rien n'est oublié de
ce qui peut gagner le Curé, ou du moins pour découvrir
jusqu'à quel point il portera la résistance. Le Curé montre
le plus grand attachement à son devoir. Il s'étaye de
l'opinion publique qui a jugé et proscrit son oncle avant
lui ; il se fait aussi un rempart des Évêques et dit : Que
penseroit de moi VEpiscopat, le seeoiul ordre et tous les
niinistres de la religion dont les intérêts sont entre mes
mains? Il prononce lui-même d'avance le jugement sévère
que mériteroit sa lâcheté. Mais au moins, reprend la Dame,
qui perd toute espérance de rien gagner touchant la sépul-
ture, vous nous donnerez un prêtre pour accompagner le
corps ou il sera porté? — // Ji'y a pas un ecclésiastique
dans mon clergé, répliqua le Pasteur, qui acceptât paredle
commission : Peut-être trouuerez-vous quelques Hihernois
ou quelques Ecossais, encore faudra-t-il cacher que c'est
aider à bien mourir. Il est donc mort sans sacremens : Dieu veuille qu il
ne soit pas mort sans avoir eu un vrai désir de les recevoir, de faire une
rétractation de toutes les impiétés de sa vie... »
Le certificat original de l'abbé Gaultier n'est pas tout à fait conforme
au texte ci-dessus, nous le reproduisons d'après le fac-similé publié dans
le Dernier volume des Œuvres de Voltaire... Paris, 1862 :
« Je soussigné certifie à qui il appartiendra que je suis venu à la réqui-
sition de M. de Voltaire et que je l'ai trouvé hors d'état de l'entendre en
confession. Fait à Paris, ce 3o mai fan mil sept cent soixante-dix-huit.
Gaultier, prestre. »
Il n'est pas étonnant que l'abbé Gaultier ait remis à l'auteur du Ms. un
texte un peu plus différent de l'original, il n'a pu reconstituer ce billet que
de mémoire, n'en ayant certainement pris aucune copie.
~ 06 —
M. de Voltaire^ car Us cous refuseroieiit s'ils le savoierit.
On se sépara poliment, et l'abbé Mignot reconduisit ces
Messieurs ; il les entretint chemin faisant de l'épitaphe
qu'il préparoit à la mémoire de son oncle (N), l'abbé Gaul-
tier eut le courage de lui dire Au moins ^ Mon-
sieur l'Abbé ^iiij parlez pas des vertus théologales^ ^X^i^ow
la plus foible qui pût être donnée à un prêtre qui méritoit
de recevoir la plus sévère pour s'être montré dans le cours
de ce grand événement, très fort neveu, médiocrement
chrétien et nullement ecclésiastique. Lorry "voyoit Voltaire
concurremment avec Tronchin. Le samedi jour de sa mort,
il y fut sur les dix heures du soir accompagné de
M. Thierry, autre médecin '. Ils entrèrent l'un et l'autre
dans l'appartement oii ils ne trouvèrent personne. Arrivés
au malade qui étoit sans poulx et sans mouvement, ils le
croyoient mort. Alors un d'eux une bougie à la main, lui
fait une friction à la tempe et la fait un peu rudement ; à
ce mouvement le malade ouvre des yeux plus brillans que
leur flambeau, c'est leur expression, lance sur eux un regard
farouche, en leur disant d'un ton qui les effraie, laissez-
i)}()i mourir \ Quelques momens avant que d'expirer, il
(n) Voici celte épitaplie... llic jaccl... iiii/li Icgentiu/i/ igiw/us.
(i) Tous les détails relalifs à rinsistance de Madame Denis près de
l'abbé Gaultier et du Curé de Saint-Sulpice paraissent inédits.
(2) Lorry, docteur-régent de la Faculté de médecine de Paris, demeurait
en 177^^ rue Ilautefeuille, près la rue Serpente. [Ahnanarh jx)ijal de 1778.)
Il avait été appelé près de Voltaire par le marquis de Villette.
(3) Thierry était, comme Lori^y, docteur-régent de la Faculté de méde-
cine de Paris, et de plus écuyer, médecin consultant du Roi, il demeurait
rue Saint-Honoré, vis-à-vis de l'Hôtel de Noailles. [Almaiiach royal, 1778.)
(/j) Le récit de cette visite /// c.rtrcinis de Lorry et de Thierry est
inédit.
— fi-
poussa un cri horrible, eut des convulsions et lit des gri-
maces qui glacèrent d'effroi les assistans. La garde Roger,
quelque accoutumée qu'elle fût à des mourans et à cet
étrange malade, manqua de mourir de frayeur elle-même;
elle a resté longtems sans pouvoir revenir de l'impression
extrême que lui fit cette mort. La nommée Bardy, femme
du cuisinier de Voltaire \ qui l'a aussi gardé, les quatre
derniers jours, fut si saisie de tout ce qu'elle voyoit dans
ces derniers momens, colère, désespoir, gémissemens,
qu'elle en tomba grièvement malade. Il fallut pour arrester
le mal la saigner deux fois coup sur coup. Sa fdle étant
venue aux Récollettes chercher quelque secours, attribua
l'état de sa mère à la mort déplorable de Voltaire — Il
est mort comme un c/iien, dit cette jeune personne à plu-
sieurs religieuses, // semd/oi't à uji (lamué — Mais sans
doute que la tête n\j étoit plus, répliqua la religieuse....
Non, non., Madame^ il a eu sa eonnoissance jusque)
La fin.
(i) Il est question du départ de Ferney de la Bardy dans une Icltre de
Voltaire à Wagnière du i3 mai 1770: « .... Il faut que la tête périgourdine de
Bardy lui ait alisolument tourné pour laire venir sa feuinie à Paris. Je n'ai
de quoi la loger, ni chez M. de Villeltc ni chez moi. J'avais recommandé
expressément à Bardy de ne prendre aucun parti et d'allendre. Il a fait une
extravagance à laquelle on ne pourra remédier... >
La Bardy a du arriver à Paris dans la journée du vendredi 20 mai ;
voici ce qu'écrit encore Voltaire à Wagnière le vendredi a'ï mai, 5 h.
du matin : « Je me meurs, mon cher Wagnière La Barbezat a tort
d'être fâchée, elle sera bien payée et bien récompensée. La Bardy a le
plus grand tort d'être partie, elle a une maison qu'elle ne devait pas
abandonner, elle serait inutile à Paris. Je vous embrasse tendrement, mon
cher ami, et tristement... » Sig. V.
Ces deux lettres ont été publiées par Lucien Perey et Gaston Maugras :
Voltaire aux Délices et à Ferney, i885.
— 68 —
Tronchiii, médocin protestant, dont le témoignage
n'est pas suspect, Tronchin qui n'a pas quitté d'un instant
son malade, frappé de cette mort désastreuse, s'écria dans
les premiers momens qui la suivirent : L'image de Voltaire
jn accompagne partout . . . je ne puis me Voter de la tête et
je n'y pense cpi en frémissant ! Quelle mort! Qu'il seroit
à souhaiter que les Incrédules de Paris en eussent été
témoins! La helleleçon qu'ils auroient eue... \
Le médecin genevois a tenu ce langage à qui a voulu
l'entendre, au Palais-Royal, à la campagne et dans les
sociétés ; il le tiendroit encore si M. D'Alembert ne lui
avoit fermé la bouche en se plaignant un jour amèrement de
lui en pleine Académie ~ ; il le traitta d'indiscret qui révêloit
les secrets des familles. L'Académicien ne songeoit pas
que se livrer ainsi à l'humeur, c'étoit avoiier les faiblesses
de son Héros mourant. Le médecin sensible à ces reproches,
ne parle plus, mais il a parlé et parlé plus d'une fois,
ce qui suffit. C'est au surplus le faire parler encore et le
faire entendre que de rapporter ici ce que vient d'écrire
une personne distinguée par son rang et respectable par
sa vertu. Cette personne étoit à la campagne dans le tems
de la mort de Voltaire : Tronchin s'y rendit accablé de
tristesse et cherchant à dissiper sa mélancolie ; envi-
ronné de toute la société, il fut questionné à diverses
reprises et il s'ouvrit sans réserve ; c'est donc d'après
(i) C'est bien ceUe impression qui ressort de la lettre de Tronchin à
Bonnet, du 27 juin 1778, publiée pour la première fois en i855 et que
nous avons reproduite.
(2) Ce détail paraît inédit.
- «9 -
lui-même qu'est écrite la lettre dont voici l'extrait :
« Il est très vrai que j'ai sçu par un homme cligne de
« foi qui voyoit Voltaire plusieurs fois par jour dans sa
« maladie, que cet homme tant vanté pour son esprit et si
« peu digne de l'être pour ses sentimens, est mort, non
« dans un repentir salutaire, mais dans un liorrible déses-
« poir, répétant qu'il étoit abandonné de Dieu et des
« hommes et qu'il le méritoit bien. Il baisoit les mains de
Tronchin pour le conjurer de l'empêcher de mourir.
Voilà quelle a été sa fin dont le spectacle horrible étoit
fait, à ce qu'on m'a dit, pour faire abjurer sa doctrine à
(( tous ceux qui en auroient été témoins. Voilà ce que j'ai
(( sçu à n'en pouvoir douter )i .
Octobre 1--8.
Les parens et les amis de Voltaire avoient inutilement
employé la voie de la négociation pour lui procurer la
sépulture ecclésiastique, ils essayèrent de contraindre le
Curé par celle de l'autorité; mais ils furent si froidement
reçus par le Ministre chargé du département de Paris et
par les premiers magistrats que, désespérant de réussir
désormais, ils eurent recours à la ruse pour parvenir à
leur but. L'abbé Mignot possède en commende, à une tren-
taine de lieues de Paris, l'abbaye de Scellières, diocèse de
Troyes : Il y jouit de la considération que donne le titre
d'abbé et celui de magistrat dans une Cour supérieure. On
imagine de faire partir en poste le corps du défunt tout
habillé, comme s'il fut encore vivant, et Ton se persuade
que des religieux peu instruits des lois ecclésiastiques sur
les funérailles, n'opposeront aucune résistance à l'irrégu-
larité de la sépulture qu'on demandera. On commença par
l'ouverture du corps, et on l'embauma ensuite. Ce fut le
sieur Brizard qui fit les deux opérations sous les yeux du
sieur Try. Voici le résultat du procès-verbal d'ouverture ^
La vessie remplie d'un pus très acre, très fétide et de
la quantité d'une pinte environ. La membrane intérieure
de la vessie qui doit être adipeuse, desséchée et raccornie,
la vessie elle-même percée dans le fond, et laissant par
(i) Notre Ms. donne le nom du chirurgien qui a fait l'autopsie du corps
de Voltaire et il nous permet de rectifier la signature mise au bas du procès-
verbal qui figure dans les éd. des Œuvres de Voltaire : C'est le docteur Try
qui soignait déjà Voltaire et non le docteur Pipcelet, d'ailleurs cette signa-
ture Try est bien celle qui se lit sur le fac-similé publié dans le « Dernier
volume des Œuvres de Voltaire, coûtes, comédies, etc., etc. » Henri Pion,
1862. 11 n'existait pas de docteur Pipcelet en 1778, mais un docteur
Pipelet F'" reçu en 1750, maître en chirurgie de la Ville de Paris, vice-
directeur de l'Académie royale de chirurgie, qui demeurait Quai et près les
Théatins, hôtel de Saint-Séverin. Pipelet II était docteur herniaire et
demeurait rue Mazarine près la rue Guénégaud, il avait été reçu en '1756.
Voici le Rapport de l'ouverture et embaumement du corps de M. de
Voltaire fait le trente et un may 1778, en l'hôtel de M. le marquis de
Villette (voir plus loin le fac-similé] :
Le crâne ouvert, nous n'avons rien observé d'extraordinaire, le cerveau
et le cervelet très sains, les viscères de la poitrine en très bon état ; ceux
du bas-ventre n'offroient rien de particulier, excepté la vessie et le rein
droit, celuy-cy taché de marques gangreneuses par sa partie inférieure et
postérieure; la vessie étoit décomposée, elle avait acquis l'épaisseur de
plus d'un pouce à la partie supérieure et postérieure ; cette substance étoit
musqueuse et semblable à du lard, sa membrane nerveuse étoit tout à fait
disséquée par le pus qu'elle contenoit. Il s'y étoit formé des espèces de
tubercules qui étoient en suppuration, laqu'elle s'étoit fait jour à l'exté-
rieur et transudoit dans le bas-ventre, se répandoit sur les intestins qui
avoisinoient la vessie, en manière de gelée. La glande prostate étoit très
volumineuse, et entièrement squireuse. Tout le reste des viscères dans
l'état naturel. A Paris, ce 3i mai 1778. Signé : Ti-y.
cette ouverture communication dans l'abdomen ou la capa-
cité du ventre, qui étoit aussi inondée de pus et d'urine.
La poitrine en bon état, le sieur Brizard remarque
que le vaisseau dont la rupture avoit causé la première
maladie, étoit bien réuni, le cerveau parfaitement con-
formé envelopé d'un petit duvet gélatineux et dans un
état de fermeté qui n'est pas ordinaire dans les cadavres.
Le cœur petit, mal conformé et flétri. Le Chirurgien le
détacha et le mit dans un vase de plomb qui aussitôt fut
renfermé dans un cœur de vermeil avec cette inscription :
Son esprit est partout
et son cœur est iei^.
L'embaumement se fit légèrement, on l'enmaillota
ensuite avec des bandes de deux doigts de largeur faites
de trois draps que l'on sacrifia. On enserra étroitement
les bras, les jambes et le tronc ; on lui passa sa robe de
chambre, on lui mit un bonnet de nuit et ses pantoufles.
L'ayant ainsi arrangé, on le plaça dans sa voiture ordi-
naire en l'assujettissant par une bande fortement attachée
au dossier". Un valet de chambre se mit sur le devant et
(i) Le marquis de Villelte s'attribua le cœur de Voltaire et MM. d'Hor-
noy et Mignot, neveux du défunt, crurent devoir protester, mais molle-
ment, par une déclaration datée du i j juin 1778 — le fac-similé de cette
protestation a été inséré dans le Dernier ^'olumc des Œuvres de Voltaire,
1862 — contre le sans-gêne de M. de Villette, mais les choses en restèrent
là. M. de Villette légua le cœur à son fils qui, par distraction, le légua
à un prélat français dans les mains duquel il ne devait pas rester.
(Desnoiresterres.)
(2) Là on l'attacha par les cuisses et par les jambes, afin que le corps
ne vacillât pas trop par lelfet du mouvement de la voiture (Dépêche du
prince Bariatinski à Cathei'ine II du ri juin 1778).
deux domestiques coururent à cheval, l'un devant la voi-
ture et l'autre derrière. Ce fut dans ce singulier carosse
— dont sa vanité avoit imaginé la décoration pitto-
resque — qu'il partit le 3i à onze heures du soir, vingt-
quatre heures après sa mort. Le fond de cette voiture
est un ciel azuré parsemé d'étoilles d'or\ Les tristes
dépouilles de cet homme céleste furent trainées furtive-
ment dans ce fastueux équipage, pour aller dans la
province dérober six pieds de terre que lui refusoit la
capitale, et ce fut soixante jours après son couronnement
au théâtre et les applaudissemens de tout Paris !
Qu'on nous permette, en décrivant cette déplorable
mort, de dire un mot de celle du célèbre milord Boling-
brocke^ l'un des plus grands ennemis qu'ait eu dans
notre siècle la religion chrétienne ; on tient l'anecdote de
témoins oculaires et dio-nes de confiance. Cette mort
arriva en Angleterre en 1751. Elle fut comme celle de
notre Patriarche accompagnée des horreurs du désespoir
et de la fureur. Lactance attentif à la marche de la Pro-
vidence à l'égard des grands ennemis de la religion
chrétienne, a fait un traitté historique de la mort tragique
de ses persécuteurs. On voit d'âge en âge des morts
(i) Ces détails sont exacts. Le carrosse de Voltaire, celui qui Tavoit
porté le même jour à l'Académie française et ensuite à la Comédie-fran-
çaise pour la représentation triomphale d'Irène était « couleur d azur,
parsemé d'étoiles d'or ^K{Méi>ioires de Bachaumont, 1778, p. 206 et suiv. ;
ler avril.) Wagnière a confirmé cette remarque de Bachaumont.
(2) Henri Saint-John, vicomte Bolingbroke (1'''' octobre 1G78, -^I5 dé-
cembre 1751), philosophe déiste, un des maîtres de Voltaire dont il fut
l'ami. Il avait épousé après la mort de sa première femme une nièce de
Madame de Maintenon, veuve du marquis de Villette.
i —
semblables qui justifient Tobjet de l'écrivain ecclésias-
tique. Si celle de Mad. D. G. \ élève de Voltaire, et dont le
récit n'est point déplacé ici parut plus tranquille, elle n'en
(i) Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Bi-eleuil, née à Paris le
l'j décembre 170G, mariée le 12 juin 1725 au marquis Du Chastelet-
Lomont dont elle eut un fils en 1727, fut une des maîtresses du mar-
quis de Guébriant, puis du maréchal de Richelieu, puis de Voltaire (1733)
et enfin de Saint-Lambert (1747)- Llle mourut de raccouchement d'une
fille qu'elle eut de Saint-Lambert, au Palais de Lunéville, le 10 sep-
tembre 1749- ^ oici l'épitaphe qui courut après sa mort
Cy gît qui perdit la t'/e
Dans le double enfantement
D'un traité de philosophie
Et d'un malheureux enfant.
Lequel des deux nous l'a ravie?
Sur ce funeste événement
Quelle opinion devons-nous suivre ?
Saint-Lambert s'en prend au livre :
Voltaire dit que c'est lenfant.
Longchamp, secrétaire de Voltaire, avait été enlever de la main de
madame du Chatelet morte une bague de cornaline entourée de petits bril-
lants, afin d'extraire du chaton le portrait de Saint-Lambert avant de la
rendre au marquis du Chatelet. Deux ou trois jours après, dit Long-
champ, M. de Voltaire se ressouvint que son portrait avait été autrefois
renfermé sous le chaton de cette même bague, et il supposait qu'il y était
encore. Il me dit de m'informer si la bague n'était point restée entre les
mains de la première fenniie-de-chambre; cpie si elle me la montrait, je
n'aurais qu'à l'ouvrir par un moyen cju'il m'indicpia, en ôler le portrait et
le lui rapporter. Je lui dis alors que la bague dont il parlait avait été
remise par moi-même entre les mains de ]NL le marquis Du Chatelet,
l'ayant pour cet effet tiré du doigt de madame son épouse, immédiatement
après sa mort d'après l'ordre que j'en avais reçu de madame de Boufflers;
mais que son portrait n'était plus sous le chaton. Eh ! comment savez-vous
cela F me dit-il. Je lui racontai ingénument ce qui s'était passé chez
madame de Boufflers, en présence de M. de Saint-Lambert. O ciel ! dit-il,
en levant et joignant les deux mains, voilà bien les femmes ! j'en avais
ôté Richelieu, Saint-L.ambert m'en a expulsé, cela est dans l'ordre, un clou
chasse l'autre ; ainsi vont les choses de ce monde ! {Mémoire de S. G. Long-
champ, t. II, pp. 253 et 254.)
- 7'. -
fut que plus abominable aux yeux de la foi. Cette dame
philosophe mourut en 1749 ^^^ P- ^le L.\ Voltaire qui ne la
quitta point un moment hazarda, lors que le danger fut
extrême, l'unique article du symbole des philosophes
Madaine il faut se confonner aii.v loi.r dupaijs oh Von vit
11 s'avisa même de prendre le ton de missionnaire en lu
disant : il faut aller au plus sûr, on ne seait pas ce cjui
pourroit en, être. Mais l'héroïque mourante, choquée du
personnage que jouait un homme qu'elle connoissait si
bien, lui dit, en le reprenant avec hauteur : Ou sont les
leçons (le courage et de mépris de la mort que vous
m'avez données dans la santé ? Je m'en souviens., j'ij suis
fidèle et vous êtes un lâche . Non., je ne changerai pas'~ .
Elle mourut effectivement dans ce déplorable endurcisse-
ment, et ce fut au milieu d'une Cour chrétienne^' qu'elle
scandalisa et qu'elle révolta également. Au lieu de lui
donner des regrets, on se hâta de réléguer au loin son
cadavre sous des hangards, en attendant les médiocres
obsèques qu'on lui fit.
Dès que Voltaire eut les yeux fermés, les poètes
prirent le pinceau, les uns pour décorer sa tombe, les
autres pour amuser le public par leurs épigrammes. On
goûta le portrait suivant :
(i) Au Palais de Lunéville.
{•!] Ce récit de la mort de Madame Du Chatelet ne concorde pas avec
celui de Longchamp. D'après ce dernier, au moment où Madame Du Cha-
telet mourut, il n'y avait auprès d'elle que Saint-Lambert, M"' du Thil, une
des femmcs-de-chambre et Longchamp.
(3) Celle du roi Stanislas.
Plus bel esprit que beau ^c/ilc
Scuis foi, sans honneur, sans vertu,
Il est mort comme il a vécu^
Couvert de honte et d'infamie^.
Voltaire aimoit beaucoup l'or, un poëte fit ces vers :
Apres le décès de Voltaire
Villette a mis son coeur
Dans une chasse d'or ;
La relique ed'ii>'eoit un pareil reliquaire^
Ce métal fut toujours son unique trésor.
Le même poëte faisant allusion au peu de succès de sa
tragédie à' Irène et au chagrin qu'il en conçut composa ce
calembourg :
Ilérode s'e/i qvrant dun encens idolâtre
Fut frappé par un ange et ro}ii;é ])ar les vers,
Voltaire aussi jalou.v de V encens du théâtre
A péri comme lui consumé par les vers.
i: p I ï A p H i:
Ci glt l'enfant géité des sivurs de Tcrpsicore :
De nos Titans nouveaux le Père audacieux ,
L'oracle séducteur que le public adore,
L'ennemi né des loix, des Trimes et des Cieux,
Le perfide Arouet dont le c(cur vicieux
Tut pour le genre humain la hoctc de Pandore.
(i) Les Mémoires de Bacliaiimuiil , ij"""^. ]>• '^H. u> |iiiii et V Hapion
i//g/ai.s\ 1. IX, p. 19-, (liscul que cette ('ijitaphe est de J.-.I. Rousseau.
— r(y
AUTRE
Ci git un honiinc dont le sort
Ne fut jamais digne d'envie,
Par tout chassé pendant sa vie
Il l'est encore après sa mort.
AUTRE
De V athéisme il fut l'apôtre^
Sans c(eur, sans âme^ il pourrit en. ces lieux.
Villette à l'un, le Diable à Vautre,
Dieu pouvoit-il se vanger mieux ?
On introduisit enfin sur le sacré Vallon un personnage
que l'on n'y voit guères figurer, en lui faisant présenter
au Sénat de la capitale la requête que voici :
A nos Seigneurs du Parlement,
Vous supplie humblement
L'exécuteur de la Haute justice.
Disant que le trente de Mai
Arouët.^ Seigneur de Ferney,
Etant mort chez Villette, on a, par artifice,
Dans la nuit du trente-un, transporté le pendard
Au Monastère de SceUières
Chez les enfans de Saint-Bernard ,
Qui par respect humain ou faute de lumières
Ont pris, dit-on^ sur eux
De mettre en terre sainte un si î^rand malheureux .
Pourquoi le Suppliant requiert avec instance
Quil vous plaise ordonner qu'en toute diligence
Son cadavre exhumé soit reconduit ici
Ai'ant quil soit pourri ;
Qu'ensuite son procès lui soit fait dans les formes;
Et qu'en punition de ses crimes énormes
A lui. Bourreau, soudain il soit ahandonné
Pour être sur la claie Jwnteusement traîné.
Par tous les quartiers de ville,
Au milieu des brocards d'une canaille vile,
Et que finalement cet insigne fripon
Soit dans un tombereau conduit à Montfaucon,
Oii, privé de la sépulture.
Aux oiseaux carnassiers il serve de pâture
Ce faisant aux dépens condamnez le } aut-rien
Envers le Suppliant, et ferez bien.
La famille et les amis de Voltaire affectèrent de
répandre, après sa mort, qu'il avoit désiré d'estre
inhumé à sa terre de Ferney, où il avoit fait préparer une
chapelle dans cette vue (Voltaire a effectivement bâti une
jolie église dans sa cour de Ferney à gauche en entrant :
On lit au-dessus du portail... Deo erexit Voltaire'^). Le
public disposé par ces allégations crut facilement, lors que
le corps fut en chemin, qu'il alloit à cette destination. Ce
bruit qui favorisoit le dessein de surprendre de Scellières,
parvint jusqu'à l'Evêque de Genève résidant à Annecy à
quelques lieues de Ferney, qui est dans son diocèse. Le
(i) Voltaire avait fait construire cette église en 1761 pour abattre
l'ancienne qui masquait la façade du château. C'est dans cette église qu il
fit en 1768 et 1769 les farces scandaleuses de ses communions, la dernière
suivie peu de temps après de sa profession de foi catholique par devant
notaire.
- 78 -
prélat, héritier du zèle comme du siège de Saint-François
de Salles, donna aussitôt ses ordres pour le refus de la
sépulture ecclésiastique : Une lettre qu'il écrivit alors à
ce sujet fera connoître ses sentimens :
LETTRE DE M. L'ÉVÈQUE DE GENÈVE'
A M. l'abbé... Annecy, le 14 juin.
« Je n'ai reçu qu'hier matin. Monsieur, votre lettre
du 7 de ce mois qui avoit été adressée à M. le Curé
de Ferney. Je vous suis infiniment obligé de votre
attention à me prévenir de la conduite qui avoit été
tenue à Paris au sujet du trop fameux de Voltaire. Je
l'ai assez connu pour être persuadé qu'un impie de
cette nature, qui n'a cessé de blasphémer contre notre
sainte Religion et son auteur, ne méritoit point les hon-
neurs delà sépulture ecclésiastique. Mes grands vicaires
qui connoissoient assez mes sentimens, n'ont pas hésité
pendant mon absence de notifier à M. le Curé de Ferney
que dans le cas qu'il fût requis de donner cette sépul-
ture, il devoit se refuser à toutes les instances qu'on
(i) M. Dcsnoireslerres ne parle pas de cette lettre de M*''' Biord, il se
borne à dire : « Repoussé de Scellièrcs, il aurait bien fallu (au corps de
Voltaire) prendre le chemin de Ferney, où l'on se serait trouvé en
présence d'un prélat au! rement inflexible. Il sendilerait que l'Evêque
d'Annecy n'avait besoin que d'être prévenu, cependant il fut dépêché trois
lettres consécutives afin qu'il défendit au Curé de Ferney denterrer et de
faire aucun service pour le cadavre. »
Cette lettre de jM^"' Biord ne se trouve insérée ni dans le livre du
P. Harel : Voltaire, recueil de particularités curieuses de sa vie et de sa
mort, 1781, ni dans les pièces pour servir à l'histoire posthume de
Voltaire. T. I'' de l'édition Moland, i88'3.
- 79 —
« pourroit lui faire ; et c'est ce que je lui ai confirmé depuis
« mon retour de la manière la plus positive. Je crois
« cependant que toutes ces précautions deviendront
inutiles, et que nous ne serons pas dans le cas d'un
refus aussi conforme à notre devoir; et ce qui me donne
lieu de le présumer, ce sont les avis que nous avons eus
« hier de différens endroits, que le cadavre de cet impie
« avoit été transporté à l'abbaye de Scellières. J'espère
« que cette agréable nouvelle se confirmera et nous four-
« nira les plus justes motifs de rendre des actions de
« grâces à Dieu de ce nouveau trait de sa Providence. »
Signé : J. P., évoque de Genève \
Le corps arriva le lundi matin premier de juin daus la
cour de l'abbaye, il étoit suivi d'un second carosse où
étoient M. de Dompierre d'Hornoy, conseiller au Parle-
ment de Paris, petit-neveu du défunt, M. Marchant de
Varennes, ancien maître d'hôtel du Roy et M. Marchant
de La Houlière, chevalier de Saint-Louis, brigadier des
armées du Roy, commandant pour Sa Majesté à Salces,
l'un et l'autre cousins issus de germain. Le cadavre étoit
en très mauvais état, malgré la précaution des bandelettes
et de l'embaumement ; il s'étoit ouvert en chemin et répan-
doit une odeur très infecte. Le valet de chambre qui étoit
sur le devant de la voiture en sortit à demi-mort. On se
hâte de renfermer le corps dans un cercueil au lieu de le
mettre dans un lit suivant le premier projet. Les religieux
prévenus dès la veille par leur abbé commendataire, ne
^i) Cette lettre, on la vu, paraît inédite.
8o —
firent aucune difficulté sur les honneurs funèbres, ni sur
la sépulture ecclésiastique. Ce fut l'abbé Mignot lui-même
qui, dès l'après-dîner et sans aucune mission, fit la fonc-
tion de curé en présentant le corps de son oncle à la porte
de l'éo'lise. Le Prieur nommé Dom Potherat de Corbière le
reçut pareillement sans aucune juridiction ni ordinaire, ni
déléguée. On le porta au chœur où furent chantées les
Vespres des morts. Il y passa la nuit environné de flam-
beaux, et fut enterré le lendemain sur le midi ; quelques
curés du voisinage invités par l'abbé Mignot^ assistèrent
à la cérémonie funèbre. L'inhumation fut faite au milieu
de la nef, à une toise de la porte d'entrée de l'église dans
une fosse de huit pieds en profondeur; on y jetta de la
chaux vive et le pavé en carreaux fut rétabli comme il
étoit auparavant sans laisser aucun vestige de l'inhu-
mation.
Le lendemain 3 juin, le Prieur reçut la lettre suivante
de M^^ l'Évêque de Troyes^ datée du 2 de juin :
« .Je viens d'apprendre, Monsieur, que la famille de
(( M. de Voltaire, qui est mort depuis quelques jours, s'étoit
« décidée à faire transporter son corps à votre Abbaye,
« pour y être enterré et cela parce que M. le Curé de
(( Saint-Sulpice leur avoit déclaré qu'il ne vouloit pas
(( l'enterrer en terre sainte. Je désire fort que vous n'ayez
(i) Les curés de Saint-Nicolas et de Saint-Martin du Pont, de Romilly,
de Grancey, le desservant de Saint-Hilaire de FavroUes dirent succes-
sivement une messe basse. Le curé de Romilly avait fourni tout le per-
sonnel. (Desnoiresterres.)
(7) Claude ]\Iathias Joseph de Barrai, né à Grenoble le 6 septembre 1716,
sacré évêque le 29 mars 17G1, mort après 1789
« point encore procédé à cet enterrement, ce qui pourroit
« avoir des suites fâcheuses pour vous, et si l'inhumation
(( n'est pas [encore] faite, comme je l'espère, vous n'avez
« qu'à déclarer que vous ne pouvez [point] y procéder
« sans avoir des ordres de ma part. J'ai l'honneur
« d'être..., etc.
Le Prieur écrivit sur le chanq^ la longue lettre que
voici : on jugera par sa tournure que ce religieux trouva
sous sa main un bon secrétaire ^ :
(' Monseigneur,
«Je reçois dans l'instant à trois heures après midi ~
(( la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en
date du jour d'hier 2 de juin. Il y a maintenant plus de
vingt-quatre heures que l'inhumation du corps de
M. de Voltaire est faite dans notre Eglise, en présence
« d'un peuple nombreux. Permettez-moi, Monseigneur,
(( de vous faire le récit de cet enterrement^, avant que
« j'ose vous présenter mes réflexions.
(( Dimanche au soir 3i mai, M. Pabbé Mignot,
(( conseiller de Grand'Ghambre' notre abbé commenda-
n taire, qui tient à loyer un appartement dans l'intérieur
« de notre monastère parce que son abbatiale n'est pas
« habitable, arriva en poste pour habiter cet appartement,
« et me dit après les premiers complimens, qu'il avoit eu
(i) Ce secrétaire nélait aiUre que l'abbé Mignot; le Piieur n'a fait que
signer la lettre (Wagnière, t. l^"", p. 5 14).
(2) Var. : avec la plus grande surprise.
(3) Id. événement, au lieu de : enterrement.
(4) Id. au Grand-Conseil, au lieu de : de Grand'Chambre.
le malheur de perdre M. de Voltaire son oncle ; que ce
M'' ^ avoit désiré dans ses derniers momens estre
porté après sa mort à Ferney; mais que le corps qui
n'avoit pas été enseveli quoiqu'embaumé, ne seroit pas
en état de faire un voyage si long; qu'il désiroit ainsi
que sa famille que nous voulussions bien recevoir le
corps en dépôt dans le caveau de notre Eglise : que le
corps étoit en marche accompagné de trois parens qui
arriveroient bientôt. Aussitôt M. l'abbé Mignot m'exhiba
un consentement de M. le Curé de Saint-Sulpice, signé
de ce Pasteur, pour que le corps de M. de Voltaire pût
être transporté sans cérémonie. Il m'exhiba en outre
une copie collationnée par le même Curé de Saint-Sul-
pice d'une profession de foi Catholique' et Romaine que
M. de Voltaire a faite entre les mains d'un prêtre
approuvé et en présence de deux témoins dont l'un est le
même M. JMignot^ et l'autre M. le marquis de Villevieille.
Il me montra ensuite'* une lettre de M. Amelot, ministre
de Paris, adressée à lui et à M. Dompierre d'Hornoy,
[conseiller ciu Parlement] et petit-neveu du défunt"', par
laquelle ces Messieurs étaient autorisés à transporter
leur oncle à Ferney ou ailleurs. D'après ces pièces qui
m'ont paru et me paroissent encore authentiques,
j'aurois cru manquer au devoir de Pasteur, si j'avois
(i) Var. : lequel, au lieu de : que ce M"".
[■i) Id. apostolique.
('3) Id. notre abbé, neveu du Pénitent.
(4) Id. en outre, au lieu de : ensuite.
(5) Id. neveu de M. l'abbé I\Iio;not.
— Si —
refusé les secours spirituels dus à tout chrétieu et sur-
tout à l'oncle d'un magistrat qui est depuis 28 ans Abbé
de cette Abbaye, et que nous avons beaucoup de raison
de considérer. Il ne m'est pas venu dans la pensée que
M. le Curé de Saint-Sulpice avoit pu refuser la sépulture
à un homme dont il avoit légalisé la profession de foi
faite tout au plus six semaines avant son décès, et
dont il avoit permis le transport tout récemment au
moment de sa mort. D'ailleurs je ne sçavois pas qu'il
fût permis de refuser la sépulture à un homme quel-
conque, mort dans le corps de l'Eglise, et j'avoue que
selon mes foibles lumières, je ne le crois pas encore\
J'ai préparé en hâte tout ce qui étoit nécessaire [pour
la cérémonie] : le lendemain matin sont arrivés deux
carosses dans la cour de l'Abbaye, dont l'un contenoit
le corps du défunt, l'autre étoit occupé par M. d'Hornoy,
conseiller au Parlement, petit-neveu, par M. Marchant
de Varennes, maître d'hôtel du Roi, par M. de La Hou-
lière, brigadier des armées du Roi, tous deux cousins
[issus de germain] du défunt. Après midi, M. Mignot
m'a fait [à la porte de l'Eglise] la présentation' du
corps de son oncle qui avoit été ensevelie Nous avons
chanté les Vespres des morts : le corps a été gardé dans
notre Eglise toute la nuit environné de flambeaux. Le
[lendemain] matin depuis cinq heures, tous les prestres
(i) \siV. : je ne crois pas encore que cela soit possible, au lieu de
je ne le crois pas encore.
(2) Ici. solemnelle.
(i) l(L qu'on avoit déposé, au lieu de : qui avoit été enseveli.
(( des environs^ ont dit la messe en présence du corps, et
(( j'ai célébré une messe solemnelle^ avant l'inhumation
ic qui a été faite devant une nombreuse assemblée.
(( La famille est repartie ce matin, contente des hon-
a neurs rendus à la mémoire de leur parent, et des prières
(( que nous avons faites à Dieu pour le repos de son âme.
(( Voilà les faits dans la plus exacte vérité. Permettez-moi,
c( Monseigneur, quoique nos maisons ne soient pas sou-
« mises à^ l'ordinaire, de justifier ma conduite aux yeux
(( de votre Grandeur. Quels que soient les privilèges de'^
(( l'Ordre, ses membres doivent toujours se faire gloire
« de respecter l'Episcopat, et se faire [un] honneur de
(( soumettre leurs démarches ainsi que leurs mœurs à
e( l'examen de nos Seigneurs les Evêques.
« Comment pouvois-je supposer qu'on s'opposât^ et
(( qu'on pouvoit [même] refuser la sépulture à M. de
(c Voltaire, qui m'étoit demandée par M. l'abbé Mignot,
« notre abbé commendataire depuis vingt-trois ans,
(c ecclésiastique^ qui a beaucoup vécu dans cette abbaye,
« et qui jouit de beaucoup de considération dans notre
« Ordre, par un conseiller du Parlement de Paris, autre
u neveu' du défunt, par des officiers d'un grade supé-
(i) Var. : dont plusieurs sont amis de M. Mignot, ayant été autrefois
avec lui séminaristes à Troyes.
(2) Ici. à onze heures.
(3) Id. la juridiction.
(4) Id. d'un ordre, au lieu de : de l'Ordre.
(5) Id. refusoit, au lieu de : s'opposât.
(6) Id. magistrat depuis trente ans.
(7) Id. petit neveu, au lieu de : autre neveu.
83 —
c( rieur, tous parens, gens respectables ? Sous quel pré-
ce texte aurois-je pu croire que M. le Curé de Saint-Sulpice
(c auroit refusé d'enterrer^ M. de Voltaire tandis que ce
ce Pasteur a légalisé de sa propre main une profession de
foi faite par le défunt il n'y a que deux mois, tandis
qu'il a écrit et signé ^ un consentement pour que ce
corps fut transporté sans solemnité^? Je ne sçais ce qu'on
impute à M. de Voltaire, je connois ses ouvrages plus
par réputation qu'autrement. Je ne les ai pas lus tous.
c( J'ai oui dire à M'" son neveu notre Abbé qu'on lui en
c^ imputoit plusieurs très répréhensibles * qu'il avoit
(( toujours désavoués, mais je sçais, d'après les canons [de
(c V Eglise]^ qu'on ne refuse la sépulture qu'aux excom-
c( munies lata seiitciitia (trait d'érudition exprimé fort
(( heureusement) et assurément'' M. de Voltaire n'est pas
(( dans ce cas. Je crois avoir fait mon devoir'' sur la
(( réquisition d'une famille respectable, et je ne puis m'en
ce repentir. J'espère, Monseigneur, que cette action n'aura
ce point pour moi de suites fâcheuses ; la plus fâcheuse
ce seroit sans doute de perdre votre estime ; mais d'après
ce l'exposition^ que j'ai l'honneur de faire à Votre Gran-
ee deur, elle est trop juste pour me la refuser. Je suis
(i) Var. : la sépulture à, au lieu de : d'enterrer.
(2) Id. de sa propre main.
(3) Id. cérémonie, au lieu de : soleuinité.
(4) Id. de très répréhensibles, au lieu de: plusieurstrès répréhensibles.
(5) Id. et je crois être sûr c|ue, au lieu de : assurément.
(6) Id. en l'inhumant.
(7) Id. l'explication, au lieu de : l'exposition.
— 86 —
ce avec un très profond respect, de V. G, le très humble
ce et très obéissant serviteur.
3 juin 1778 \ »
L'abbé de Pontigny, de qui dépend l'abbaye de
Scellières, étoit à Paris dans le tems de la mort de
Voltaire. Instruit par des avis secrets des projets de la
famille sur Scellières pour son inhumation, il écrivit au
Prieur de cette maison la lettre que voici afin d'empescher
qu'ils ne fussent exécutés :
(( Dom Prieur, il court un bruit que l'on a transporté
(( à notre Abbaye de Scellières le corps de M. de Voltaire
a pour y être inhumé. Nous n'avons aucun titre pour
« exécuter cette sépulture, il n'est pas mort dans les lieux
(( privilégiés de notre maison de Scellières, et nous ne
(( pouvons et ne devons accorder la sépulture à d'autres
« qu'à nos commensaux ou à ceux qui meurent par acci-
se dent dans nos Abbayes. Si, par une surprise déplacée,
(( quelqu'un avoit pris sur lui de le transporter chez vous,
(i je vous défends de vous prêter à cette inhumation
« comme contraire au droit d'autrui. En conséquence
a vous appellerez les juges du lieu, vous ferez dresser
(( un procès-verbal et demanderez acte de votre refus.
ce J'attends réponse de vous à ce sujet et suis, etc. ".
Nous ig-norons comment D. Potherat de Corbière
s'est excusé auprès de son Supérieur, mais nous pouvons
(i) Nous 1:1 avons relevé que les variantes importantes sur le texte
publié dans les Mémoires de Bachauniont, t. XII, p. 109, '26 août 1778),
les mots entre crochets et en italique sont ajoutés.
(2) Cette lettre paraît inédite.
juger de la valeur de ses raisons par la conduite qu'a
tenue à son égard l'abbé de Pontigny qui l'a déposé :
sévérité nécessaire pour réparer le scandale de la com-
plaisance de ce Prieur (0).
L'Académie françoise est dans l'usage lors qu'elle a
perdu quelqu'un de ses membres, de faire célébrer aux
Gordeliers un service solemneP : M. D'Alembert dont le
zèle étoit doublement excité et par sa qualité de Secrétaire
perpétuel de cette Compagnie et par celle du fidèle coopé-
rateur du défunt dans des «ruerres anti-relio-ieuses, se
transporta chez ces Pères incontinent après sa mort. Il
rencontra d'abord le Sacristain, auquel il proposa les
intentions de l'Académie.... Est-ce que M. de Voltaire
seroit mort ? lui dit le Sacristain : Nous n'avons pas reçu
de billet cV enter renient ni entendu sonner à Saint-Sulpice .
A ce raisonnement tout simple du religieux, le Géomètre
s'oubliant lui déclare que ee n'est point avec un sacris-
(0) La disgrâce de ce Prieur a été projetée, quelques jours après il fut
réintégre dans sa place.
Cette note de lauleur du Ms. confirme le passage des Mé/itoires de
Bachaumont en date du 4 octobre 1778, t. XII, p. 1:^4 : « Le Prieur de
Scellières que le clergé vouloit faire expulser par son général, l'abbé de
Pontigny, a triomphé absolument de la persécution élevée contre lui. »
La famille de Voltaire n'a donc pas eu à indemniser Dom Potlierat comme
l'a supposé Desnoiresterres.
(i) Voltaire tenait beaucoup à avoir ce service : « Le même jour qu'il
s'était confessé, j'allai chez lui de la part de l'Académie, m'informer de sa
santé, et lui dire qu'on avait arrêté et mis sur les registres (séance du
lundi 2 mars) que tant que la maladie durerait, on enverrait à toutes les
séances savoir de ses nouvelles. Hélas ! me dit-il, je n'ai pas cru pouvoir
mieux reconnaître les bontés de l'Académie qu'en remplissant mes devoirs
de chrétien, afin d'être enterré en terre sainte, et d avoir un service aux
Gordeliers. (La Harpe, Corrcsp. litt., Paris, i8o4) t- II, p. -21 '2.)
— 88 —
tain qu'il a à traitter ; qu'on lui fasse parler au Supé-
rieur. Le Père gardien étoit malade. A sa place le Père
Bonhomme, ancien docteur de la Faculté se présente. Ce
Religieux, homme instruit, répéta au Secrétaire perpétuel
ce que lui avoit dit le Sacristain et ajoutant qu'avant de
faire le service demandé, Ton exhiberoit les preuves de la
mort de M. de Voltaire dans le sein de l'Eglise et de la
présentation de son corps à la paroisse oii il seroit décédé.
Rien n'étoit plus raisonnable que la réponse du Père
Bonhomme, mais elle n'eût pas l'accueil qui est dû à la
raison. L'Académicien irrité de la résistance qu'il avoit
trouvée se retira en disant : Vous êtes tous des fanatiques.
Cette première visite fut suivie de deux ou trois autres où
le Secrétaire perpétuel vit le Père Favreau, gardien, lui
montra les pièces surprises au Curé et au Confesseur, lui
fît entrevoir les désagrémens et les pertes auxquels ces
refus exposoient sa maison. Le Père Favreau, lassé de ses
importunités, lui dit enfin avec vivacité : Vous nous pro-
posez quelques légers profits et nous perdrions pour
quatre millions d'honneur si nous faisions ce service.
M . Amelot à qui il rendit compte de sa conduite ne la
désapprouva pas\
D'Alembert éconduit aux Cordeliers alla à Saint-Jean
de Latran ; c'est une église de Malte exempte de la juri-
diction de l'ordinaire, où il espéra trouver une meilleure
composition : on dit qu'il fit aussi quelques tentatives aux
Chapelles Royalles qui sont sous l'autorité du Grand
i) Tous ces détails paraissent inédits.
- «9 -
Aumônier. Courses inutiles; par tout il eut à essuyer des
refus qui lui montrèrent quelle opinion on avoit dans le
public de son Héros. On eut enfin recours à l'autorité du
Roi. M. L. P. D. B. ^ alla l'invoquer à Versailles avec le
comte de B.^, mais ils échouèrent à la Cour comme le
Secrétaire perpétuel avoit échoué à Paris. M. de B. pro-
posa alors la suppression du service personnel en y sub-
stituant un service annuel pour les morts arrivés dans
l'intervalle... C'étoit abandonner Voltaire et il ne paroit
pas que l'avis ait prévalu. Les députés de l'Académie
repoussés de tous les côtés tournèrent leurs regards vers
les francs-maçons. Cette ressource étoit digne de la
cause, et leur espérance ne fut pas trompée : La Société
maçonne les accueillit à bras ouverts, et forma aussitôt
le projet de célébrer avec pompe dans le sein de ses
assemblées la cérémonie funèbre que refusoit l'Eglise
chrétienne. Elle devait cet accueil au Patriarche à plus
d'un titre ; celui de s'être fait recevoir tout nouvellement
parmi ses membres parloit pathétiquement en sa faveur ^
(i) Le prince de Beauvau ou le prince Louis de Rohan, d'après Des-
noiresterres.
{'i) Nous ignorons qui est ce comte de B. Nous n'avons pas trouvé de
personne ayant cette qualité et portant ces initiales parmi les amis de
Voltaire.
(3) Voltaire s'était fait recevoir maçon à la Loge des Neuf-Sœurs le
^ avril 1778. La relation authentique, officielle, « un extrait de la planche à
tracer de la respectable loge des Neuf-Sœurs, à l'Orient de Paris, le sep-
tième jour du quatrième mois de l'an de la vraie lumière 5778 » a été
publiée dans la Correspondance de Grimm, éd. Tourneux, t, XII, p. i85.
En voici un extrait :
« ... Après avoir reçu les signes, paroles et allouchemens, l'abbé
Cordier de Saint-Firmin, le frère (maçonnique) de ^^oltaire, a été placé à
l'Orient à côté du Vénéi'abl»'. Vn des frères de la Colonne de Melpomène,
— 9f> —
Le jour fut donc fixé au samedi 28 novembre et la loge
des Neuf-Sœurs indiquée par des invitations imprimées.
L'on y marquoit qu'il falloit s'y rendre en habit de deuil \
Cette loge, par un choix qu'on est embarrassé de qualifier,
a été pratiquée dans la maison du noviciat des Jésuites
rue Pot-de-Fer, fauxbourg Saint-Germain. Les deux corps
de bâtiment du fond de la première cour et de l'aile droite
ont été appropriés à cet effet par la suppression des
planchers qui étoient entre le premier et le second étage,
et par celle des cloisons et des murs de refend intermé-
diaires. Au moyen de ces destructions, il a résulté un
très grand local, dont on a muré toutes les fenestres, en
sorte qu'on ne put y voir que par des illuminations. Les
Neuf-Sœurs, c'est-à-dire les neuf Muses, lui ont donné
leur nom. On ne sçait pas trop pourquoi ? Peut-être le
local servant jadis à la science et aux lettres a-t-il
déterminé à cette sorte de dédicace.
Voici comme les maîtres des cérémonies franc-maçons
décorèrent le lieu et préparèrent l'Apothéose. Les murs
inférieurs furent tendus de noir et les armes de Voltaire,
lui a mis sur la tête une couronne de laurier qu'il s'est hâté de déposer.
Le Vénérable lui a ceint le tablier du frère Helvétius, que la veuve de cet
illustre Philosophe a fait passer à la Loge des Neuf-Sœurs ainsi que les
bijoux maçonniques dont il faisait usage en Loge, et le frère Voltaire a
voulu baiser ce tablier avant de le recevoir. En recevant les gants de
femme, il a dit au frère marquis de Villette : « Puisqu'ils supposent un
attachement honnête, tendre et mérité, je vous prie de les présentera
Belle et Bonne (la marquise de fillette).
(i) Ce détail exact n'est pas dans la relation de la Séance de la Loge
des Neuf-Sœurs, fête du 28 novembre 1778 {Correspondance de Grimni,
éd, Tourneux. l. Xll, p. 188 et suivantes).
91
qui sont trois mains ouvertes \ semées sur la tenture. Elle
fut aussi ornée de quantité de vers tirés des ouvrages de
Voltaire, faisant sentence et écrits cà et là.... Au fond on
figura en relief le Parnasse. Le Dieu de la Poésie parois-
soit au haut du mont avec les attributs qui le caractérisent.
On voyoit sur un côté le cheval Pégase qui sembloit
attendre le Héros pour le faire voler à l'immortalité, et à
l'autre une Renommée la trompette en bouche prête à
publier sa gloire. Au bas de la montagne quelques figures
grotesques représentant l'envie, l'ignorance et la supers-
tition dévoient contribuera l'Apothéose comme des vaincus
attachés au char du vainqueur. Une toile mobile cou-
vroit la montao-ne. L'assemblée s'étant formée, M. de La
Lande débuta par une jérémiade et fut l'organe de la
douleur et des regrets Encyclopédiques. M. de La Dix-
merie prononça ensuite un panégyrique en règle. Enfin
M. Roucher lut des vers consacrés à la gloire du Héros.
Voltaire loué par Polimène et Calliope (P) étoit encore
dans l'abyme : des feux se manifestent de toutes parts, la
toile se lève. On voit au pied du Parnasse sortir d'un
gouffre le tableau de Voltaire peint par Goujet. Des
génies s'élèvent majestueusement et lui font prendre la
route du Sacré mont, pour le présenter à Apollon ; alors
les feux redoublent. Un coup de tonnerre qui devoit en
foudroyant les figures grotesques terminer l'Apothéose
dans le moment de la présentation part trop tôt. On
(i) Ce délail n'est pas dans la Relation officielle de la Séance du
•28 novembre.
(P) Muscs qui président à i èloiiuence cl à la pucsic /icroïf/iie.
assure que mal dirigé il frappa le Héros lui-même et le
défigura si fort qu'il ne put être présenté à cette burlesque
Apothéose, plus digne de Rome payenneque delà capitale
du Royaume très-chrétien \
La pièce fut suivie d'un très bon dîner : Le nombre
des convives fut grand et l'on s'égaya par de la musique.
Madame Denis et madame de Villette s'y trouvèrent.
M. l'Evêque de Genève^ instruit des démarches qui
ont été faites à Paris pour honorer les cendres de Voltaire,
a pris des mesures contre celles qui pouvoient être
tentées à Ferney. Les dispositions du respectable Prélat
ne peuvent être mieux rendues qu'en rapportant un écrit
à ce sujet, et d'après lui-même : Il assure que quoique
devienne la Seigneurerie de Ferney, en quelle main
quelle passe, il a pris de si bonnes mesures que Voltaire
n'y aura jamais ni prières ni inscription, ni titre ni
monument d'aucune espèce. Il ajoute qu'il n'y a pas
jusqu'aux protestants, dont il est environné, qui n'ap-
plaudissent à sa juste fermeté ; disant que, comme lui,
ils jugeoient indigne de la sépulture cet homme abomi-
nable, et quil ne Vauroit sûrement pas obtenue chez eux,
ni par ruse ni par force ; qu'ils ont été indignés autant
que scandalisés d'apprendre qu'il se soit trouvé des
catholiques, même des gens d'Eglise, les uns assez peu
religieux pour avoir montré du zèle à la lui procurer,
et les autres trop lâclies pour ne pas résister à un aussi
(i) Bien entendu, cet accident, s'il est exact, ne figure pas dans la
relation de la séance du 28 novembre !
(2) Me^Biord.
- 93 -
coupable fanatisme ; soutenant que c'est n'avoir aucune
religion que de s'oublier à ce point^.
On croit Voltaire effacé des fastes des humains, son
corps détruit par la chaux, sa mémoire condamnée à
Foubli par la défense faite dès ses derniers jours de rien
écrire sur son compte, et par les intentions du Roi qu'il
ne fut question de son éloge à l'Académie francoise, ni
par le Directeur ni par le Récipiendaire qui le rempla-
ceroit (Q) lorsqu'on lut dans la Gazette de France du
3i août, article de Paris :
Le sujet de poésie que l'Académie francoise a été
obligée de remettre et qu'elle donnera l'année prochaine
1779, sera un ouvrage en vers, à la louange du feu sieur
de Voltaire.... On désire que les vers n'excèdent pas
200 vers Ce prix devroit être, suivant l'usage, une
médaille d'or de 5oo livres ; pour le rendre plus considé-
rable et plus digne du sujet, un ami du sieur de Voltaire,
qui n'est point nonmié dans le programme mais qu'on
sçait être le sieur D'Alembert, a prié l'Académie d'ac-
cepter une somme de 600 livres qui, jointe à la valeur
ordinaire, formera une médaille de i 100 livres.
(i) Inédit. Cette opinion de INIs"" Biord est exacte, les protestants de
Genève étaient aussi scandalisés que les catholiques de l'attitude anti-
chrétienne de Voltaire.
(q) m. de Maupcrtids, qui succéda en 1743 à Cabbé de Saint-Pierre, ne
fit point l'éloge de cet Académicien qui avoit été exclu de V Académie française
pour avoir parlé contre le gouvernement de Louis XIV. On dit aussi que
M. de Clermont-Tonnerrc, évéque de Noyon, succédant à M. Barbier
d'Aucour, ne voulut point faire son éloge disant qu il ne convrnoit point à un
Clermont de faire l'éloge d'un roturier, mais cet exemple nest pas fait pour
servir de règle. [Histoire du Cardinal de Polignac, t. II, p. i'^(^.)
~ 94 -
Tel fut le bouquet qu'une Compagnie, dont le tiers au
moins tient à l'Etat ecclésiastique, osa présenter au plus
saint de nos Rois, le jour même de sa fête, le 25 août
dernier ^ ; le public, malgré son penchant pour la tolé-
rance, en fut scandalisé et les Pasteurs de la Capitale
indignés. Ils se réunirent. Ralliés par le Curé de Saint-
Roch et par celui de Sainte-Marguerite", ils dressèrent
une requête tendant à la suppression du programme
scandaleux (R) et la présentèrent à Monseigneur l'Arche-
vêque. Tous les Curés de Paris mirent leur signature au
bas, excepté le Curé de Saint-Eustache ^\ confesseur du
Roi, qui allégua cette qualité comme un obstacle, et le
(i) Corvesp. litt. de La Harpe ^ t. 11, p. 281, lettre 9'3 : « La séance
publique de la Saint-Louis a marqué surtout par les honneurs rendus à la
mémoire de Voltaire. Son buste fait par Houdon était exposé aux yeux de
l'Assemblée et le maréchal de Duras, directeur de l'Académie, après avoir
dit qu'elle ne donnerait pas de prix de poésie cette année, annonce que le
sujet de ce prix pour l'année prochaine, serait un ouvrage de 200 vers à la
louange de Voltaire
a 11 est probable c{ue si notre intention avait été devinée, elle n'aurait pas
eu d'effet. La détermination avait été prise trois semaines auparavant dans
une séance particulière de l'Académie composée de douze personnes.
Toutes s'engagèrent au secret, il fut inviolablement gardé et le plaisir du
])ublic augmenta par la surprise. Si la chose eut transpiré, il était possible
(ju'on nous défendît de l'effectuer, mais le programme, une fois donné au
public, c'eut été un trop grand éclat de le révoquer, et d'obliger l'Académie
à choisir un autre sujet. »
(2) Jean-Baptiste Marduel, curé de Saint-Roch depuis 1749) et Charles
Bernardin Laugier de Beaurecueil, curé de Sainte-Marguerite depuis 1743.
(r) Cette requête faite dans la Communauté de Saint-Rocli peignait avec
énergie Vétonnement et l'amertume qu avait excité le programme dans tous
les cœurs religieu.t:. Elle disait quan s'y écartait témérairement des deffenses
que le Roi avait faites aux rédacteurs des ouvrages.
(3) L'abbé Poupart, curé de Saint-Eustache depuis 1771, ex-oratorien,
il était confesseur du Roi et de la Reine depuis le mois d'avril précédent.
« Le curé de Saint-Etienne-du-Mont a déclaré qu'il aurait enterré Voltaire
dans son ég-lise entre Racine et Pascal. » (Desnoiresterres.)
— 9^
Curé de Saint-Sulpicc^ qui prétendit qu'étant intéressé
comme Pasteur de Voltaire, il ne convenoit pas qu'il ne
parut dans cette démarche que par une simple signature
mise à son rang. Il voulut écrire on son particulier à
M. le comte de Maurepas. La réponse de ce Ministre n'a
pas été telle qu'on l'espéroit, il calme les craintes du
Pasteur, en lui marquant que la pièce couronnée ne verra
le jour qu'après avoir été lue par deux censeurs do la
Faculté de Paris'.
Arouët de Voltaire est né en 1694, sur la paroisse de
Saint-André-des-Arcs de Paris, fils du sieur Arouët,
ancien notaire, qui en quittant le notariat acheta la charge
de greffier garde des livres et épices de la Chambre dos
Comptes de Paris, et vint loger dans la cour du Palais.
Extrait mortuaire de M. de Voltaire tiré mot à mot dos
registres (S) des actes de la sépulture de l'Abbavo royale
de Notre-Dame de Scellières, diocèse de Troyos :
Cejourd'hui deux juin mil sept cens soixante dix-huit
a été inhumé dans cette église, Messiro François Marie
Arouët de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la Chambre
du Roi, l'un des quarante de l'Académie françoise, âgé de
quatre-vingt-quatre ans ou environ, décédé à Paris, le
3o mai dernier, présenté à cette église le jour d'hier, où il
est déposé jusqu'à ce que, conformément à sa dernière
(1) Ce détail au sujet du Curé de Saint-Sulpice est inédit.
(2) Tout ce paragraphe est beaucoup plus important que le récit de
Grinim et de La Harpe.
(s) Cette allégation nest j)as juste, il ni/ avait pas de registres à Scel-
lières, et racle a été écrit sur une feuille vulanlc.
y
- 1)6 -
volonté, il puisse être transporté à Ferney, lieu qu'il a
choisi pour sa sépulture. La ditte inhumation faite par
nous Dom Potherat de Corbière \ prieur de la ditte
Abbaye, en présence de Messire Alexandre Jean Mignot,
abbé de la ditte Abbaye, conseiller du Roi en ses Conseils*,
grand raporteur en la Chancellerie de France, neveu ; de
Messire Alexandre François Paul de Dompierre'*, che-
valier seigneur d'IIornoy, Fontaine Blanche, Maison, et
autres lieux, conseiller du Roi en sa Cour de Parlement
de Paris, petit-neveu ; de Messire Philippe François Mar-
chant, seigneur de Varenne, écuyer, ancien maître d'Hôtel
du Roi, cousin issu de germain ; de Messire Mathieu
Henri Marchant de La Houlière, écuyer, chevalier de
l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis, brigadier des
armées du Roi à commandant pour le Roi à Salces, aussi
cousin issu de germain, avec nous soussignés :
Sii>/ic : l'abbé MIG^'OT.
DE DOMPIERRE d'HoRNOY.
Marchant de Varennes.
Marchant de la Houlière.
J. Potherat de Corbière, Prieuré.
(i) Gaspard-Germain-Edme Potherat de Corbière.
(2) Et en son Grand-Conseil.
(3) Alexandre-Maine-François de Paule de Dompierre.
(4) Le fac-similé de cette pièce a été inséré dans le Dernier volanic des
Œuvres de Voltaire . Paris, 1862.
ffl^Uv^^ f^ ^^^-^^^^^ O^tnd^ vU>i*^Hl&>^^ Ué^^^^â/cruii^d i^k^ij^Q^^Ui^^
•ca*_
l/At^-^j>znJ. i, LoIq^ âàvucd, .^aùcSd^ fJ-
ivmu
LE CATECHISME DES LIBERTINS DU XVIP SIÈCLE
LES QUATRAINS DU DEISTE
ou
L'ANTI-BIGOT
(1622)
A propos des Quatrains du Déiste — document unique
et inédit^ dont l'importance ne saurait échapper aux
érudits qui s'occupent de l'histoire des variations du sen-
timent religieux dans notre pays — nous n'esquisserons
pas un tableau du libertinage en Franco dans la première
moitié du xvii'' siècle, ce tableau on le trouvera dans les
Essais et Poésies (1886) de M. René Grousset, dans Les
Libertins eu France au xvii*' siècle de M. Perrens (1899)
et, plus récemment, dans le beau travail de M. Fortunat
Strowski : Pascal et son temps : de Monta ii^ ne à Pascal
(1907). Ces quatrains ne constituent pas un opuscule philo-
sophique accessible seulement à une élite, analogue, par
exemple, à un résumé des Essais de Montaigne, de la
Sainte PJiilosopJiie de Du Vair, de la Sagesse de Charron,
de Y Anipliitliéàtre de Vanini (traité suspect d'athéisme,
écrit en latin que Fauteur paya de sa vie, malgré le privi-
lège royal et l'approbation ecclésiastique), etc., etc., mais
( 1 ) Les archives poétiques de la libre-pensée en France se réduisent
à tort peu de chose au xviie siècle : En dehors des Quatrains du Déiste et
des sonnets de Des Barreaux, nous ne relevons guère que les traductions
du I*"" livre de Lucrèce et du chœur du second acte de la Troadc de
Sénèque par D'Hesiiault, encore ces deux morceaux nont-ils rien d'ori-
ginal, sinon qu'ils font éclater la voix de l'athéisme à une époque où elle
était étouffée, de petites pièces de Linières, de Madame Des Houlières, de
Saint-Evremond, de l'abbé de Chaulieu, du marquis de La Fare et c'est
tout. Nous ne parlons pas de quelques rimes échappées à Théophile deViau
qui sont perdues au milieu de ses œuvres, et d'une scène de VAgrippi/ic de
Gvrano de Bergerac.
bien un petit manuel de combat, présenté sous la forme la
plus accessible aux esprits faibles : de simples strophes
de quatre vers sur le modèle de celles de Pibrac et de
Mathieu \ manuel destiné à ruiner par des négations les
vérités chrétiennes, ou, si on aime mieux, à déniaiser
les intelligences en employant le langage des esprits
forts.
Ces Quatrains du Déiste, rédigés avec une grande
habileté, ont exercé une réelle influence sur une partie de
la jeunesse dorée qui entourait le trône de Louis Xlll et
prenait le mot d'ordre de Théophile de Viau, ils ont
suscité de légitimes alarmes. Un savant distingué, le Père
Mersenne, de l'ordre des Minimes", a consacré presque
la matière de deux gros volumes comprenant i34o pages
à les réfuter, emboîtant le pas à un autre religieux de la
(i) La liste suivante, très incomplète, donnera une idée de la vogue des
quatrains : Pybrac, 5() quatrains (1574)» ils ont été portés dans les
éditions postérieures jusqu'à 126; La Primaudaye : Cent quatrains conso-
latoires (iSSa); François Perrin : Cent et quatre quatraines de quatrains,
contenant plusieurs belles sentences et enseignemens... (1587); Jean de
la Jessée : La Philosophie morale et civile, 202 quatrains (iSgS); Ant.
Favre ou Faure : 100 quatrains (1602); Pierre Mathieu : Tablettes de
la vie et de la mort, 100 quatrains (16 10), portés dans les éditions
postérieures à 3oo; Raoul Parent : i5o quatrains (s. d., avant 1612); Les
quatrains du sieur de Nuysement, sur les distiques de Caton, 142 (s. d.) ;
Pierre Enoe : 5oo tableaux de la vie et de la mort (1G17); J. D. Colony,
Deux centuries de quatrains (1619) et Jean Claverger, 225 quatrains
moraux (1624). Avant Pybrac, nous citerons : Les considérations des
quatre mondes à savoir est : Divin, Angélique, Céleste et sensible,
comprises en quatre centuries de quatrains, contenant la Cresme de divine
et humaine philosophie. Par Guillaume de la Perrière, Tolosan. Lyon,
Macé Bonhomme, i552, in-8.
(2) Le Père Mersenne (8 septembre i588, 1 1«'' septembre 1G48). Le Père
Hilarion de Coste a écrit sa vie.
— io3 —
Société de Jésus, le Père Garasse \ qui essayait de terro
riser les libertins :
// vaut niieujc n'en point estre,
C'est un niescJiant méfier qui fait hrusler son maistre' !
Particularité à noter, les deux champions de la foi
catholique, tout en poursuivant le même but avec la même
énergie, diffèrent sur le choix des moyens à employer
pour l'atteindre : Le Minime cherche à convaincre, il
s'apprête par sa dialectique à réduire à merci son adver-
saire, le titre de son livre précise ses intentions : L'Im-
piété des Déistes, Athées et Libertins de ce temps com-
battué et renversée de point en point par raisons tirées
de la Philosophie et de la Tliéologie^ ; le Jésuite apprécie
(i) Le Père Garasse (ij85,-î- i63i). Sur le Père Garasse, voir Nisard :
Les gladiateurs de la République des lettres (t. II) et la notice qu'il a mise
en tête des Mémoires de François Garasse, 1861.
(2) P. i53 de la Doctrine curieuse.
(3) Voici le litre du premier volume :
L'Impiété |) des Déistes, Alliées, || et Libertins de ce |] temps, combattue, et
renversée de \\ point en point par raisons tirées de\\la Philosophie et de la
Théologie. \\ Ensemble la réfutation du Poëme des Déistes. || Œuvre dédié
à Monseigneur le Cardinal de || Richelieu, Par F. Marin || Mersenne, de
l'ordre des || PP. Minimes. || In multiplicatione impiorum multiplicabuntur
scelera : || et justi ruinas eorum videbunt. Proverb. 29. || A Paris || Chez
Pierre Bilaine, rue sainct || Jacques, à la bonne Foy || M.DC.XXIV.
(1624) Il Avec Privilège du Roy. || In-8 de 26 ff. , 834 p., 5 ff. n. chiff. et un
li\ blanc. (Bibl. Nat., D, 21572.)
Et de la seconde partie :
L'Impiété des || Déistes, et des plus || subtils Libertins découverte, et
réfu- Il tée par raisons de Théologie, et de || Philosophie || Avec un poëme
qui renverse le poëme du Déiste || de point en point || Ensemble la réfuta-
tion des Dialogues de || Jordan Brun, dans lesquels il a voulu esta- || blir
une infinité de mondes, et l'âme uni- || verselle de l'Univers. || Avec
plusieurs difficultez des Mathématiques qui sont expliquées dans cet
œuvre. || Le tout dédié à Monseigneur le Procureur || Général du Roy, par
— lO', —
autrement l'humanité, la peur du bûcher, à ses yeux, a
plus d'efficacité que le raisonnement : La Doctrine
curieuse des beaux esprits de ce temps, ou prétendus tels^
combattue et renversée ^ est une attaque virulente contre
les « jeunes veaux » ~, un véritable appel au bras séculier.
Morte la bête, mort le venin, la bête en vue c'était Théo-
phile, l'éducateur de Des Barreaux ^ 11 ne suffit pas au
Père Garasse de le pourfendre de sa plume, il prend une
part active avec un autre jésuite le Père Voisin^ au procès
du pauvre poète. Ses Mémoires^ sont un témoignage
éloquent de son activité combattive.
F. Marin Mer- || senne, de l'ordre des P.P. Minimes. || Injiisti auteni
disperibunt simul et reliquise impierum || interibunt. Psaimo 36. || Seconde
partie. |1 A Paris chez Pierre Billaine,ruësainct-Jacques, à la bonne Foy || .
M.DG.XXlV(i624) 11 Avec privilège du Roy. || In-8 de i8 ff., 5o6 p., 27 ff.
n. chiff. et 1 blanc.
(i) La 11 Doctrine \\ curieuse \\ des beaux esprits \\ de ce temps, \\ ou
prétendus tels. \\ Contenant plusieurs maximes |1 pernicieuses à la Religion,
à rEstat,et aux bonnes Mœurs. || Combattue et renversée parle |1 P. Fran-
çois Garassus, de la Compagnie de Jésus. H Confirma? me Domine Deus in
bac hora. Judith i36 |1 A Paris, 1| chez Sébastien Chappelet, rue sainct
Jacques H au Chapelet. H M.DC.XXIIII (1624). || Avec privilège et appro-
bation. In-4 de 8 ff.. 1028 p. et 28 ff. pour la table. L'achevé d'imprimer
est du 18 d'Août 1623.
(2) Doctrine curieuse...,^. 62. Section dixiesme. Preuve de la sottise de
nos jeunes veaux.
(3) Des Barreaux (Jacques Vallée). iSgg,^- 1673. Voir sur lui: Le Prince
des Libertins du xvif siècle. Sa vie et ses Poésies. Paris, Leclerc, 1907,
in-8.
(4) Le Père André Voisin, mort en mars ou avril i()26, quelques mois
après avoir quitté la Compagnie de Jésus ; il avait été exilé de France
après le bannissement de Théophile.
(■)) Les Mémoires du P. Garasse ont été publiés d'abord par M. Nisard:
Mémoires de Garasse (François) de la Compagnie de Jésus, publiés pour
la première fois... avec une notice et des notes par Ch. Nisard. Paris,
1861, in-8, et ensuite par le Père Carayon : Histoire des Jésuites de Paris
pendant trois années, 162I-1626, écrite par le P. François Garasse. Paris,
1864, in-8.
Ne jugeons pas trop sévèrement les Pères Garasse et
Voisin^ tout en réservant nos sympathies au Père Mer-
senne : Garasse était d'une parfaite loyauté ; une convic-
tion profonde a dicté sa ligne de conduite ; nulle animo-
[ï] Voici coiument un Ji'suiie du xix^ siècle, le Père Carayon, juge ses
confrères du xvii'- [Histoire des Jésuites de Paris, 1864 [B. N. Ld^" 904]) :
La génération conlcmpuraine élevée, comme on dil, dans les grands prin-
cipes de 89, aurait peine à juger écjuitablement le P. Voisin, si elle consen-
tait à considérer son fait au point de vue religieux et avec les idées de son
époque. Le P. Voisin — pourquoi ne le dirions-nous pas ? — a trop
écouté son zèle et point assez la prudence. Cet excès de zèle et ce défaut
de prudence ont, comme on le voit dans le récit du P. Garasse, sauvé la
vie à celui dont les crimes ne faisaient doute pour personne.
On a très amèrement reproché au P. Voisin d'avoir poursuivi le poète
Théophile comme insigne professeur de blasphèmes et d'immoralité.
Ces crimes, condamnés par la loi divine et la législation de tous les
peuples chrétiens, auraient ramené au bûcher, où il avait déjà été brûlé en
effigie, ce Théophile, ce corrupteur de jeunesse, s'il eût été simple manant
ou bourgeois, et son supplice aurait fait oublier ses exemples et ses leçons.
Mais Théophile était le poète et le professeur d'immoralité de la jeunesse
dorée de l'époque.
Malgré la sévérité et l'honnêteté de mœurs admirée dans Louis XIII, sa
cour était remplie de jeunes débauchés affectant de blasphémer ou renier
Dieu, comme le dit Garasse : usque ad horripilationem, et de tenir des
conversations à faire honte aux vulgaires habitués des mauvais lieux. Le
professeur de cette jeunesse corrompue dès avant l'âge de la majorité,
c'était ce Théophile, maître et modèle de ces jeunes seigneurs destinés à
remplir un jour les plus importantes charges de l'Etat.
A la vue de ces scandales le zèle du P. Voisin et celui du P. Garasse
ne purent se contenir : le premier dénonça Théophile et le second écrivit
sa : Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps. Ce réquisitoire de
plus de mille pages in-4° est plein de belles choses et de trivialités : il
attac|ue ces jeunes veaux, comme il les appelle, avec une verve et un style
de tout point inimitables.
Ces jeunes veaux nonnnés plus tard roués et d'ai/nables vauriens,
corrompaient le cœur de la France, pour en faire, comme parle Garasse,
un pays d'at/iéistes. Ces élégants vauriens, couverts des plus beaux noms
du royaume, intimidaient la justice humaine, mais ne pouvaient arrêter la
plume sacerdotale de Garasse : il écrivit, il prêcha sans relâche contre ces
illustres polissons vêtus de satin et porteurs d'épées... Rien ne l'arrête,
sa plume est un fouet, et ce fouet ne se lasse jamais de fustiger ; son style
est parfois admirable et son courage l'est toujours.
— loG
site personnelle. Il estimait qu'en sac^rifiant lo berger, il
sauvait le troupeau. Le Père Voisin était loin d'être aussi
désintéressé, il haïssait Théophile.
Il n'est pas moins vrai que l'auteur des Quatrains du
Déiste a eu le bonheur d'être distingué par l'ami de
Descartes, non seulement le Père Mersenne ne l'a pas
nommé mais il s'est abstenu de donner aucun renseigne-
ment sur son compte. Dans un de ses précédents ouvrages,
il en avait fait un « maître en philosophie ^ » .
A quelle époque ont paru les Quatrains du Déiste ? Il
est difficile de le préciser. M. Strowski croit qu'ils cou-
raient le monde vers 1622 et 1623, ils doivent être anté-
rieurs. Ils ont circulé longtemps avant d'arriver au Père
Mersenne. Les adeptes du libertinage se les passaient
sous la forme de copies manuscrites et il ne s'en dessaisis-
saient pas sans prendre leurs sûretés : « Nous ne les
(( communiquons à personne que nous ne cognoissions
« bien auparavant, et que nous ne sçachions s'il en fera
a son profit, quittant les erreurs populaires » dit le
Déiste au Théologien". Une telle réserve, de si minu-
tieuses précautions assurent longtemps le secret, et ce
secret les détenteurs de VAnti-Bis^ot ou plutôt de VAiiti-
(i) Qucestiones celeberriinx in Genesiin. Pai"is, 1G23, in-folio, Prœfatio.
M. Perrens a dit que le nom de Théophile figurait au frontispice des Qua-
trains du Déiste, c'est une erreur puisque ces quatrains n'ont jamais été
imprimés, ils ne sont pas d'ailleurs de Théophile.
(2) P. 25- de V Impiété des Déistes [P* partie) du Père Mersenne.
Chrétien avaient tout intérêt à le garder, il leur évitait de
sentir de trop près les llammes du bûcher. De 1610 à
1623, toutes les licences de la plume étaient supportées,
les livres les plus obscènes obtenaient un privilège royal \
à la condition de ne renfermer aucune attaque contre le
Favori en place, le Roi, et la Religion. Ces trois puis-
sances étaient bien armées et savaient se défendre. Les
Quatrains du Déiste avaient donc tout l'attrait des choses
interdites et surtout le mérite, aux yeux des libertins, de
saper les dogmes de l'Eglise, c'est-à-dire de frapper
celle-ci au cœur, en dépit do la nombreuse armée, clergé
et laïcs, qui l'entourait d'un rempart vivant.
Il est d'ailleurs facile de renverser les idées reçues en
se contentant de leur opposer le néant, l'esprit n'a pour
admettre les conclusions ni embarras ni fatigue.
Rejetant la conception d'un Dieu juste, punissant les
méchants et récompensant les bons, le Déiste affirme que
le Créateur est sans pouvoir contre l'humanité; celle-ci,
participant à sa divine essence, ne peut contrevenir à sa
volonté. Eloigné de toute passion, Dieu ne connaît ni la
colère, ni la vengeance; il n'intervient pas dans les
affaires de ce monde. L'Enfer est une invention des reli-
gions que les « Taupctiers )s et les •' Pipciiiais » pour
(i) Recueil des plus || excellaiis || vers satyriques || de ce temps. ||
Trouvez dans les Cabinets des sieurs \\ Sigognes, Régnier, Motin,
qu'au II très, des plus signalez Poêles |] de ce siècle. || A Paris, || chez
Anthoine Estoc au Palais, en la gai || lerie des prisonniers, près la Chan-
cellerie. Il M.DC.XVll II (1617) Avec Privilège du Roy. In-12. Le privilège
donné pour 8 ans est daté du \i octobre 1G16. Ce recueil, premier jet du
Cabinet satyrique, des Délices satyriques et du Parnasse satyrique, avait
élé précédé d'autres recueils non moins licencieux : Les Muses gaillardes,
la Musc folastre, etc., etc.
— io8 —
parler comme V Anti-Bigot ., ont inventé pour effrayer les
simples. En résumé le Déiste jouit d'une entière liberté,
seul il est raisonnable et heureux ; il pratique la vertu
pour l'amour de la vertu et sans espoir de récompense.
Le fond de cette doctrine c'est le Panthéisme que
Spinoza \ cinquante plus tard, revêtira d'un habit magni-
fique. Le triomphe de l'esprit sur la chair, l'idéal de la
perfection morale, apanage du christianisme, suffisait
alors comme aujourd'hui à le rendre odieux à tous ceux,
et ils sont légion, qui ne voient dans l'existence terrestre
que la satisfaction de leurs appétits. Depuis l'origine du
monde la bête humaine cherche à se libérer de toute
contrainte, les Quatrains du Déiste sont l'écho d'une
tentative de ce genre après tant d'autres et la préface
française du Voltairiaiiisine. Le grand démolisseur, tout
en frappant avec plus d'esprit, est de la suite du « maître
en philosophie » du xvii*' siècle !
* *
Une copie des Quatrains du Déiste est tombée entre
les mains du Père Mersenne, il l'a communiquée à son
confrère le Père Nicolas Girault avec mission de les com-
battre en vers, se réservant de son côté de les mettre en
prose. Mersenne a reproduit les deux premiers, les 52,
53, les 84, 85, 86, 87, 88 et les deux derniers, soit onze
quatrains sur cent six. Le Père Girault en a cité un bien
(i) Baruch Spinoza (né le 24 novembre i632 à Amsterdam, mort le
a3 février 1677 ^ L'^ Haye), La Clef du Sanctuaire (ou ï Ethique) a paru en
1678 à Leyde, Amsterdam el Cologne.
plus grand nombre mais il les a masqués de telle sorte, en
les noyant dans sa prosodie, qu'il est à peu près impossible
de les reconstituer ; le bon religieux n'a pas du le regretter !
M. Fortunat Strowski, sur le texte du Père Mersenne,
leur a consacré des pages intéressantes. Plus favorisé que
lui, nous les avons récemment retrouvés en cherchant les
poésies latines de Des Barreaux, dans un manuscrit de la
Bibliothèque Nationale, fonds latin N" 10329 (^- ^79) o^'
personne n'aurait pu supposer leur existence.
Ils sont donc publiés intégralement ici pour la pre-
mière fois, les sonnets de Des Barreaux les complètent;
ce sont les seuls documents en vers exposant les théories
du libertinage au xvii^ siècle pour la période qui s'étend
de 1600 à 1660. Si la doctrine est identique, combien
l'expression en est différente ! 11 n'y a pas ombre de
talent dans V Anti-Bigot^ les sonnets de Des Barreaux, au
contraire, sont d'une langue admirable et d'une intense
poésie, ils approchent de la perfection par la netteté dans
le contour, la fermeté dans l'expression et la sûreté dans
l'exécution. Ils mériteraient de figurer dans les antho-
logies s'ils n'étaient l'écho d'une si triste et si décevante
philosophie. Ils resteront, grâce à la beauté de la forme.
Les Quatrains du Déiste, malgré leur infériorité manifeste,
ont eu une action beaucoup plus profonde que celle des
sonnets du Prince des libertins, ils étaient, en effet, mieux
à la portée de la masse des intelligences à conquérir au
Panthéisme !
Voici ces 106 quatrains, nous avons mis en note la
prose du Père Mersenne :
L'ANTI-BIGOT
ou LE l'AUX-DÉVOTIEUX
I
Puisque VEstre éternel est éternellement
très heureux, et parfait en toute suffisance,
(juil est la bonté niesnie, et sage infiniment
sur tout ce quen conçoit l'humaine intelligence,
Le Superstitieux est-il pas insensé
de se le figurer constant^ et variable,
embrazé de vangeance, et d'un rien offensé,
ennemy des tyrans, et plus queux redoutable .
3
L' est-il pas de recJief de se l'imaginer
de tout cet Univers la guide souveraine^
et croire ensemblement quil se laisse mener
selon les passions, et la nature humaine.
4
Guidé de mes/ne esprit est-il pas effronté
d'exalter son amour? et puis tout au contraire
le dépeindre envers nous de pire volonté
qu'un barbare à l'endroit de son pire adversaire.
Les deux premiers quatrains ont été reproduits par le P. Mersenne.
3. Est-il pas insensé de penser et de s'imaginer qu'il est le souverain
gouverneur de ce monde, et néantmoins qu'il se laisse conduire selon nos
passions humaines.
/i- Est-il pas effronté d'exalter son amour et puis de le dépeindre pire
envers nous que n'est un barbare envers son pire ennemy?
Si luy ne voudrait pas engendrer des eiifans
s'il pens oit que leur fin deust estre misérable,
Dieu de qui la honte se voit à tous nioniens
pourroit-il aux Inunains se nions trer dissemblable ?
L'Eternel nous estant infiniment meilleur
que n'est à ses en fans une soigneuse mere^
nous peut-il imposer un infiny malheur
pour le contentement d'une feinte colère?
Si le Bigot ne peut voir son pire ennemy
souffrir durant un mois un extrême supplice^
comment veut-il que Dieu du supplice infiny
de l'œuvre de ses mains repaisse sa Justice?
■j. Et quoy ? il ne voudroit pas engendrer des enfans, s'il croyoit qu'ils
deussent estre misérables, comment est-ce que Dieu qui est infiniment
bon, pourroit nous mettre au monde s il sçavoit que nous deussions estre
perdus ?
6. Il est certain que Dieu nous ayme beaucoup plus, et nous est meil-
leur que la meilleure mère du monde à ses enfans, et par conséquent
il ne nous peut imposer un malheur infiny pour satisfaire une colère
feinte.
7. Puis que le Bigot ne voudroit, ny ne pourroil voir ses pires ennemis
au milieu d'un extrême supplice durant un mois, comment est-il possible
qu'il veuille que Dieu repaisse sa justice chastiant l'œuvre de ses mains
d'un supplice infiny ?
10
8
Car sa Justice estant sa pire volonté
et son divin amour toute une inesme chose,
sçauroit-on proposer à nostre infirinité
un appuy autre part oii mieux elle repose ?
9
Et quant à sa bonté qui s'en pourroit servir
d'exemple à l'imiter pour aux ennemis rendre
le bienfait pour le mal, si nous devons tenir
cpoe d'elle en cet endroit il ne faut rien attendre.
lO
Tout Sage pour r oit-il inspirer les humains
à se rendre envers tous au besoin secourables,
et monstrer quant à luy que les plus inhumains
en nulle cruauté ne luy sont comparables ?
I j
Estant tout juste et bon^ nous peut-il commander
d'aymer nos ennemis, et les hayr lui-mesme ?
chétifs les pourrons-nous en leur misère ayder,
et luy les voir souffrir une immortelle peine ?
8. Nostre inlirmité peut-elle trouver un appuy autre part, où elle se
repose mieux que sur la justice divine, puis qu'elle est une mesnie chose
avec sa volonté, et son divin amour ?
9- Si nous pensons qu'il ne faut rien attendre de la bonté divine,
comment nous en pouvons-nous servir d'exemple pour rendre le bien
pour le mal à nos ennemis ?
10. Dieu pourroit-il nous inspirer de donner secours à tout le monde,
s'il estoit plus cruel que nul autre ?
11. Peut-il nous commander d'aymer nos ennemis, s'il les hayt luy-
mesme veu qu'il est tout juste, et tout bon; quelle apparence que nous les
puissions ayder en leur misère, s'il les voit souffrir une peine immortelle ?
— 113 —
12
Se peut-il concevoir un infini) tourment
pour plaire à V Eternel, et contenter son ire,
sans le présupposer cinicl infiniment,
et pire en nostre endroit que des tyrans le pire ?
i3
Encor si le Bigot Vestimoit comme luy
capable d'assouvir une extrême vengeance,
d'un tourment limité il ny auroit celuy
qui enfin n'eœcusast une telle ignorance.
i4
3fais de vouloir que Dieu punisse infiniment
l'Homme par ses défauts sur peine d'injustice,
est-ce pas accuser calomnieusement
VEternelle bonté d'éternelle malice?
J.5
Ne luy sert d'alléguer pour couvrir son erreur
que Dieu ne peut quitter sa justice immortelle,
et qu'estant infinie la divine fureur
ne se peut assouvir d'une peine mortelle.
12. On ne peut pas concevoir un tourment infiny pour contenter l'ire
de Dieu, si ce n'est qu'on dit qu'il est infiniment cruel, et qu'il nous traite
plus mal que le plus grand tyran du monde.
i3. Si le Bigot se contentoit de l'estimer tel comme luy, c'est-à-dire
qu'il assouvist sa vengeance de quelque supplice limité, on pourroit
excuser une telle ignorance.
14. Mais de dire que Dieu punit Ihomme dune peine infinie pour ses
défauts sur peine d'injustice, c'est accuser la bonté divine d'une malice
immortelle.
i3. Je sçay quil respoudra pour s'excuser, que Dieu ne peut quitter
ii4 —
i6
Car bien que sa divine et saincte Majesté
soit un estre infiny d'essence invariable,
si ne s'ensuit-il pas qu'un meffait limité
d'un supplice infiny soit enfin punissable.
Quant à l'objection qu'on fait en cet endroit :
que le bonheur des uns ne peut sans la misère
des autres subsister., et que Dieu ne sçauroit
aymer tous ses enfans, sans estre injuste père,
18
Est-ce pas concevoir que si Dieu n'est cruel,
il ne peut estre juste., et luy vouloir prescrire
la façon de régir son Empire actuel
et à nos jus^emens sa volonté réduire ?
D'autre part veu qu'en Dieu amour est action
Dont luy seul est l'object, et la cause immuable,
est-ce pas s'impliquer en contradiction
de la croire envers nous mortelle et périssable ?
son éternelle juslice, et qu il faut qu'il assouvisse sa fureur d'une peine
immortelle, puisqu'il est infiny.
16. Mais il ne s'ensuit pas qu'un metfait limité doive estre puny d'une
peine infinie, bien que sa divine Majesté ait un estre infiny, et invariable.
17. Ils font icy une objection : sçavoir est que le bonheur des uns ne
peut estre sans la misère des autres, et que Dieu seroit un père injuste,
s'il aymoit tous ses enfans.
18. Mais cela ne se peut dire sans faire Dieu cruel, afin qu'il soit juste;
et puis c'est luy prescrire la façon de gouverner le monde.
19. D'abondant puis que l'amour de Dieu est une action, de laquelle il
20
Si niesnie cet amour ne se peut diviser
en aucune façon de Vininiortelle essence,
pourquoy veut le Bigot la corporaliser
et la rendre sujette à lliuniaine inconstance ?
21
Est-il pas insensé de croire cpie celuy
Dont tout pouvoir dépend soit capable d'offense?
que tout sage il ait peu nous armer contre lui/
et pour nous se donner de la peine et souffrance.
22
Pourroit-il endurer que l'on le surmontast
de luy-mesme assisté pour ravir son ouvrage,
puis pour le racheter que Von éxécutast
contre sa volonté toute sorte de ra£>;e ?
est le seul object, et la cause invariable, est-ce pas s'embroiiiller d'une
contradiction de croire que cet amour divin puisse cesser envers nous ?
20. Et quoy, si cet amour ne peut en aucune façon se diviser de
l'essence divine, pourquoi est-ce que le Bigot le corporalise, la rendant
sujette à l'inconstance humaine ?
21. N'est-il pas insensé lorsqu'il croit que Dieu est capa])le d'offense,
puis que tout pouvoir dépend de lui ? et qui! ait peu nous mettre les armes
en main contre luy, et qu'il se soit donné de la peine et de la souffrance
pour nous, veu qu'il est tout sage ?
22. Pourroit-il donner son assistance pour estre surmonté, et afin
qu'on lui ravist son ouvrage, et puis endurer qu'on éxécutast toute sorte
de rage contre sa volonté pour racheter le susdit ouvrage ?
— iiG —
Si Dieu cstoit espris de cette ambition
cVostenter contre nous sa force et sa puissance,
quel seroit son désir ? quune imperfection^
cette imperfection qu'une pure indigence.
24
Tout estant par luy-mesme entièrement sousmis
à ce divin vouloir, peut-il estre croyable
que jamais il ait peu faire des ennemis
capables d'empescher ses desseins immuables ?
25
Si Dieu gouverne tout d'un absolu pouvoir
réciproque et pareil à son intelligence^
qui pourroit empescher l'effet de son vouloir
et malgré qu'il en eust y faire résistance ?
26
Est-il quelque pouvoir lequel puisse servir
contre celuy auquel tout pouvoir fait hommage ?
Dieu m esme pour r oit-il aux hommes s'asservir
et régler son vouloir selon leur arbitrage.
23. Si Dieu avoit cette ambition de monstrer sa force, et sa puissance
contre nous, son désir ne seroit-il pas une grande imperfection, et une
pure indigence ?
24. Peut-il estre croyable qu'il ait peu faire quelques ennemis, lesquels
ayent esté capables d'empescher ses desseins immuables, puisqu'il a
sousmis toutes choses à sa volonté ?
a5. Si Dieu gouverne toutes choses d'un pouvoir absolu, qui soit égal
et réciproque à son intelligence, qui est-ce qui pourroit empescher l'effect
de sa volonté malgré qu'il en eust, il n'y auroit pas moyen de lui résister.
26. Y a-t-il quelque pouvoir qui puisse servir contre celuy auquel tout
27
Si à VEstre infuiij rien ne peut entre osté
71 ij soustrait du ressort de sa toute puissance,
comment a-t-il pu perdre et depuis racheté
ce (pd jamais ne fut qu'à sa divine essence ?
i>8
Combien cpue le Bigot ne die ouvertement
cpi envers ses ennemis il est plus cJ/aritahle
que Dieu n'est envers nous^ qui ne voit clairement
en ses opinions cette suit te ciécrahle ?
•)
Mais pour luy faire voir par démonstration
visible, et fondemens de son escole mesme,
qu'au delà du trespas toute punition
répugne évidemment à. l'équité suprême.
Jettons-le dans le choir de ces deux questions
ou que tous mouvemens fuyent la cognoissance
du moteur éternel, ou que les actions
de nostre volonté suivent son ordonnance.
pouvoir lait liouimage ; Dieu mesme se pourroit-il assei^vir aux hommes, et
prendre leur arbitrage pour règle de son vouloir?
2 7. Si on ne peut rien oster, ny distraire du ressort de la toute puis-
sance de l'estre infiny, comment peut-il avoir perdu, et puis racheté ce qui
n'a jamais esté à d'autre qu'à son essence divine ?
28. Bien que le Bigot nose pas dire clairement qu'il est plus charitable
envers ses ennemis, que Dieu n'est envers nous, néanlmoins cette consé-
quence exécrable se tire manifestement de ses opinions.
29. Je lui veux demonstrer par les propres fondemens de son escole,
que toute punition cesse après le trespas, et qu'elle répugne à l'équité
suprême.
30. Qu'il me responde à cet argument, par lequel je luy donne le choix
— ii8 —
3i
S'il (ht CN premier lieu que cJiacjue mouvement
suit le seavoir divin^ avec quelle impudence
ose-t-il opposer eontradictoirement
son vouloir aua' ohjects de sa toute science ?
32
Car si quelques ohjects de son divin seavoir,
sont à sa volonté répugnans et adverses,
s'en ensuivra-t-il pas que conoistre et vouloir
luy seront comme à nous clioses du tout diverses ?
33
Que si tout est essence en la. Divinité
et tous ses attributs y ont leurs différences^
serons-nous pas réduits à cette absurdité
de confesser en elle autant de subsistances ?
entre ces deux questions : tous mouveraens suivent la cognoissance de
Dieu, ou les actions de nostre volonté suivent son ordonnance.
3i. S'il choisit le premier, accordant c{ue tous mouvemens suivent le
sçavoir divin , est-il pas impudent d'opposer le vouloir divin aux
objects de sa cognoissance, et rendre le vouloir et le sçavoir de Dieu
contradictoires ?
32. Car si quelques objects de la science de Dieu sont répugnans à sa
volonté, faudra-t-il pas confesser que la cognoissance, et la volonté divine
seront diverses, comme sont nostre cognoissance, et nostre volonté ?
33. De plus, si tout ce qui est en l'essence divine est essence, et si ces
attributs y gardent leur différence, ne serons-nous pas contraints de
confesser autant de subsistances dans l'essence divine, comme il y aura
d attributs, ce qui est une grande absurdité !
— 119 —
34
Dieu estant un pur acte en son éternité
qui précède en tout sens les choses temporelles,
est-ce pas desnier sa très saincte Unité
que de les supposer avant les éternelles ? - -
35
Si la science ensuit nos contingens effects
et ses effects en tenis ont pi^is estre et naissance,
ne sera-t-elie pas ainsi/ que ses ohjects
temporelle et finie et linj de mesme essence ?
36
Si en quelques desseins Dieu se peut décevoir,
l'issue en arrivant contre son espérance,
quel sera son propos ? quun infirme vouloir
accompagné d'erreur, de doute, et d'ignorance.
Estimer outre plus que Dieu soit en suspens
de ce que nous ferons pour bien ou mcd nous faire,
qu'il dépende de nous, et des lieux et du tems,
et que de son vouloir on se puisse distraire.
34. Puis que Dieu est un pur acte lequel précède les choses tempo-
relles de toute éternité, celuy-là ne nie-t-il pas sa très simple unité, qui dit
que les choses temporelles sont avant les éternelles ?
35. Si son sçavoir suit nos effects contingens, et que ces effects ayant
pris leur estre, et leur naissance en temps, la science de Dieu ne sera-
t-elle pas temporelle et finie aussi bien que ses objects, et par conséquent
Dieu ne sera-t-il pas de mesme essence ?
36. Si Dieu pouvoit être déceu, et qu'il arrivast contre ce qu'il auroit
proposé, son propos et son vouloir seroient infirmes, et accompagnez de
doute, d'erreurs et d'ignorance.
37. Il n'y a pas d'apparence que Dieu dépende de nous, et des lieux,
38
Est-ce pas Le réduire à L'iinbécilLité
de celuy qui pensant s unir à la rencontre
de ce qu'il espérait, se trouue niesconté
par l'accident fatal de quelcpic malencontre ?
39
Est-ce pas mesurer le souverain a^ent
qui fait tout ce quil veut, à l'humaine puissance,
comme si quelque objet le rendoit indigent .
pour atteindre à la fin de son intelligence ?
40
Est-ce pas le vouloir à l'homme assujettir^
comme un potier de terre à son débile ouvrage,
que l'on voit de son but souvent se divertir
bien que prédestiné à quelque bon usage ?
41
Si en soy V Eternel voit tout présentement
ce qui nous est futur, est-il imaginable
Qu'il nous ait défendu ce qu infailliblement
il sçait par son vouloir nous estre inévitable ?
et du temps pour nous faire bien ou mal, et qu'on se puisse distraire de
son vouloir.
38. Autrement ce seroit le réduire à Testât de celuy qui pensant parve-
nir à ce qu'il espéroit, se trouve mesconté et malheureux.
3g. C'est dire que Dieu soit indigent comme l'homme, et qu'il a besoin
de quelque object pour venir à la lin de son intelligence.
40. C'est l'assujettir à l'homme comme le pot au potier, qui se divertit
souvent de son but et de l'usage auquel il avoit esté prédestiné.
41. Si Dieu voit tout ce qui est futur, quelle apparence y a-t-il qu'il
ait deffendu ce qu'il sçait nous estre inévitable par son vouloir ?
42
Nous peut-il conimaru/er de faire ce qu'il sçait
que nous ne ferons point ? ou par insuffisance
retenir son vouloir sur le bien ou mal fait
venant de nostre cltoix et pure contingence.
43
Bref si le inesnie Dieu sçait actuellement
Toute cil ose en soy-mesme^ avec quelle ignorance
le croirons-nous autheur d'une loy qui dément
les effects descoulans de sa préconnaissance ?
44
Que si des loix du monde il luy plaît se servir
pour guider les humains selon sa Providence,
pourquoy veut-il celuy aux siennes asservir
les autres nations de diverses créances ?
45
Car puisqu'un mesme Dieu est perc de nous tous
qui désirons joidr d'un bien intelligible,
que nous peut importer qu'il y guide eux et nous
par les divers chemins de ce mo/ide insensible P
42. Quelle apparence y a-t-il qu'il nous commande ce qu'il sçait que
nous ne ferons point, ou que par insuffisance il retienne sa volonté sur le
bien ou le mal qui vient de nostre choix ?
43. S'il sçait tout, comment peut-il avoir donné une loy laquelle est
contre les effects de sa prescience.
44. Si Dieu veut se servir de loix pour nous guider selon sa Provi-
dence, pourquoy voulez-vous nous assujettir à vostre religion ?
45. Qu'importe qu'il nous guide tous à un mesme bien intelligible par
divers chemins ?
46
Nous distinguons icy en un certain respect
ce que dit simplement est en bonne logicjue
une déception : d'autant qu'un mesme effect
toujours louable en Dieu peut estre en nous inique.
47
Car comme nous devons par la diversité
des causes, recevons es effects différence,
aussy bien voulons-nous fuyr l'Identité
afin d'y prévenir l'injuste conséquence.
48
C'est pourquoy nous disons que les effects divers,
lesquels nous condamnons en leur cause procltaine,
.servent louablement au bien de l'Univers
par leur vouloir divin leur cause souveraine.
49
Par toutes ces raisons on peut voir clairement
que la peur d'un Enfer n'est cpi'une fantasie
et faiblesse d'esprit, consécutivement
que tout c/iastiment cesse en cette Jnimaine vie.
46. Ce que nous appelions distinction, est dit déception en bonne
logique, parce que le mesnie effect qui est louable en Dieu peut-estre
inique en nous.
47. Car si les causes produisent des effects différens, il faut en fuyr
l'identité, afin que l'injuste conséquence soit prévenue.
48. Par conséquent les différens effects condamnez dans leur cause
prochaine, servent au bien de l'Univers selon la volonté de Dieu.
49. De toutes ces raisons il conclud qu'il n'y a point d'enfer, ny aucun
chastiment après ceste vie, et que tout cela n'est que fantasie, et foiblesse
d'esprit.
lï\
DO
Vie en laquelle ainsi quen ehaque région
chacun prend le suimoni du lieu de sa naissance,
de niesme le Bigot suit la religion
dont il est allaictc dès sa première enfance.
5i
Vie encor oii Von voit que de chaque costé
le vulgaire ignorant croit comme indubitable,
ce que ses devanciers ont jadis invente
avoir esté receu de l'essence ineffable.
D'I
Utile invention pour brider les esprits
des hommes insolcns qui pervers de nature
mettent les magistrats et leurs loi.v a mespris
pour vivre à l'abandon sans reigle, ny mesure.
53
A quoy semblent aussy viser finalement
les merveilleux effects qiion voit au monde naistre.,
dont les Pipeniais ombragent finement
leurs contes fabuleux pour les simples rcpaistre.
5o. Le Bigot suit la religion qu'il a succée àla mamraelle.
5i. Et le vulgaire ignorant croit ce que ses devanciers luy ont dit,
avoir esté receu de Dieu.
32. Ce quatrain a été reproduit textuellement.
53. Ce quatrain a été reproduit textuellenienl. . -
— 12'.
->4
S'il (lit en second lieu que tout événement
suit l'absolu vouloir de la divine essence,
n est-il pas obligé de nous monstrer comment
Dieu peut de ce qu'il veut recevoir de V offense?
55
De distinguer que Dieu détermine en secret
et veut ce qu'en ses loix il nous défend de faire,
est-ce pas le dépeindre Jiypocrite^ indiscret,
et à sa volonté répugnant et contraire ?
56
Se peut-il concevoir plus grande impiété
que celle du Bigot qui veut que Dieu punisse
ceux dont les actions suivent sa volonté^
pour démonstrer sur eux sa divine justice ?
5?
Dieu peut-il condamner ceux lesquels il conduit
en tous leurs mouvemens sans accuser luy-mesme?
sçauroit'On imposer quelque justice en luy
sans en luy concevoir une malice extrême?
54. Secondement, si les événemens suivent la volonté de Dieu, il faut
donc qu'on nous monstre qu'il peut recevoir de l'offense de ce qu'il veut.
55. Car ce seroit le faire hypocrite et contraire à sa volonté, si on
disoit qu'il détermine en secret, ce qu'il deffend par ses loix.
56. C'est une grande impiété de vouloir que Dieu punisse ceux qui
suivent sa volonté, afin qu'il monstre sa justice.
57. Dieu ne sçauroit condamner ceux qu'il conduit en tous leurs mou-
vemens, autrement il seroit injuste et malicieux.
58
Pour r oit-il de nos maux sa justice exalter
et de iiostre misère enrichir son essence?
sçauroit-on faire pis que de luy adapter
l'office de bourreau pour vanger nos offenses ?
Il n'est pas moins nuuwais de nier simplement
une Divinité^ que de la croire telle
quelle tire de l'heur et du contentement
à nous faire souffrir une peine immortelle.
60
Qui est V homme bigot lequel naymast trop mieux
estre nié des siens par leur ingratitude^
que d'en estre avoiiê et dépeint furieux^
cruel^ impitoyable et plein d'inquiétude ?
Gi
Si Dieu est esloigné de toute passion
comme il est manifeste à toute intelligence,
est-ce pas ignorance et superstition
de le croire as^ité de colère et vemieance ?
58. Dieu pourroit-il exalter sa justice, et enrichir son essence de nos
maux et de nostre misère ? Est-ce pas le pis qu'on puisse faire que de luy
adapter l'office de bourreau envers nous ?
59. Voudroit-il pas mieux nier Dieu que de croire qu'il tire de l'heur,
et prend plaisir à nous punir d'une peine immortelle ?
60. Le Bigot aymeroit mieux estre nié des siens par leur ingratitude,
que d'en estre advoiié furieux, cruel, impitoyable et plein de trouble.
61. Si Dieu est exempt de passion, comme croyent tous les bons
esprits, n'est-ce pas estre ignorant et superstitieux de penser qu'il soit
agité de colère et de vengeance ?
126 —
62
S'il le faut estimer plein d'ire et furieux
lors que les inandeniens de Moyse on délaisse,
quel moyen de le croire autre que malheureux
puisque le genre humain les viole sans cesse.
63
Ainsi le Souverain n'est jamais couroucé
si à nos maux communs la besie communique.,
le Superstitieux est-il pas insensé
de flatter son vouloir d'un chastiment inique ?
64
C'est gazouiller en vain que tous ses attributs
sont énoncez de Dieu pour figurer nos crimes.,
et qu'on entend par eux d'ineffables vertus
de qui tant seulement les effects on exprime.
65
Car puisque ces effects ont leur relation
nécessaire à leur cause, il est indubitable
ou que Dieu est suj'ecf à perturbation
ou que telle doctrine est une pure fable.
62. Si vous dites que Dieu est furieux, quand on n observe pas les
coinmandemens de Moyse, vous le faites malheureux, puis que les hommes
les violent sans cesse.
63. Mais s'il n'estjamais en colère,et si la beste communique à nosmaux,
le superstitieux est-il pas insensé de flatter sa volonté d'un chastiment inique ?
64. Il ne sert de rien de dire que ces attributs ne sont énoncez de Dieu
que pour figurer nos crimes, et que par iceux on entend quelques vertus
infinies en exprimant leurs efl'ccts.
65. Car puis que ces effects se rapportent nécessairement à leur cause,
Bien est sujet à perturbation, ou cette doctrine est une fable.
66
Mais feignons comme luy Vlnnniiahle irrité
contre les plus niesclians addonnez à tout vice,
s' ensuit-il de cela que la Divinité
les doit punir enfin d'un infiny supplice ?
67
Le Bigot n'est-il pas cruel infiniment
de vouloir exiger une peine in f nie
d'un meffait lindté? veut-il pas sottement
esgaler à toujours l'instant de nostre vie?
68
Veut-il pas que Dieu soit vainement punisseur,
l'impunité 11 estant nullement dommageable,
quil soit loisible à nous de suivre la douceur,
injuste à l'Eternel de faire le semblable ?
69
Veut-il pas de rechef que la punition
au delà du trespas soit inutile et vaine^
car ne s'en ensuivant nulle correction^
quel bien en peut tirer l'Equité souveraine ?
66. Bien que nous disions que Dieu fust irrité contre les meschants, il
ne s'ensuit pas qu'il les doive punir d'un supplice éternel.
67. Le Bigot est infiniment cruel de désirer qu'un meffait limité soil
puny d'un inliny tourment, car c'est esgaler l'instant de nostre vie au
tousjours.
68. Dieu puniroit vainement, Tinq^unité des damnez n'estant point
dommageable; et puis quelle apparence y a-t-il qu'il nous soit loisible de
suivre la douceur, si c'est injustice à Dieu de faire le semblable.
69. Geste punition éternelle ne seroit-elle pas inutile après le trespas ?
car quel bien Dieu peut-il en tirer, si les damnez ne se corrigent point ?
11
^ 1 '2(S
70
S'y plaire simplement , est-ce pas cruauté?
ij chercher de la gloire aiiisy (pu en la défaite
d'une chose de néant, est-ce pas vanité
ou la Divinité ne peut estre sujette ?
Que si d'un grand Monarcpie on se moque en prisant
contre un foihle rival l'effort de sa victoire,
le Bigot n'est-il pas phrénétique en disant ,
qu'à perdre les humains Dieu treuve de la gloire?
'~''2
/
Si donc le but final d'un juste cJiastiment
est la correction cpue de l'exemple on tire,
qu'est-ce l'Enfer ? qu'un masqué, et supposé tourment,
dont les religions maintiennent leur Empire.
73
D'ailleurs veu que le but d'un sage entendement
est de tous ses desseins l'intention première .,
faut-il pas avouer cpie déterminement
Dieu nous a tous formez à quelque fin dernière ?
70. C est cruauté, et vanité que de plaire, et de chercher de la gloire
en punissant les meschans, ou Dieu n'est suject ny à cruauté, ny à vanité.
71. On se mocqueroit dun Monarque, si on faisoit estât de la victoire
qu'il auroit emportée sur un goujat, donc le Bigot est phrénétique quand
il dit que Dieu treuve de la gloire à perdre les hommes.
72. Si le chastiment ne sert que pour l'exemple qu'on en tire, qu'est-ce
que l'Enfer ? qu'un tourment supposé, par lequel les religions s'entre-
tiennent.
73. Dieu ne nous a-t-il pas tous formez pour quelque iin dernière, puis
que le but d'un sage entendement est la première intention de ses desseins ?
1 'H)
74
Que si rJiomme bigot ne se peut proposer
cpie de bien faire à ceu.r desquels il est le père,
le Père de ce tout auroit-il peu viser
pour nous à quelque fin d'inimortelle misère?
/■^
De là s'ensuit-il pas si la Divinité
pour un malheur sans fin n'a peu nous faire naistre,
que nous parviendrons tous au repos limité
par son divin amour pour notre meilleur estre ?
7^
Bref tout bon pourroit-il de nous se désunir
et sage abandonner son principal ouvrage,
immuable en conseil, pouvons-nous parvenir
qu'au but oii sa bonté visa devant tout aage.
77
Et quand bien Dieu voudrait qu'à l'ancien chaos
nous fussions tous réduits, n'est-ce pas un blasphème
de le vouloir taa'er de nous mettre au repos
ou nous estions sans naistre en ce principe mesme ?
74. Dieu pourroit-il avoir visé pour nous à quelque fin d'immortelle
misère, puis que le Bigot mesme ne se peut proposer que de bien faire à
ses enfans ?
75. D'où je conclus que puis que Dieu ne nous a peu faire naistre pour
un malheur sans fin, que nous parviendrons tous au repos que l'amour
divin nous a limité pour nostre meilleur estre.
76. En fin pourroit-il nous quitter, puis que nous sommes son principal
ouvrage ? pourrions-nous parvenir qu'au but où sa bonté a visé devant
tout aage.
77. Bien que Dieu nous voulust réduire dans l'ancien chaos, est-ce pas
blasphémer de le taxer de nous mettre au repos où nous estions, avant
que d'estre, en ce principe mesme ?
7«
Icy les Taupetiers et Vvntfes paresseux'
despitez du inespris de leur pantalonisitie,
nous feront des diseoars et contes fabideux
pour nous faire (pdtter les plus claires maximes.
79
Et ne douteront point de nous mettre en avant
que les effects divins nous sont impénétrables.,
que nos sens et raison nous déçoivent souvent
et que rien, n'est certain que leurs songes et fables.
80
Et comme un Ulespiegle estoit injurieu.v
à ceux qui descouvroient ses couleurs et peintures.,
de mesme ces caffars, comme luy vicieux.,
contre nos argumens vomiront des injures.
81
Celuy-là voulant faire approuver ses tableaux
disoit qu'aux seuls bastards ils estoient invisibles,
ceux-ci pour nous ranger à leurs brides à veaux
veulent que nous soyons des souches insensibles.
78. Je sçay qu'on nous fera icy des contes fabuleux pour nous faire
quitter les maximes les plus évidentes.
7g. Et qu on nous dira que les eflects divins nous sont impénétrables,
et que nos sens, et nos raisons nous trompent souvent, comme s'il n'y
avoit rien de certain que leurs songes, et leurs fables.
80. De plus, ils vomiront des injures contre nous comme faisoit
Ulespiègle contre ceux qui découvroient ses couleurs, et ses peintures.
81. Car ils veulent que nous soyons des souches insensibles pour nous
ranger à leurs opinions.
— I3I —
82
Et comme une nourrice effraye ses petits,
ces freslons nous voudront espouvanter de mesme,
celle-là pour reigler leurs jeunes appétits,
ceux-ci pour nous ranger dessous leur diadesme.
83
Mais toutes leurs raisons n'ont point d'autre pouvoir
cpie d'effrayer les sots, dont l'aveugle ignorance,
compagne de l'erreur, ayde à les décevoir
pour les enihéguiner d'une fausse créance.
84
Quant à ceux cpie Von voit se battre et tourmenter
afin de se punir des défauts de leur vie,
oii trouvent-ils que Dieu se puisse délecter
en l'agitation d'une telle folie ?
Si par devant un juge un voleur ne scauroit
se purger de son crime en punissant soij-mesme,
pourquoy veut le Bigot que Dieu en cet endroit
donne ce privilège à la sottise liumcdne ?
82. Et nous espouvanter comme une nourrice laquelle effraye ses
petits pour reigler leurs jeunes appétits, à ce qu'ils nous puissent ranoer
sous leur diadesme.
83. Mais tout ce qu'ils nous sçauroient dire n'est que pour effrax'er les
sots, qui se laissent décevoir à l'ignorance, laquelle les embéo-uine dune
fausse créance.
84. Reproduit textuellement par le P. Mersenne.
8j. 8G. 87, 88. Reproduits textuellemenl pai" le P. Mersenne.
,S(i
iSe mocqueroU-oii pas de voir iiii iiialfaicteiu^
de juge et de partie entreprenant la charge,
de sa propre sentence estre Vcvécuteur,
et en représenter L'acte^ et le personnage ?
Avons-nous pas assez de naturels malheurs
sans nous en inventer? est-il rien plus inicpie
cpue de nous procurer de nouvelles douleurs,
ny qui ressente plus une à nie frénétique ?
88
Si Dieu veut envers nous user de cJiastiment
par des esprits malins bourreaux de sa justice,
pourquoi/ veulent ceux-cy usurper follement
de Dieu Vauthorité, et de ceux-là V office?
Sont-ils pas hors du sens de se feindre et masquer,
et de la piété faire une comédie,
de nous masquer Dieu mesme, et entreux se moquer
de nostre aveuglement à leur hypocrisie.
Qui est celuy d'entreux qui voulust faire estât
(Tun respect controuvé par l'aveugle ignorance,
qui du leur envers Dieu plustost ne soffencast,
que d'y constituer aucune récompense.
89. Ils sont hors du sens de se feindre la piélé, et d'en faire une
comédie, de nous masquer Dieu et de se moquer de nostre aveuglement.
90. Puis qu'ils se moqueroient d'un respect controuvé par les ignorans,
pourquoi ferons-nous compte du leur envers Dieu ?
91
Les yeud' tournez au ciel, et le cœur en tout Ucu^
enflez de vanité ou leur vertu se fonde,
sont-ils pas inipudens d'oser parler de Dieu
plus irrévérenunent (pie du moindre du monde?
Qu'importe à l'Eternel qu'ils quittent les faveurs
desquelles sa bonté leur pi'ésente l'usage,
pour en oijsiveté pratiquer les douceurs
ou leur propre appétit les porte davantage.
93
Celuq qui au hancpiet iVun Grand refuserait
pour luy estre agréable une viande e.vquise^
que libéralement il luy j)résenteroit,
seroit-il à louer d'une telle sottise ?
94
Qui d'un million d'or nous voudrait étreiner,
pourroit-il envers nous estre court d'une obole?
si d'un règne infiny Dieu nous veut couronner.^
nous peut-il plaindre au pri,v d'une c/iose frivole?
91. Ils louruent les yeux au Ciel enllez do vanité, sur laquelle leur
vertu est fondée, et sont si inipudens qu'ils parlent plus irrévéremiuent de
Dieu, que du moindre du monde.
92. N'inqDorle pointa Dieu qu'ils quittent les faveurs qu'il leur fait, car
ils font cela pour user en oysiveté des douceurs, auxquelles leur appétit
les porte davantage.
93. Celuy-là seroit-il loiiable (jui refuseroit une viande exquise de la
main d'un Grand qui 1 auroit appelé à sa table ?
9 1. Celuy-là nous refuseroit-il une o])ole, qui nous voudroit étreiner
d'un million d'or ? Dieu nous pourroil-il plaindre d'une chose frivole, s'il
nous veut donnei- \\\\ rèone inlinv ?
- i3/, -
SU nous faut espérer qu'au delà du trespas
des déliées du Ciel nous aurons jouissance,
pouî^quoy ne prendrons-nous de celles d'icy-has
attendant celles-là^ V usage et connoissance ?
9<>
Si pour conclusion Dieu nous permet d'user
des sensibles effects de sa hénéficence,
pourcpioy les voulons-nous de sa main refuser
et luy en desnier nostre recognoissance ?
97
De tout ce que dessus on peut sommairement
distinguer le Bigot d'avec le Déiste,
pour fuir du premier l'impie enseignement
et de l'autre imiter la hienheureuse piste.
9^
Le Bigot ignorant ne fait rien sans espoir
de quelque récompense, et s'il fuit quelque vice
ce n'est pas qu'à bien faire il ait un bon vouloir,
mais c'est pour éviter du meffait le supplice.
95. Sil faut espérer que nous jouyrons du Paradis après ceste vie, ne
devons-nous pas user des délices de ceste vie en attendant celles de l'autre?
()G. Bref si Dieu permet cpie nous usions des sensibles effects de sa
bénélicence, pourquoy les refuserons-nous et lui en dénierons nostre
recognoissance?
97. Vous voyez donc de tout ce que dessus, qu'il faut fuj^r l'impie
enseignement du Bigot, et imiter la piste bien-heureuse du Déiste.
98. Le Bigot ne fait rien que sous espérance d'eslre récompensé, et ne
fuit pas le vice si ce n'est pour éviter le supplice deu à son meffait.
— i3j —
99
Plein de trouble en son àine il s'effraye de Dieu
ainsy que les enfans d'un monstre espouvantable,
et tel l'imaginant il le blasme en tout lieu
sous ombre d'ejcalter sa Justice ineffable.
lOO
Aussy est le Bigot entre les ignorans
seul ennemy juré de sa propre lumière^
pour ne voir les erreurs enfantez par les ans
dans lesquelles il détient son âme prisonnière.
lOI
Le Déiste en repos agit tant seulement
pour Vamour du bien mesme, et non pour le salaire
proposé par les loix, sçacliant asseurément
que la vertu n'est point servile, et mercenaire.
loi
Vertu qui nous instruit que souverainement
nous devons adorer une cause première,
aymant nostre prochaiji en elle seulement
sans luy faire dommage en aucune manière.
9g. Et s'effraye de Dieu, comme les enfans d'un monstre épouvantable,
et le blasme par tout sous prétexte de loiier sa justice ineffable.
100. 11 est le seul ennemy juré de sa propre lumière entre les ignorans,
ne voyant pas les erreurs que les ans ont enfantez, et qui détiennent son
âme prisonnière.
loi. Le Déiste n'agit que pour le bien mesme, et non pour le salaire
que les loix proposent, d'autant qu'il sçait bien que la vertu n'est point
servile.
102. Par laquelle nous scavons qu'il faut adorer une première cause,
et aymer en elle nostre prochain sans luy faire aucun toi't.
— l'Ui
lO^
Eîinerny conjuré de CirrcLii^ion,
il vit paisiblement avecques tout le inonde,
et, seul observateur de la religion,
il adore VAutheur de la terre et de Vonde.
io4
Mesme tout simplement il ayme l'Eternel
et en luy ce qui est, ce qui vit et respire,
envers tous les humains se monstrant estre tel
cpie mutuellement il souhaite et désire.
Au regard de l'Athée, encor qu'ingratement
il nie l'Eternel, et sa saincte police,
si n'en parle-t-il pas si injurieusement,
comme fait le Bigot traitant de sa justice.
io6
Ainsy l'Athée seul nie la Divinité.
Le Bigot, pirement, meilleur que Dieu s'estime ,
Le Déiste entre tous l'adore en vérité,
attendant qu'il parvienne où son but se termine.
io3. 11 observe tout seul la religion, et adore celuy qui a fait le Ciel, et
la terre, hayssant entièrement l'irréligion.
lo/j. 11 ayme Dieu, et en luy tout ce qui vit et qui respire, se monstrant
estre tel envers chacun, qu'il souhaite naturellement qu'on soit envers luy.
loj, io6. Reproduits textuellement par le P. Mersenne.
A PROPOS
D'U^E LETTRE IXÉDITE DE LWBBÉ D'OLIVET
Voltaire et l'abbé u'Olivet. — Voltaire et Des Barreaux.
Quel est l'auteur du Sonnet du Pénitent ?
Pierre et Paul J)u Mav.
Les poésies latines de Des Barreaux
FAC-SIMILE
de
LA LETTRE DE L'ABBÉ D'OLIVET A VOLTAIRE
du i5 janvier 1768.
^^'^ fu^ ,^>A-w7^r-
t/e^i-»—
cJ- U^ yc^i^^ aKy>y*<^ It^ipL^ ^raj^ Je.c^z^'^ i a^ lej Q_Z±. /<c,^«<f^
k8«..£-
i^lv^^r'l^
"«'-"^/ ^,^^ ^.'.,.*y ^V.^ ^ «-'^t^^-, /,
«'Kfc.Hu^
y
I/iO
m-u'/ -1^;- c^^j^f O.Wn-, ^^^-^ '( Z^**^-"'^ ^'"'-^'^ ^ ^" —
I/-,! —
y^a^i^f «*^^-^ -J-*^^***; ^î?^^/ '^ A*-/n,^*^'»^2^ 3i^
>
VOLTAIRE ET L'ABBE D'OLIVET
Pierre Joseph Thoiilier, né à Salins (.Jura) le 3o mars
1682, appartenait à une famille distinguée; son père,
conseiller au Parlement de Bourgogne, dirigea son édu-
cation. L'enfant fut un brillant élève et, au sortir des
études, il entra, le 1 décembre 1698, au noviciat des
Pères de la Compagnie de Jésus dans la Province de
— i4'2
Champagne. Il professa la grammaire, les humanités et la
rhétorique à Reims où il se lia avec Maucroix, à Dijon
avec le Père Oudin, le président Bouhier et La Monnoye,
et à Paris avec Boileau, Huet, évoque d'Avranches, et
J.-B. Rousseau. Il prêcha pendant sept ans. Appelé à
Rome en 17 13 pour continuer Y Historia Societatis Jesu
après le Père de Jouvancy, il recula devant l'énormité de
ce travail et quitta la Compagnie en 17 16 sans avoir pro-
noncé ses derniers vœux. Sa vie depuis cette époque — il
prit alors le nom d'abbé d'Olivet — a été celle d'un
savant laborieux, particulièrement occupé de travaux de
mammaire. L'Académie française l'appela dans son sein,
sans qu'il l'en eût sollicitée (1723), en remplacement de
Jean de La Chapelle. Ses ouvrages sont très nombreux \
(i) Voici la notice de Voltaire publiée pour la première fois dans le
Siècle de Louis XIV, éd. de 1768. t. 1", p. i63, éd. s. 1. (Cramer de
Genève), in-8 : « D'Olivet (Joseph Thoulier), abbé, conseiller d'honneur de
la Chambre des Comptes de Dôle, de l'Académie française, né à Salins en
1682; célèbre dans la littérature par son Histoire de V Académie, lorsqu'on
désespérait d'en avoir jamais une qui égalât celle de Pellisson. Nous lui
devons les traductions les plus élégantes et les plus fidèles des ouvrages
philosophiques de Cicéron, enrichies de remarques judicieuses. Toutes les
œuvres de Cicéron, imprimées par ses soins et ornées de ses remarques,
sont un beau monument qui prouve que la lecture des anciens n'est point
abandonnée dans ce siècle. 11 a parlé sa langue avec le même pureté que
Cicéron parlait la sienne, et il a rendu service à la grammaire française
par les observations les plus fines et les plus exactes. On lui doit aussi
l'édition du livre de la Faiblesse de l'esprit humain, composé par l'évêque
d'Avranches, Huet, lorsqu'une longue expérience l'eut fait enfin revenir
des absurdes futilités de l'école et du fatras des recherches des siècles
barbares. Les Jésuites, auteurs du Journal de Trévoux^ se déchaînèrent
contre l'abbé d'Olivet, et soutinrent que l'ouvrage n'était pas de l'évêque
Huet, sous le seul prétexte qu'il ne convenait pas à un ancien prélat de
Normandie d'avouer que la scholastique est ridicule, et que les légendes
ressemblent aux quatre fils Aimon, comme s'il était nécessaire, pour l'édi-
fication publique, qu'un évoque normand fut imbécile. C'est ainsi à peu
— l',l —
A (|uatre vingt-six ans il écrit à Voltaire la lettre
suivante « de bon an » ; elle est inédite et intéressante à
cause du petit problème qu'elle soulève, des faits et des
personnages qu'elle cite. L'écriture pleine de netteté et de
fermeté est admirable. L'esprit de ce robuste vieillard
restait, au commencement de 1768, aussi sain que le corps
et rien ne permettait de prévoir qu'il devait succomber
neuf mois plus tard aux suites d'une attaque d'apoplexie.
Est-ce la dernière lettre qu'il ait échangée avec Voltaire ?
C'est peu probable, cependant la Correspondance publiée
dans l'éd. Moland^ ne renferme après cette date que la
réponse du Philosophe.
Paris, le 1 5 janvier 1768".
« Bon jour, et bon an. C'est ce matin seulement, qu'il
est venu jusqu'à moi une brochure où il est parlé de Des
BarreauA' .
jorès qu ils avaient soutenu que les Mémoires du cardinal de Retz n étaient
pas de ce Cardinal. L'abbé dOIivet leur répondit, et sa meilleure réponse
fut de njontrer à TAcadémie Touvj'age de l'ancien évêque d'Avranches,
écrit de la main de l'auteur. Son âge et son mérite sont notre excuse de
lavoir placé, ainsi que le président Hénault, dans une liste où nous nous
étions fait une loi de ne parler que des morts ».
Evidemment, cette notice, comme celle de Des Barreaux du Siècle de
Louis XIV, est une conséquence de la lettre inédite que nous publions
plus loin.
(i) Paris, Garnier, i883-i88j, ^yi vol. in-8. Cette correspondance
renferme 5/ lettres de Voltaire à l'abbé d Olivet et seulement 2 réponses
de labbé d'Olivet à Voltaire,
(2) Voici celle de l'année précédente : Paris, 3 janvier 1767. Bonjour,
mon illustre confrère, bon jour et bon an. N'est-ce pas ainsi que nos
anciens Gaulois s'écrivaient à pareil jour ? Et pourquoi changerions-nous
de style ? Mais savez-vous dans votre pays que nous avons ici un froid qui
me rappelle l'idée de 709 (1709) ? Il me rappelle de plus à moi une autre
idée. C'est qu'alors nous grelottions au coin d'un njéchant feu, et qu'au-
12
I-ll —
(( Vous devriez bien dire à ce misérable Thiriot, qui
s'est allé loger à cent lieues de moi, rue Beautreillis, de
m'envoyer certaines nouveautez dont je n'ai connaissance
qu'après coup. Je les recevrois et les rendrois avec le plus
grand secret, dans les 24 heures.
« Revenons à la brochure, i" On dit que Des Barreaux
n'est pas Tauteur du fameux Sonnet. Cela est certain.
Qp On dit que Rendre guerre pour guerre n'est pas
françois. Mais ne dit-on pas Rendre injures pour injures,
rendre (uniti es pour amitiés, etc.
3° Quoique vous existiez dans le district du Parlement
du Bourgogne, vous n'êtes pas obligé de connoître
jourd'hui nous nous tenons au coin d'un bon feu. Alors vous étiez mon
disciple, et aujourd'hui je suis le vôtre. Alors je vous aimais et vous ne
me haïssiez pas. A cet égard, rien n'est changé, au moins de ma part, et je
serais tenté de répondre aussi pour vous. Je voudrais pouvoir également
répondre de votre santé comme de la mienne. Je me porte à un rien près
comme en 709. Je bois assez bien, je mange de même, je dors encore
mieux. Que je serais charmé si vous m'en pouviez dire autant ! Mais il n'y
a pas d'année qu'on ne me vienne cinq ou six fois tenir des propos qui ne
vous font pas le même honneur. Allons, mon ancien et cher ami, sacrifions
tout à notre santé, dont la gaité est la cause ou l'effet. Que les d'Alembert
et les Mairan décident lequel c'est des deux ? Peu m'importe pourvu que
j'en jouisse. Les hommes, j'ai vécu assez pour les connaître, les hommes
vaudraient-ils la peine que je perdisse un moment pour eux ? Qu'est-ce
que la gloire cjui me viendra d'eux ? Moins que rien par rapport à mon
bonheur. Qu'est-ce que les chagrins dont ils me menacent, si je veux
obtenir la gloire ? C'est quelque chose de réel, et qui, grâce à ma faiblesse,
peut m'empêcher d'être heureux. Je passe ma vie ante focuin, si fr/gus erit,
avec Virgile, un Térence, un Molière, un Voltaire, et les six mois prochains
si messis, in /lorto, aux Tuileries, dont je suis à quatre pas.
Voulez-vous bien faire mille et mille complaisances de ma part à
M"® Denis. Et pour vous montrer que je me souviens encore du Pro Mar-
cello, je vous dirai : U/ule est orsa, in codctn tevminetur oratio. Bonjour et
bon an.
Je vais porter ceci à notre féal d'Argental.
La réponse (en prose et en vers) de Voltaire à cette lettre est datée de
Ferney 4 Février 17O7.
- l'.J —
Pierre Du Maij, ancien Conseiller en ce Parlement. Il est
parlé de lui dans le Méuagiana de La Monnoye. G'étoit
un grand Poëte latin. Il vivoit encore, plus qu'octogé-
naire, et aveugle, lorsque j'arrivai en iyo3 à Dijon. Dans
ce temps-là j'aurois dit d'un grand l^oëte latin, ille me
par esse ileo videtur. .l 'allai lui rendre mes hommages, et
après connoissance faite, je ne l'abordois qu'avec une belle
ode latine, qui ne me paroissoit que belle, mais que je
croyois divine, quand il l'avoit louée. Ce bon vieillard avoit
beaucoup connu Des Barreaux, qui, comme vous savez,
alloit volontiers passer le temps des grandes chaleurs
dans votre voisinage, àChallon sur Saône. En ce temps-là
ce fut une mode que ceux qui se piquoient de savoir
écrire, fissent leur Portrait en vers ou en prose. Vous
connaissez le Recueil des Portraits de S. A. Mademoiselle
de Montpensier. J'entends que vous me dites. Maudit
bavard, viens donc au fait. J'y viens : Des Barreaux avoit
fait son portrait en vers latins, dont voici le dernier :
Tartara non metuens^ non affectatus Olympiun.
J'ai oublié le reste. Vous qui n'oubliez rien, vous
savez lusage que fait Horace, Satire IX, du verbe affectari^
(i) La satire IX (d'Horace) du premier livre ne contient à aucun temps
le verbe affectare ; je ne l'ai pas rencontré non plus dans les satires VII,
VIII et X que j'ai lues avec soin : je possède une édition du xviiie siècle
accompagnée d'un lexique des mots qu'Horace emploie dans un sens un
peu détourné, affectare n'y est point indiqué; le grand dictionnaire de
Freund, trad. par Theil, ne cite pas Horace parmi les nombreux auteurs
auxquels il renvoie au mot affectare. Des Barreaux emploie d'ailleurs ce
mot avec son sens naturel, ce qu'il y a de particulier chez lui, c'est le
participe passif affectatus en un sens déponent.
Je pense que la mémoire de l'abbé d'Olivet a bronché, ce qui arrive aux
plus jeunes. Ne s'agirait-il pas d'Ovide, qui a dit dans ses Amours :
Non ego sidercas ajfccto tangcrc sedes ?
— l'.G —
et vous en trouverez l'application pittoresque dans Des
Barreaux.
« Le bon Du May qui mangeoit souvent avec lui,
disoit ([ue sa manière de boire, c'étoit presqu'à chaque
morceau, mais à très-petits coups, et cela il l'appeloit se
paiUarder la langue. N'allez pas, je vous en prie, lire
cette dernière ligne devant Madame Denis. Car depuis
qu'elle sait que je suis né le 3o mars 1682, elle ne man-
queroit pas de s'écrier ici. Ah le vieux fou ! Je finis tout
court, de peur que si j'ajoutois encore quelques lignes, il
ne m'arrivàt d'ajouter quelque folie. T «/e, et Otivetuin^ ut
facis^ aiiia.
(( Je vais envoyer ceci à notre cher Comte d'Argental
qui le fourrera dans quelqu'une de ses dépêches. )5
Quel est le titre de la brochure oii il est question de
Des Barreaux et quel est le nom de l'auteur ? Le « misé-
rable Thiriot (ou Thierot) », désigné par l'abbé d'Olivet
comme son pourvoyeur habituel de publications clandes-
tines, était l'ancien camarade d'Arouet alors que tous deux
griffonnaient des actes chez Maître Alain, procureur au
Ghâtelet. Ce « bon garçon » de Thiriot, égoïste, pares-
seux, ami de ses aises et de son repos jusqu'à la trahison
11 me semble même (quoique je n'aie pas retrouvé la citalion dans
Freund), et peut-être ma mémoire me trompe-t-elle, que Virgile termine
ainsi un vers :
Vlamquc affecial Olympo.
Et Des Barreaux ne s'en serait-il pas souvenu. (Extrait d'une lettre de
JM. Raymond Toinet.)
— I ', 7 —
et l'improbité, A^vait aux crochets de Voltaire^ et se
faisait depuis une dizaine d'années le distributeur de ses
pamphlets irréligieux. L'abbé d'Olivet était, à cet égard,
parfaitement renseigné, et s'il entame une discussion
grammaticale c'est qu'il savait mieux que personne
s'adresser à l'auteur même. Il n'ignorait pas que le Sei-
gneur de Ferney ne combattait jamais la tête liante mais
frappait toujours dans l'ombre ; il le découvrait aisément
sous ses nombreux pseudonymes ~ et n'éprouvait nul
embarras, connaissant l'homme, à en distinguer les
ouvrages. Les nouveautés « réclamées » par l'abbé d'Oli-
vet n'étaient autres que les libelles anti-chrétiens sortant
de la fabrique du Philosophe dont il acceptait ou rejetait
la paternité suivant ses convenances. Ce point de départ
admis et la date de 1767 il était aisé d'être fixé sur le
titre de la brochure, le voici : Lettres à son Altesse Mon-
seigneur le prince de *** (Brunswick] sur Rabelais et sur
d'autres auteurs accusés d'avoir mal parlé de la religion
chrétienne. Amsterdam, Marc-Michel Rey [Genévej
1767, in-8 de 3 IT. et i44p-P-^-
Ces lettres circulaient déjà en novembre 1767
(Mémoires de Bachaumont, 19 novembre), elles sont
(i) Gustave Lanson : Voltaire, 1900, p. i "i : "N'oltaire ne se lassa jamais
de le servir et de lui pardonner.
(2) Quérard en a compté l'î^ !
(3) Dix lettres avec le nom de Londres et le millésime 1768, in-12 de
3 ff. non chiff. et 1 14 P-P-, a un double frontispice : l'un est pareil à celui
de l'édition en 144 p.p., l'autre porte : Catalogue raisonné des esprits
forts depuis le curé Rabelais, jusqu'au curé Jean Meslier, dressé par
M. P. ^^, professeur en théologie. Berlin, I. Pauli, 1768.
On trouve aux pp. 109-1 14 un morceau qui nest pas de Voltaire.
— i',8 —
adressées à Charles Guillaume de Brunswiek-Lunebourg,
né le 9 Octobre ly'iS, commandant l'armée prussienne
contre la France en 1793 et mort à Altona le 10 novembre
1806 des suites d'une blessure reçue le i4 octobre
précédent.
Voici maintenant la réponse de Voltaire à l'abbé
d'Olivet :
Ferney, 29 janvier 1768.
(( Vous m'écrivez, sans lunettes, des lettres char-
mantes de votre main potelée, mon cher maître, et moi,
votre cadet d'environ dix ans, je suis obligé de dicter
d'une voix cassée.
« Je n'aimerai jamais reiids-nioi guerre pour guerre^
pour la raison que la guerre est une affaire qui se traite
toujours entre deux parties. L'immortel, l'admirable,
l'inimitable Racine a dit^ :
Rendre meurtre pour meurtre^ outrage pour outrage.
Pourquoi cela ? c'est que je tue votre neveu quand vous
avez tué le mien ; c'est que si vous m'avez outragé, je
vous outrage. S'ils me disent /;o?'îr, je leur répondrais /"èp-e,
disait agréablement le correct et l'élégant Corneille. De
plus, on ne va pas dire à Dieu : Rends-moi La guerre.
Peut-être l'aversion vigoureuse que j'ai pour ce misérable
sonnet de ce faquin d'abbé de Lavau me rend un peu
difficile :
Et dessus quel endroit tombera ma censure
Qui ne soit ridicule et tout pétri d'ennui !
'i) Alhalle, acte 11, scène 7,
c( Tartara non metuens, non affectatus Olympuni^
est un vers admirable ; je le prends pour ma devise.
« Savez-vous bien que s'il y a des maroufles supersti-
tieux dans votre pays, il y a aussi un grand nombre
d'honnêtes gens d'esprit qui souscrivent à ce vers de
Tartara non metuens?
u Vivez longtemps, moquez-vous du Tartara. « Que
dis-tu de mon extrême-onction? disait le Père Talon '^ au
Père Gédoyn% alors jeune jésuite. — Va, va, mon ami,
continua-t-il, laisse-les dire, et bois sec. « Puis il mourut^
Je mourrai bientôt, car je suis faible comme un roseau.
C'est à vous à vivre, vous qui êtes fort comme un chêne.
Sur ce, je vous embrasse vous et votre Prosodie, le plus
tendrement du monde.
(' N. B. Je suis obligé de vous dire, avant de mourir,
qu'une de mes maladies mortelles est l'horrible corruption
de la langue qui infecte tous les livres nouveaux. C'est un
jargon que je n'entends plus ni en vers ni en prose. On
parle mieux le français ou le françois à Moscou qu'à
Paris. Nous sommes comme la République romaine qui
(i) Trad. : Sans crainte de l'Enfer et sans souci du Ciel.
(2) Nicolas Talon, né le 3i Août 160 j à Moulins, mort le 29 Mars 1691
à Paris. Il entra dans la Compagnie de Jésus en 1G21, le 9 Octobre.
(3) Nicolas Gédoyn, né à Orléans le i5 juillet 16G7, entra au Noviciat
des Jésuites en 1G84, resta dix années dans cette Compagnie, membre en
171 1 de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lellres, et eu 1-18 de
l'Académie française.
(4) Cette anecdote est bien invraisemblable. Le Père Talon mort en
1691 n'a jamais passé pour impie et libertin. A cette époque Gédoyn avait
24 ans et n'était pas encore sorti de la C''^ de Jésus. Kn 1768, au moment
où écrivait Voltaire, Gédoyn lui-même était mort depuis 22 ans ! En
matière d'impiétés, la bonne foi de Voltaire esl plus que suspecte.
donnait des lois au deliors quand elle était déchirée au
dedans » .
VOLTAIRE I:T DI-S BARREAUX
Laissons de côté la discussion grammaticale.
Voltaire et l'abbé d'Olivet sont-ils dans le vrai en
retirant à Des Barreaux le sonnet du Pénitent pour le
restituer à Tabbé de Lavau ? Cette attribution va à ren-
contre de celle généralement admise ; elle enlèverait tout
titre poétique à l'amant de Marion de L'Orme si nous
n'avions récemment reconstitué ses œuvres, éparses dans
les recueils collectifs de la deuxième moitié du xvii^ siècle,
dans le Recueil de Conrart et les manuscrits du temps \
On ne connaissait, en effet, de cet épicurien avant notre
travail que ce sonnet justement célèbre, malgré l'opinion
contraire de Voltaire et de Marmontel". Cette question de
paternité littéraire élucidée, nous dirons un mot de Pierre
Du May et des poésies latines de Des Barreaux.
En matière d'histoire littéraire, l'autorité de Voltaire
est grande aux yeux des critiques éminents du xx^ siècle.
Voici, par exemple, quelques passages d'un article de
M. Emile Faguet consacré au livre de M. G. Michaut,
professeur à la Sorbonne, sur la « Bérénice » de Racine :
(i) Jacques Vallée Des Barreaux l\^)(}()-iC,rj']]. Sa Vie et ses Poésies.
Paris, Leclerc, 1907.
(2) Lettre de ^L Marmontel, auteur du Mercure, et Jugeuient de
M. Marmoutel sur ce sonnet [Mercure, octobre 1758, p. /,o). Ce juge-
ment de Marmontel est un chef-d'œuvre de niaiserie, nous l'avons
reproduit à l'Appendice de notre Des Barreaux.
— I5I —
0. Mais comme faits le texte de Voltaire a pour moi du
poids Voltaire entant qu'historien ne ment jamais,
n'invente rien Voltaire est l'homme le moins sensible à
la suggestion et l'homme qui, avec le plus de soin, donne
comme vrai ce qui est vrai et comme probable ce qui est
probable. Reste qu'il a pu être trompé^ ».
M. Faguet exagère. Voltaire s'est fourvoyé souvent, il
a été pris souvent en flagrant délit d'inexactitude; pas
plus en matière historique (à l'exception du « Siècle de
Louis XIV » et de « l'Histoire de Charles XII ») qu'en matière
d'exégèse religieuse il ne remonte aux sources. M. Bazin
— l'historien de Louis XIII — dans ses « Notes historiques
sur Molière ~ « a constaté que Voltaire s'occupant de notre
Grand comique avait résumé l'ouvrage de Grimarest,
ouvrage apprécié dans les termes les plus cruels par
Boileau : « Pour ce qui est de la « \ie de Molière », franche-
ment ce n'est pas un ouvrage qui mérite qu'on en parle.
II est fait par un homme qui ne savait rien de la vie de
Molière, et il se trompe dans tout, ne sachant même pas
les faits que tout le monde sait. » Et M. Bazin ajoute :
« Que tout le monde sait ! que tout le monde de ce temps,
que tous ceux qui avaient l'âge de Boileau savaient alors,
partant que nous ne savons plus, parce que nul de ceux
qui le savaient n'a pas pris soin de nous le dire. Après
cela, le grand juge des œuvres littéraires crut infaillible-
ment mort le livre qu'il avait condamné ! Et ce livre lui a
survécu, il a été vingt fois, trente fois réimprimé, il l'est
(i) Journal des Débats. Semaine dramatique, 8 juillet igo'-.
(2) Notes Itistoriques sur la vie de Mol/ère, 1^ éd., i8ji. Avant-propos.
d'hier; il a fait un nom à son auteur; il lui a procuré qui
pis est, des plagiaires Ainsi entre autres, a procédé
\ oltaire, et il n'a eu vraiment que ce qu'il méritait, lors-
qu'un libraire préféra, en lyS/^, à l'éloquent résumé qu'il
avait daigné faire d'une œuvre pitoyable, le travail d'un
autre écrivain, nommé La Serre, bien plus digne, en effet,
d'abréger le premier — »
Voltaire aurait-il erré maintes fois, cela ne supprime-
rait pas la lettre de l'abbé de Lavau dont il a parlé dans la
notice sur Des Barreaux du «Siècle de Louis XIV », à
moins de suspecter sa bonne foi ou celle de cet Abbé ? Et
cependant si le sonnet appartient à Des Barreaux, l'un
des deux a menti.
Gomme préface à cette discussion mettons en pleine
lumière le jugement du grand contempteur du christianisme
sur le célèbre libertin ou libre-penseur du xvii^ siècle ;
Voltaire a fait allusion à Des Barreaux en substituant,
en 1740, dans une strophe de son a ode sur le Fanatisme
dédiée à Madame du Chatelet », le nom de ce dernier à
celui de Spinoza \
(i) Voltaire dans une note dit que cette ode est de 1732, mais c'est une
erreur, elle est de 1736, voir les lettres de Voltaire à Cideville, 6 Mai 1736
(ode sur le Fanatisme) ; à Formont, 1 1 Novembre (ode sur la Supersti-
tion) ; à Thiériot, 24 Mai (ode à Emilie). Elle a paru pour la première fois
sous le titre : Ode sur la Superstition dans le t. IV (p. 4^) des Œuvres de
Voltaire, nouvelle édition, revue, corrigée et considérablement augmentée
avec des figures en taille-douce. Amsterdam, Etienne Ledet et C", 1739;
mais dans cette édition la strophe citée contient le nom de Spinoza au lieu
de celui de Des Barreaux. L'année suivante cette ode était imprimée avec
le nom de Des Barreaux à Paris et à Rouen dans le volume suivant :
Recueil de pièces fugitives en prose et en vers par M. de V***. S. 1. (Paris,
Prault), 1740, in-8 (p. 112); l'édition de (Rouen) S. 1. (p. 92) porte par
M. de Voltaire. Leur texte a été suivi jusqu'à 1775.
On a vit (lu moins des Atltccs
Sociables dans leurs erreurs^
Leurs opinions infectées
N'avoient point corrompu leurs mœurs.
Des Barreau. V fut doud', juste et aimable
Le Dieu que son esprit coupable
Avoit follement combattu^
Prenant pitié de sa foiblesse,
Lui laissa llnunaine sagesse
Et les ombres de la vei^tu.
mais il a modifié une troisième fois cette strophe (1770)
associant cette fois Spinoza à Des Barreaux
,. 1
On a i>u souvent des athées
Estimables dans leurs erreurs.,
Leurs opinions infectées
N'avoient point corrompu leurs mœurs.
Spinoza fut toujours fidèle
A la loi pure et naturelle
Du Dieu qu'il avoit combattu,
Et ce Des Barreaux qu'on outrage
S'il n'eut pas les clartés du Sage
En eut le cœur et la vertu.
(i) Cette troisième version a dû paraître pour la première fois dans
l'édition S. 1. (Genève) Cramer et Bardin 1773, 40 vol. in-8 (Bibl. Nat.
C. V. Beuchot 32), t. Xll (t. 1 des Mélanges de poésies, etc., p. 233) de la
collection complette (sic) des Œuvres de Voltaire. L'édition in-4° de 1768
(Bibl. Nat, Z 4902) dont le t. XVlll [Poésies mêlées, t. 1) (Genève). S. 1.
1771 renferme encore la seconde version (p. 244)-
— IJ'l —
Classant Des Barreaux dans la catégorie des athées
Voltaire ose le mettre en parallèle avec Spinoza ! Autant
la vie du philosophe hollandais, modeste et digne, confi-
nant presque à l'ascétisme, mérite le respect, autant la vie
de Des Barreaux a été celle d'un débauché plutôt que
d'un épicurien. Le premier occupait les instants de liberté
que lui laissait sa profession de polisseur de verres de
lunettes à composer son « Ethique » dans le silence et la
méditation; le second allait, à Paris, de cabarets en caba-
rets, et, en province, écrémer dans la saison ce qu'elle
produit de meilleur : les melons et les figues de Gascogne,
les vins de Frontio-nan, etc. \
De 17/10 à 1766 silence complet de Voltaire sur Des
Barreaux, il le rompt en 1767 dans la fameuse brochure
épluchée avec un soin minutieux par l'abbé d'Olivet : « Les
lettres à son Altesse Monseigneur le Prince de *** (Bruns-
wick) » où Des Barreaux est l'objet du troisième article de
la lettre Vil sur les Français :
De Des Barreaux.
c( Le conseiller au Parlement Des Barreaux, qui dans
sa jeunesse avait été ami de Théophile et qui ne l'avait
pas abandonné dans sa disgrâce, passa constamment pour
un athée. Et sur quoi ? Sur un conte qu'on a fait de lui, sur
l'aventure de l'omelette au lard. Un jeune homme à
saillies libertines, peut très bien dans un cabaret manger
gras un samedi, et pendant un orage mêlé de tonnerre
(i) Lettre de Balzac à Chapelain datée par erreur du 2', Août i6/jO
'elle est du commencement de ce mois).
jeter le plat parla fenêtre en disant : Voilà (fic/t du bi-iiit
pour une omelette au lard, sans pour cela mériter
l'affreuse accusation d'athéisme. C'est sans doute une
très grande irrévérence : c'est insulter l'Eglise dans
laquelle il était né ; c'est se moquer de l'institution des
jours maigres ; mais ce n'est pas nier l'existence de Dieu.
u Ce qui lui donna cette réputation, ce fut principale-
ment l'indiscrète témérité de Boileau, qui, dans sa Satire
des femmes, laquelle n'est pas sa meilleure, dit qu'il a vu
plus d'un Gapanée :
Du tonnerre dans l'air bravant les vains carreau.v,
Et nous j)arla/it de Dieu du ton de Des Barreau.v.
«Jamais ce magistrat n'écrivit rien contre la Divinité.
Il n'est pas permis de flétrir du nom à\itliée un homme
de mérite contre lequel on n'a aucune preuve : cela est
indigne. On a imputé à Des Barreaux le fameux sonnet qui
finit ainsi :
Tonne, frappe, il est temps ; rends-moi s^uerre pour guerre.
J'adore en périssant la raison (jui t'aigrit;
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre
Qui ne soit tout eouvert du sang de JésuS-C/inst. [
Ci Ce sonnet ne vaut rien du tout. Jésus-Christ en vers
n'est pas tolérable ; rends-moi guerre pour guerre n'est
pas français ; guerre pour guerre est très plat, et dessus
quel endroit est détestable. Ces vers sont de l'abbé de
Lavau, et Des Barreaux fut toujours très fâché qu'on les
lui attribuât. C'est ce même abbé de Lavau qui fit cette
— i56 —
abominable épigramme sur le mausolée élevé à Saint-
Eustache en l'honneur de Lulli :
Laissez tomber sans plus attendre
Sur ce buste lionteux votre fatal rideau;
Et ne montrez que le flambeau
Qui devrait avoir mis l'original en cendre^. »
Des Barreaux n'est plus un athée, on l'a calomnié !
Cette affirmation est de la force du reste de l'article.
Non seulement Des Barreaux a abandonné Théophile
dans sa disgrâce, mais il a osé répondre aux stances du
poëte : Plainte de Théophile d son ami Tir sis ^ par une
lettre en prose inqualifiable, le mot n'est pas trop fort :
Responce de Tirais à la plainte de Théophile prison-
nier'^. Dans cette lettre il invite son maître en libertinage
à se laisser brûler vif en place de Grève conformément à
l'arrêt (par contumace) du Parlement du 19 août lôaS :
« C'est pourquoy j'ay creu me devoir abstenir de
te hanter pour vacquer mieux à mon salut, endurant ce
petit desplaisir pour l'amour de celuy (Jésus-Christ) qui
endura pour moy la mort. Mais, ô merveille! me propo-
sant de fuir les plaisirs : j'en rencontre à chaque pas que
je tasche de faire dans le sentier de la piété. Pensant fuir
(i) Lully était un libertin de mœurs honteuses. On en jugera par cette
épigramme :
// sera sourd à la trompette
Lully au jour du jugement.
Il faudra qu'un jeune ange pette
Pour le tirer du monument.
[%) Nous avons reproduit ces deux pièces dans notre livre sur
Des Barreaux, p. 20 et p. Bo.
les ruisseaux, je trouve la source, et ne puis que je ne
sois indigné contre ceux qui figurent les voyes de la
vertu si scabreuses et difficiles. A la mienne volonté qu'il
me fut loisible de souffrir et de mourir, pour estre vray
imitateur de Jésus-Christ, c'est mon souhait que je ne te
puis cacher voyant que tu es en état de souffrance et en
attente de mort, de quoy tu peux faire un profit infiny. 0
qu'il feroit beau voir que tu te servisses d'une si belle
occasion pour monstrer publiquement ou ton innocence ou
ton repentir, en acceptant d'un cœur ardent de la divine
charité l'exécution de l'Arrest de ce sainct et vénérable
Parlement, afin que cela fust une fidelle espreuve de ta
piété, en espouzant et embrassant ces flammes qui ont esté
si chèrement recherchées par tant de belles et pieuses
âmes, pour illustrer l'Eglise et accroistre le nombre des
glorieux Martyrs. C'est la Croix que Dieu te présente
maintenant, et c'est à toi de tesmoigner ton courage à ne
la craindre, et ton amour à ne la refuser pas. Voilà le
meilleur conseil que je te puis et dois donner en dressant
mes humbles prières à Dieu qu'il te fortifie de sa grâce
pour en user utilement. A Dieu. .. i>
Les deux amis se réconcilièrent, il est vrai, peu après
et Des Barreaux rendit un notable service à Théophile en
retournant contre le Père Voisin, son ennemi irréconci-
liable, une accusation portée contre ses mœurs, le dénon-
çant comme se livrant au même vice\
(i) Voltaire s'est également trompé dans la notice sur Théophile qui
précède celle de Des Barreaux dans la lettre VII sur les Français : Il parle,
à propos du Parnasse satirique, de Frenicle, magistrat et depuis de l'Aca-
i"i.S —
A qui Voltaire fera-t-il admettre que Des Barreaux a
passé pour athée uniquement sur le conte de l'omelette au
lard ^ et sur deux vers de la Satire X de Boileau publiée
seulement en 1692 ? A personne. Malheureusement
l'Illustre débauché, comme l'appellent Chapelain et Le
Pays ^ tout en étant le héros de dix historiettes de ce
genre, avait autre chose à se reprocher. Il avait ses
chansons, la plupart sont perdues, et ses poésies libertines
qu'on se passait sous le manteau. Un recueil publié à
l'étranger les groupait même en 1667 ', six ans avant sa
mort. Si son nom était absent, le titre de certaines pièces
ne laissait prise à aucune équivoque pour les contempo-
rains au courant de ses faits et gestes ^
Le sonnet suivant n'est-il pas d'un athée ?
Mortels^ qui vous croyez quand vous venez à naistre,
Oldigez à Nature, ô quelle traluson !
Se montrer un moment, pour jamais disparoistre,
Et pendant que Von est voir des mau,i: à foison.
demie des Sciences. Il confond Frcnicle de Bussy, géomètre, membre de
l'Académie des Sciences avec Nicolas Frenicle, le poète, son frère aîné,
l'ami de Théophile et de Golletet, mort en 1661.
(i) Ce conte a paru pour la première fois dans la Menagiana, i<^ édition
augmentée 1694, t. P'', pp. aaS et 2-24.
(2) Lettre de ChajDclain à Balzac du i5 Décembre 1G40 ; Anutiez, Amours
cl Amourettes, 1664, lettre 12 du IIF livre reproduite plus loin.
(3) Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes, tant en prose
qu'en vers, IP partie. Cologne, Pierre du Marteau, 1667, in-12 (pp. 198 à
232).
(4) Voici un de ces titres : Stances sur ce que l'auteur était mieux
auprès de sa Maistresse que Monsieur le Cardinal de Richelieu qui estoit
son rival (p. 2 14).
. Tenant plus du néant que Ion ne fait de L'esti-e,
Je la y dit autrefois et bien moins en saison^
Estudions-nous plus a jouir qu'à eonnoistre^
Et nous servons des sens plus que de la raison.
D'un sommeil éternel ma mort sera suivie.
J'entre dans le néant cpianil je sors de la vie.
O déplorable estât de ma eonditiou !
Je renonce au bon sens, je liais l'intelligence,
D'autant plus que l esprit s'élève en co/uioissance,
Mieux' voit-il le sujet de son affliction .
En voici un deuxième non moins catégorique :
Mortel, qui que tu sois., n ciye plus à frémir
De l'horreur de la mort et de la sépulture.
Ce n'est qu'un doue repos oii tombe la Nature.,
Dont l'insensible estât ne doit faire o-émir.
Ao.s" sens s'éteignent tous quand on vient à périr,
De l'cime avec le corps ne se fait point rupture.
Ce n'est qu'extinction de chaleur toute pure ;
Donc est-ce un si grand mal que d'avoir à mourir.^
Peut-estre nostre mort sera~t-elle impréveile,
Peut-estre pourra-t-eUe échapper nostre veue,
Par V insensible effet d'un violent transport.
C'est pourquoy de tout point contentons nostre envie,
Du reste, eh ers amis., laissant faire le sort.
Des pen sers de la mort n'affligeons point la vie.
13
i(Jo
Voltaire a-t-il ignoré ces sonnets.... et les autres? Il
les avait lus : « Ses petites pièces de poésie sont encore
entre les mains des curieux, elles sont toutes assez
hardies \ » Le Philosophe, on le sait, s'effarouchait diffici-
lement !
Un point d'interrogation se pose ici : Pourquoi Vol-
taire essayant de blanchir la mémoire de Des Barreaux
ne cite-t-il pas un seul de ses vers ? La réponse est facile ;
il ne le pouvait sans se démentir cruellement. Apôtre de
la raison, au nom de laquelle il exterminait toutes les reli-
gions, le Patriarche de Ferney s'est refusé à être l'écho de
l'adversaire acharné de cette raison. Que pensait-il en son
for intérieur de ce sonnet" :
I/Honnnc a dit en soi} C(vur sot et audacieux^
Je suis niaistre ahsolii de la terre habitable^
Des plus ji ers aniinau.v je suis vietorieu,i\
Et ma raison sur tout me rend eonsidérable.
(i) Catalogue des Écrivains français du iSièc/e de Louis XIV, art. Des
Barreaux (Jacques de La Vallée [sic], seigneur). L'édition originale du
^Siècle de Louis A7Fest de i;")!, 2 vol. in- 1-2; mais l'article Des Barreaux
n'a été intercalé que dans l'édition de 176*^. S. 1. ('4 vol.), t. I", p. 58 (Bibl.
Nat. Beuchot,Z 825), c'est-à-dire après la publication des « Lettres àM^'' le
duc***». Cet article reproduit l'allégation sur la paternité du sonnet du
Pénitent donnée à l'abbé de Lavau et contient les lignes suivantes : « Des
Barreaux est connu des gens de lettres et de goût par plusieurs petites
pièces de vers agréables dans le goût de Sarasiii et de Chapelle. Il était
conseiller au Parlement. On sait, qu'ennuyé d'un procès dont il était rap-
porteur, il paya de son argent ce que le demandeur exigeait, jeta le procès
au feu et se démit de sa charge. Ses petites pièces sont encore entre les
mains des curieux ; elles sont toutes assez hardies... »
(2) Tous les sonnets de Des Barreaux (|ue nous avons reproduits plus
loin ont été publiés dans le Recueil de quelques pièces nouvelles et
galantes tant en prose qu'en vers. Seconde partie (marque à la Sphère).
A. Cologne, chez Pierre du Marteau, 16G7, in- 12.
— i6i —
Que pour te regarder tu preris de mauvais ijeuA\
Animal fastueu.v autant que misérable !
Connais tes jjrojjres niau.v, et plus judieieux
Ne te vante point tant (Testre si raisonnable.
Le regret du jjassé, la j)eur de V avenir,
Le chagrin du présent, penser quil faut finir,
Qui nous livre en vivant les assauts les plus rudes.
Les crimes que commet le fer et le poison,
Les larmes, les soupirs et les inquiétudes,
Ce sont les beaux présents que te fait ta raison.
Cette constatation nous amène à chercher le mobile
auquel il a obéi en parlant si favorablement et, ajoutons-le,
si inexactement de l'Illustre débauché. Ce mobile, nous le
découvrons dans l'influence de Des Barreaux sur la jeu-
nesse de son époque ; c'est un libre-penseur comme lui,
c'est un démolisseur d'une taille infiniment moindre mais
un démolisseur ; enfin leur caractère à tous deux était un
mélange de faiblesse et de cynisme. Voltaire, le cas
échéant, n'aurait, non plus que Des Barreaux, hésité à
engager un ami à se laisser supplicier pour s'éviter à lui-
même la place de Grève ! Hanté comme lui d'une crainte
permanente et invincible de la mort, il se sentait disposé
en face du trépas à toutes les palinodies. Leurs natures
sympathisaient ; en le réhabilitant, il se réhabilitait à ses
propres yeux. Est-ce là une illusion de notre part? Nous
allons voir si nous nous sommes égarés en examinant
comment et pourquoi Voltaire enlève à Des Barreaux la
paternité du sonnet du Pénitent.
— lO'i —
A-t-il simplement rompu une lance en l'honneur de la
vérité historique ou a-t-il estimé que ce sonnet était une
tache dans la vie de Des Barreaux, une défaillance de cet
esprit supérieur ?
Si la première hypothèse triomphe, nous ferons
amende honorable ; si la seconde, au contraire, se vérifie,
nous aurons pénétré un peu la psychologie du Patriarche
de Ferney.
LE SONNET UU PÉNITENT EST-IL DE L'ABBÉ DE LAVAU ?
Quelles raisons Voltaire apporte-t-il pour ôter à Des
Barreaux ce sonnet du Pénitent :
Grand Dieu! tes jugemejis sont remplis cV équité :
Tous jours tu prends plaisir à nous estre propice ;
Mais j'ay fait tant de mal, que jamais ta honte
Ne peut me pardonner sans choquer ta justice.
Guy, mon Dieu, la i^randeur de mon impiété
Ne laisse à ton pouvoir que le choLv du supplice :
Ton intérest s'oppose à ma félicité,
Et ta clémence mesme attend que je périsse.
Contente ton désir puisqu'il t'est glorieux :
Offense-toi des pleurs qui coulent de mes yeux ;
Tonne, frappe, il est temps; rends-moy guerre pour guerre.
— iG3 —
J'adore en périssant la raison qui t'aigrit,
Mais (/cssiis quel endroit tombera ton tonnerre,
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ.
Il invoque :
I*' le désaveu du Poëte ;
2" une lettre de l'abbé de Lavau à l'abbé Servien,
lettre dans laquelle le premier se déclarerait l'auteur du
sonnet (Catalogue des Ecrivains français du Siècle de
Louis XI \\ article Des Barreaux) .
Sur le désaveu
Où Voltaire a-t-il pris le désaveu ? Dans une note de
Brossette, édition des Œuvres de Boileau de 1716,
(2 vol. in 4"^) : « Le fameux sonnet du Pénitent qui com-
mence par ce vers : Grand Dieu! tes jugeniens sont rem-
plis d'équité, a toujours passé pour être de Des Barreaux,
cependant il se fâchait tout de bon quand on lui en
parlait, il fit même d'assez mauvais vers français pour le
désavouer, quoique d ailleurs ce sonnet soit fort beau. »
Ces vers ont échappé à nos recherches — nous ne le
regrettons pas autrement — quelle portée auraient-ils en
face de cette épigramme de Denis Sanguin de Saint-Pavin,
son compagnon de débauche :
Tir sis tremble : Il est incertain
Quel doit estre un jour son destin.,
Il chans^e à tout moment de vie :
Malade, il est /tomme de bien ;
— i6', —
En pleine santé, grand impie;
Mort, il craint de n'estre plus rien.
Que je plains son inquiétude !
C'est en vain qu'il prétend connoistre le futur ;
Qu'il mette toute son étude
A jouir du présent : C'est tous] ours le plus sûr^.
Inutile de se préoccuper de la dénégation de Des
Barreaux, d'autant que les désaveux en matière littéraire
ne comptent guère, pour Voltaire moins que ppur tout
autre car il a passé sa vie à renier effrontément la plus
grande partie de ses ouvrages. Il l'a dit expressément :
(( Le mensonge n'est un vice que quand il fait du mal ;
c'est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez
donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un
diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais
hardiment, et toujours. Mentez, mes amis, mentez ; je vous
le rendrai dans l'occasion". »
Ce premier argument est inexistant.
Sur la lettre de l'abbé de Lavau
Cette lettre est antérieure à 1694, année de la mort de
l'abbé de Lavau ; Voltaire l'a eue en mains avant 1714 si
l'abbé Servien la lui a communiquée ; or en 1 714 il finissait
ses humanités au collège Louis le Grand ! Après cette date
elle lui serait parvenue de seconde main. En dehors de
(i) Cette épigramme était inédite, elle a été publiée pour la première
fois dans notre Bibliographie des recueils de poésies publiés de 1697 à
1700, t. III, p. 527.
(2) Lettre à Thiriot du 21 octobre 173G.
Voltaire, personne n'a vu cette lettre, elle est toujours
inédite en 1908. Elle démontrerait que l'Abbé de Lavau a
réclamé le sonnet du Pénitent, il l'aurait fait « étant jeune
et inconsidéré^ » (inconsidéré, parce que cet acte de foi
chrétienne serait le désaveu du libertinage de TAbbé !). Le
Patriarche de Ferney n'ajoute aucun détail et ne nous
apprend pas, oubli regrettable, à quel moment ce sonnet
a été composé. Les mémoires du temps sont muets sur
l'abbé de Lavau ; nous ignorons son âge en i()G8, année
de la première impression du sonnet, nous savons seule-
ment que, chargé d'une mission en Allemagne, puis à
Rome, il était entré en 167 1 dans les ordres après avoir
abandonné la diplomatie. Nommé Garde des livres du
Cabinet du roi au Louvre, il fut reçu le 4 mai 1679 '^ l'Aca-
démie française en remplacement de Habert de Montmor.
M. Le Gendre, abbé de Clairfontaine, est le seul écrivain
contemporain (en dehors de l'abbé d'Olivet) qui l'ait mis
en cause un peu longuement à propos de la querelle des
anciens et des modernes. Rien ne laisse pressentir dans
les lignes suivantes l'auteur du sonnet du Pénitent, on se
garde de lui en faire honneur, ce silence est significatif :
« 1693. M. de Paris (M'' de Harlay) fit agiter cette question
(celle de la prééminence des anciens sur les modernes)
devant lui, il voulut que je prisse part ; je m'en défendis,
d'autant qu'à demeurer neutre on juge plus sainement quia
tort ou raison. Le poëte Martignac (précepteur du marquis
de Chanvallon, neveu de l'Archevêque) fut le tenant des
(i) Catalogue des Ecrivains français du Siècle de Louis XIV, notice sur
Des Barreaux.
— iGG —
anciens. Il portait son culte jusqu'à l'idolâtrie, c'est-à-dire
jusqu'au ridicule. Il y entrait sans doute de la reconnais-
sance : il avait pris dans leurs ouvrages ce qu'il y avait de
supportable dans les siens. Le champion des modernes fut
l'abbé de Lavau, homme de quelque naissance, qui ayant
fait le mariage d'une des filles de Golbert avec le fils
aîné de la maison de Mortemart, ne demanda pour récom-
pense qu'une place à l'Académie ; ce fut à sa confusion :
il n'était point homme de lettres ; il disait pour se discul-
per que beaucoup étaient entrés pour faire preuve de litté-
rature. Ni lui ni Martignac ne défendit bien sa cause, elle
était en mauvaises mains. Le Prélat n'en fut pas fâché,
il aimait à briller aux dépens d'autrui\ »
Voilà donc un académicien, sans bagage littéraire ^
ayant à son actif quatorze vers remarquables et remarqués
et il les laisse passer, sans protester, sous le nom d'un
autre. Dès 1671, dans le t. I du Recueil de poésies chres-
tiennes et diverses, dédié à ]\P' le Prince de Gonti^ ces
quatorze vers sont donnés à Des Barreaux et l'abbé de
Lavau ne rectifie pas ! Une seconde édition, ou plutôt les
exemplaires invendus de la première sont remis en circu-
lation en 1679 et en 1682 avec des additions, réclame-t-il ?
Non. Douze ans plus tard, il disparait au milieu de l'in-
différence générale.
(1) Mémoires àe Louis Le Gendre, abbé de Clairfontaine, Magasin de
librairie, 1809, p. !^'^\.
(2) On n'a même pas conservé le texte de son discours de réception.
(3) Ce recueil est dû, en réalité, à Loménie de Brienne, quoiqu'il porte
le nom de La Fontaine.
— iG- —
Le second historien de TAcadémie française, le conti-
nuateur de Pellisson, Tabbé d'01ivet\ en 1729, dans sa
notice sur l'abbé de Lavau semble ignorer qu'il ait taquiné
la Muse ; il ne relate aucun incident de son existence
auquel s'appliquerait le sonnet du Pénitent. Ces alexan-
drins d'une envolée superbe, qui traduisent le retour à la
foi d'un pécheur endurci, ne peuvent être d'ailleurs l'œuvre
d'un novice en poésie, à moins d'admettre quelqu'interven-
tion surnaturelle, l'inspiration divine, un miracle, car les
anthologies publiées de i65o à 1700 ne contiennent même
pas un distique de l'abbé de Lavau ! \'oltaire se refusant à
croire aux miracles, comment cet esprit d'ordinaire si
perspicace a-t-il oublié d'éclairer sa lanterne ? Gomment
ne s'est-il pas aperçu que son affirmation rencontrerait
des incrédules, et qu'on traiterait son article sur Des
Barreaux comme il a traité les vérités chrétiennes ? Nous
allons trop vite. Voltaire aurait déniché encore une soi-
disant pièce de l'abbé de Lavau, mais il l'a servie parci-
monieusement : quatre vers sur les seize de Lépitaphe de
Lully. Soyons plus généreux :
O Mort, qui cachez tout dans vos d émeuves sombres,
Vous, par qui les plus o-ra/uls Héros ^
lSous préte.vte d'un plein repos^
Demeurent obscurcis sous d'éternel les ombres ;
Pourquoi venir par un faste nouveau,
Renouveller la, scandaleuse I/istoire
i) Histoire de l'Académie française. Paris, 1729, 2 vol. in-12 l'ire éd.
— 168 —
D'un Libertin incliii^ne de Mémoire
Peut-estre même indigne du Tombeau ?
S'est-il jamais rien vu de si mauvais exem^ple :
L'Opprobe de nos jours triompher dans un Temple
Ou Von rend à genou.r hommage au Roy des deux?
Ali ! cachez pour jamais ce spectacle odieux,
Laissez tomber, sans plus attendre.
Sur ce buste Ji ont eux vostre fatal rideau.
Et ne montrez que le flambeau
Qui devroit avoir mis V original en cendré.
Est-ce fatalité ? le doute, l'affreux cloute subsistait
avant 1767. Y a-t-il même doute? Non. Dès 17.20, cette
épitaphe est insérée dans la seconde édition des Œuvres
d'Etienne Pavillon et dans les suivantes de 1747 et 1760,
cette dernière due aux soins de Lefèvre de Saint-Marc.
Voltaire ignorait-il Pavillon ? Pas le moins du monde, il le
mentionne dans le Temple du Goût et dans le Catalogue
des Ecrivains du Siècle de Louis XIV ^
Voilà bien des impossibilités se dressant devant la
thèse de Voltaire ; en dehors de son autorité aucun indice,
si faible soit-il, n'est en faveur de Tabbé de Lavau.
Le sonnet du Pénitent n'appartient donc pas à l'abbé
de Lavau : il n'a pas eu l'occasion de le penser, il était
incapable de Fécrire. Ce point acquis, est-il de Des
Barreaux ?
(i) P. Il/,, t. XIV de l'éd. Moland, Cat. des Écrivains français du
Siècle de Louis XIV.
— 1^9 —
LE SONXKT DU PÉNITENT EST-IL DE DES BARREAUX ?
Examinons successivement pour Des 13arreaux :
i'* Les circonstances de sa vie qui justifieraient ce
sonnet ;
2^ Les témoignages contemporains ;
3*^ Son talent poétique.
L'inconsistance ou, si on aime mieux, les variations des
idées philosophiques du disciple de Théophile est suffisam-
ment établie par Saint-Pavin (on connaît son épigramme)
et par d'autres témoins : d'après Tallemant des Réaux^ :
« Il a tousjours esté impie ou libertin, car bien souvent ce
n'est que pour faire le bon compagnon. Il le fît bien voir en
une grande maladie qu'il eut ; car il fit fort le sot et baisa
bien des reliques. Quelques mois après, ayant oiiy un
sermon de l'abbé de Bouzez (Bourzeis, de l'Acad. fr.), il
lui fit dire par Mad. Saintot qu'il vouloit faire assault de
religion contre luy. Je le veux bien, répondit Tabbé, à la
première maladie quil aura^ « et Nicolas Ghorier"' : a Je
ne sais pas s'il y eut jamais homme plus illustre ou plus
diffamé. Esprit audacieux et téméraire, sans constance
comme sans courage, il mêloit le ciel et la terre, contemp-
teur des dieux par une molle et lâche dissimulation, c'était
un véritable Gapanée. Tout cela n'était que feinte, car
pour peu qu'il réfléchit, il tremblait. Ce Dieu qu'il niait
(i) Historiettes, t. W , p. '18, de l'éd. donnée par Paulin Paris.
(2) Vie de Pierre de Baissât (en latin), 1680, in-i'2.
clans ses discours mensongers, à la moindre crainte il
l'adorait en suppliant. En pleine santé, il délirait. 11 se
mentait à lui-même et n'avait nulle foi en son imposture.
11 s'en imposait à lui-même à bon escient et à dessein. »
Des Barreaux a-t-il subi une de ces crises physiques
ou morales, une maladie grave où la foi des jeunes années
reprend soudainement son empire ? Cette crise, cette
maladie, Guy Patin l'annonce dans sa lettre du 28 mai
1666 : a On me vient dire que le débauché M. Des
Barreaux est mort, belle àme devant Dieu s'il y
croyait » et le 18 juin suivant, Guy Patin insiste :
a On ne dit plus rien de M. Des Barreaux, je ne sçay où
il est à présent. 11 a vécu de la secte de Crémonin : point
de soin de leur Time et guères de leur corps, si ce n'est trois
pieds en terre. >> Un an et demi après, le sonnet du Péni-
tent est imprimé dans la Seconde partie du recueil de
pièces galantes en prose et en vers, de Madame la Com-
tesse de La Suze et d'une autre dame, comme aussi de
plusieurs et différents autlieurs. Paris, (rabriel Quinet,
1608^ sous le titre : Sonnet du sieur D** B*** en mou-
rant. Le rapprochement des dates est suggestif, les
initiales sont probantes. Loménie de Brienne, trois ans
plus tard, en 1671, l'insère, on Ta vu, dans le t. I d'un
Recueil de poésies chrétiennes et diverses... avec, cette
fois, le nom de Des Barreaux en toutes lettres".
A quelle source les collecteurs de ces recueils allaient-
(i) L'achevé d'imprimer est du 3i Décembre 1667. Le sonnet du
Pénitent est à la page lïl.
{■A P. '^iG.
ils s'approvisionner Je pièces inédites ? Sinon clans les
nombrenx manuscrits oii les curieux du xvii^ siècle
copiaient les poésies qu'on se passait de main en main.
La plupart de ces manuscrits sont venus s'échouer dans
nos grandes bibliothèques publiques : Bibliothèque Natio-
nale, Bibliothèque JMazarine, Bibliothèque de l'Arsenal,
Bibliothèque Sainte-Geneviève. Nous les avons compulsés
avec soin ; beaucoup renferment le sonnet du Pénitent,
quelquefois sans signature, souvent avec celle de Des
Barreaux, jamais avec celle de l'abbé de Lavau ou d'un
autre auteur. N'est-ce pas là une présomption favorable à
regard de Des Barreaux ? Mais une présomption ne vaut
pas un témoignage direct, celui d'un contemporain, d'un
ami par exemple. Eh bien ! ce témoignage, Boursault,
l'adversaire de Boileau, va nous le fournir sous la forme
d'une lettre adressée à Des Barreaux reproduisant ce
sonnet et dans laquelle il rappelle que Des Barreaux lui
avant « témoio-né de si bonne heure toute la tendresse et
toute la bonté d'un père, il embrasse avec avidité la pre-
mière occasion qui se présente de lui marquer toute la
reconnaissance et tout le respect d'un lils » et plus loin :
(( Ce fut vous (je m'en fais trop d'honneur pour le cacher)
qui me trouvâtes le premier des dispositions à la poésie ;
la vôtre me servit de règle pour y réussir » Cette
lettre a paru en juin 1697 \ elle est décisive. N'omettons
pas une dernière preuve venant d'un homme traité par
'Voltaire de « philosophe judicieux, éternel honneur de la
(i) Lettres nouvelles de M. Boursault, 1G97, ''i"''^! P- '-^'i'
raison humaine » : Dans l'article Des Barreaux de son
Dictionnaire critique (i'^' édition, 1697) composé sur des
mémoires qui lui avaient été communiqués, Pierre Bayle
est non moins affirmatif : « Il avait fait un sonnet dévot
deux ou trois ans avant sa mort (il fallait écrire sept ans)
qui est connu de tout le monde et qui est très beau. »
Le talent poétique de Des Barreaux étant hors de
question après nos citations \ le sonnet du Pénitent n'a
donc pu être écrit que par lui.
(i) Des Barreaux non seulement était bon poète, mais il récitait ses
vers d'une telle sorte qu'il en doublait le prix. René Le Pays nous en
a laissé le témoignage : A INIad. L. P. D. Y. D. C. Il luy dit ses sentimens
sur trois sonnets faits par M. I). B. (Des Barreaux). Lettre XIL « En
sortant hier de chez vous, je perséculay si fort Monsieur des B qu'il
me donna les trois sonnets qu'il avoit récitez en vostre présence, et que
nous avions tant admirez. Mais, Madame, oseray-je vous le dire ? Depuis
que je les ay écrits, je ne les trouve plus beaux. L'air dont cet Illustre
débauché nous les débita, y ajoùtoit tant de force et d'agrément, qu'il
estoit difficile de ne se laisser pas emporter à l'harmonie du son et à la
nouveauté des pensées. Mais depuis que je les ay veus sur le papier,
dépoiiillez de ces deux avantages, et ornés de leur seule beauté, dans les
mêmes vers et dans les raesmes pensées, je u'ay plus trouvé les mesmes
appas, ny la mesme délicatesse. Je m'imagine que la copie que je vous
envoyé vous donnera les mêmes sentimens, et qu'elle vous fera repentir
de vostre admiration et de l'excez de vos louanges. Il faut avouer. Madame,
que la parole et la nouveauté sont des véritables trompeuses et tout leur
éclat n'est le plus souvent que foui-berie et imposture. La parole d'un
homme qui récite bien, se glisse je ne sçay comment dans nostre esprit,
le surprend par son harmonie, et l'emporte sans qu'il ait le tenqDS de se
reconnoistre. La nouveauté est encore plus adroite, elle prend nostre âme
par son foible, elle y entre par un endroit dont elle n'avoit point de soupçon ;
et ce qu'il y a de plus estrange, c'est que nostre âme est ravie de cette
surprise, et qu'elle sçait bon gré qu'on entre chez elle par une porte qui
n'avoit point esté ouverte. Elle trouve d'abord des charmes en cette fourbe :
mais quand la fourbe luy est conniie, bien souvent elle la méprise, et
s'estonne de s'estre estonnée de si peu de chose. En cela. Madame, le
plaisir a quelque rapport avec la douleur. Quand nous recevons quelque
coup impréveu, d'abord il nous surprend et nous abat; mais lors que le
premier trait de la douleur a fait son effort, elle s'émousse et devient si
- 173 -
POURQUOI VOLTAIRE A-T-IL RETIRÉ A DES BARREAUX
LE SONNET DU PÉNITENT ?
Enfin on remarquera avec quel dédain Voltaire parle
de ce sonnet, il avait été devancé par le soporifique Mar-
montel, l'auteur des Incas. Ne réveillons pas Marmontel !
Le jugement de Voltaire est de parti pris ; en chicanant la
forme, il veut atteindre le fond : pour lui un sonnet reli-
gieux est un sonnet détestable. Et ce sonnet, un libre-
penseur l'aurait commis ! Hypothèse inadmissible. Un
libre-penseur non athée ne retombe pas dans les absur-
dités du christianisme, quand la « divine raison » s'est
manifestée, elle ne nous abandonne plus. En refusant à
Des Barreaux le titre d'athée, Voltaire demeurait dans la
logique, il combattait les d'Holbach, les La Mettrie, les
Toussaint, les Helvétius, qui marchaient sur ses traces
non parce qu'il était leur adversaire — -une nuance les sépa-
rait— mais par crainte de la concurrence; il ne devait
exister qu'un Voltaire! Jérôme de Lalande, le célèbre
astronome, un des intimes du philosophe, athée déclaré,
n'a pas hésité à le faire figurer dans son Supplément au
Dictionnaire des Athées de Sylvain Maréchal : « .Je l'ai
beaucoup connu, depuis 1761 jusqu'à sa mort et je suis
certain qu'il était athée. Madame Denis, sa nièce, me
foible, qu'en peu de temps nous ne la sentons plus. Voilà à peu près ce
que les sonnets de Monsieur des B onl fait dans mon esprit, je me
persuade que dans le vostre ils ne réussiront pas mieux. Si je ne me
trompe, Madame, faites-moy la grâce de me le mander, et de m'apprendre
si mon dégoust vient de la mauvaise qualité de la viande, ou du désordre de
mon lenipéranient. » [Aitiiliez, Amours cl Amourettes, 1664).
'7i
l'assurait, mais il ne voulait pas qu'on en parlât ; il
regardait
hommes '.
reo-ardait la croyance d'un Dieu comme nécessaire aux
Voltaire a travesti la physionomie de l'illustre Débau-
ché, de l'athée il a fait un déiste ; le sonnet du Pénitent le
contrariait, il le lui a enlevé ; la lettre de l'abbé de Lavau,
si elle a existé, servait son dessein, il s'en est emparé sans
scrupule ; mais le sens critique du Patriarche de Ferney
était trop aiguisé pour qu'il y ajoutât foi. A-t-ellè existé ?
Nous en doutons ; il a dû l'inventer. M. Faguet assure que
Voltaire « ne ment jamais, n'invente rien...». L'exception
ici confirmerait la règle.
PIERRE ET PAUL DU MAY — LES POÉSIES LATINES
DE DES BARREAUX
L'abbé d'Olivet a évoqué, en des termes charmants la
figure de Pierre Du May, de ce bon vieillard aveugle à
(i) Voici la suite de la notice de Lalaude : « J'ajouterai quelques
passages de Voltaire à l'appui de mon assei^ion. « Quand il faut rendre
son corps (dit-il) aux éléments, et ranimer la nature sous une autre forme,
ce qui s'appelle mourir; quand ce moment de métamorphose est venu,
après avoir vécu une éternité ou avoir vécu un jour, c'est précisément la
même chose. » (Micromégas).
Est-ce là ce rayon de l'essence suprême,
Que l'on nous peint si lumineux,
11 naît avec nos sens, croit, s'affoiblit comme eux :
Hélas ! périra-t-il de même.
Voltaire disait à un poëte qui lui demandait son opinion sur Dieu :
« Croyez en Dieu, il n'y a rien de plus poétique. » (Montlinot {sic), proba-
blement l'abbé Moussinot, l'ancien homme d'affaires de Voltaire') me l'a
assuré. (Catalogue des auteurs qu'on aurait pu ajouter au Dictionnaire des
Athées de Sylvain Maréchal). (Bib. Nat., Z, 29'|o6.)
qui il soumettait avec la belle sérénité de l'adolescence
ses odes latines, se fiant à l'infaillibilité de son jugement,
surtout si ce jugement se traduisait par un éloge ! C'est
coquetterie de sa part de le vieillir de quelques années,
étant lui-même plus qu'octogénaire ; Pierre Du May en
1708 avait 77 et non 80 ans, il devait mourir en 171 1 .
L'abbé d'Olivet et La Monnoye se sont rencontrés
pour rendre justice à Pierre Du May\ voici ce qu'en a dit
Pérudit bourffuio'non : « Toutes les comiiositions fran-
çoises de cet auteur ne sont bonnes qu'à supprimer, mais
il primait dans la poésie latine, soit pour la pensée, soit
pour le tour, soit pour Pexpression, à quelques endroits
près où, la chaleur l'emportant, il donnait un peu dans
l'obscur. Il a fait des vers lyriques ou élégiaques et des
héroïques dignes des anciens. » La Monnoye parle aussi
d'un recueil de vers latins de M. Du May qui lui fut
dérobé et qui n'a pu être retrouvé.
Quand Pierre Du May en 1708 parlait de Des
Barreaux, il revivait des temps éloignés, ceux 011 l'Illustre
débauché fréquentait de 1657 à 1678 les Le Gouz et les
Lantin, tous deux conseillers au Parlement de Bourgogne,
La Monnoye a fait l'épitaphe de Pierre Du May :
De /'illustre Du May, dont tu vois le tombeau,
Passant, révère ici la cendre.
Dijon, quoique Toulouse eût le droit d y prétendi'C,
En fut le glorieux berceau.
L'Ouche sur sa rive tranciuille,
En a longtemps oui les vers c/tarmans et doux.
La Garonne en conçut un envieux courroux '
Et du temps même de Virgile
Le Tibre en eût été jaloux.
14
- 176-
qui ne l'ont pas oiibli('' dans leurs recueils d'anecdotes ^
Sa physionomie était assez marquée, son prestige assez
grand pour donner du prix à des détails qui chez d'autres
eussent passé pour insignifiants. Sa façon de boire tra-
duite par l'expression si pittoresque : .s^^ paillardcr la
Langue dont il se servait pour la qualifier, avait frappé
non seulement Pierre Du May, mais tous ceux qui l'ont
reçu à leur table. Ce n'était pas dans les habitudes de
lever son verre presque à chaque morceau, en buvant
lentement et à petits coups. Nicolas Chorier, dans la Vie
(le Pierre deBoissat, est encore plus explicite à cet égard :
« Boissat lui donna de grands festins, comprenant bien
qu'il ne pouvait rien faire de plus agréable pour cet
homme si ami de la bonne chère. A ces repas il admit
comme convives M. Georges de Musy, premier président
de la Cour des Aides et moi. M. de Musy lui offrit aussi un
excellent dîner, j'y fus également invité. Des Barreaux
aimait surtout le bon vin. Autant de gouttes dans son
verre, autant, disait-il, de rayons de soleil cristallisés par
un art de la nature. Il buvait à petits coups, goutte à
goutte, doucement et par intervalles; il ne se laissait
jamais aller à boire à pleine coupe. Il ne faut pas, disait-il,
noyer la soif d'un seul coup, mais l'apaiser peu à peu et
par moments, plutôt que de l'étancher tout à fait. L'un
fait naître le goût de la volupté, l'autre le fatigue et en
émousse le sentiment. »
(i) Supplément du Méiw^iana par Pierre Le Gouz, conseiller au Par-
lement de Bourgogne. Lantiniana ou recueil de plusieurs choses dites par
INI. J. B. Lantin, conseiller au Parlement de Bourgogne. (Bib. Nat., JNIs.
2i2j',. Bibl. de Dijon, Ms. 962).
D'ailleurs Des Barreaux avait connu Pierre Du May
tout enfant ; avant d'être son hôte, il avait été le com-
mensal de son père Paul Du May, seigneur de Saint-
Aubin, fils d'un médecin de la Faculté de Montpellier, né
à Toulouse au mois d'Août i585, et mort conseiller à
Dijon le 29 Décembre [645-
Ce Paul Du May est même l'auteur de Stances sur le
sein d'Angélique (1609) et de deux sonnets assez étranges^
restés ignorés de son biographe l'abbé Philibert Papillon.
Voici les deux sonnets :
SUR LIIOMME
L' h online n'est rien f/uun mort, qui traîne sa carcasse,
Llioniine 11 est rien qiLun ver, qui de la terre naît,
Llioimne n'est rien qu'un vent, qui sou f fie un petit trait,
Lliomnie n'est rien en sotj. quun songe qui se passe.
L'homme n'est rien qu'un ombre, aussi tost il trépasse,
L'homme n'est rien, qu'un rien, que nommer on ne sçciit.
Mais (juoy ? Rien! non, car l'homme est un estre parfait ;
Qiioy, qu'Ombre ? non, car l'homme est un corps qui tient place
L'homme n'est pas un songe, ains un esprit vivant,
Est-il vent ? non, mais Ame en compas se mouvant :
L'homme n'est pas un ver, mais du grand Dieu l'image ;
(i) On ne lit ces deux sonnels que dans les exemplaires cartonnés du
Recueil des plus beaux vers de Messieurs Malherbe, Racan... Paris,
Toussainct du Bray, i63(), où ils font partie des pièces remplaçant lOde
contre le duc de Savoye de François Maynard enlevée sur Tordre du
cardinal de Richelieu; par contre, ils se trouvent dans la réimpression de
iG'iS qui n'a plus l'ode au duc de Savoye.
— irs
Et moins cst-ii nii mort ^ puisqu'il souspirc bien :
Qa\\st-il doncqucs ? il. est en son pèlerinage,
Un Mort, un. Ver, un Vent, un Songe, un Ombre, un Bien.
SUR L'AMOUR
Amour n'est rien qu'un Ciel, oii e/iacun voit sa belle,
Amour n'est qu'un Enfer, oii nos cœurs sont gesnez,
Amour n'est rien qu'un Dieu, qui nous rend fortunez,
Amour n'est qu'un Démon, qui nos âmes bourrelle.
Amour n'est rien qu'un Jour, qui nos ans renouvelle.
Amour n'est qu'une A'uit, qui nous rend forcenez.
Amour n'est rien qu'un feu, duquel nous sommes nez,
Amour nest rien quun froid, d'oii, notre sang se gelle.
Amour n'est que la Vie et le repos de tous.
Amour n'est que la Mort, qui couve dedans nous :
Que dis-je? non, l'Amour de tant de maiLV suivie
IS'est qu Enfer, que Démon, que Nuit, que Froid, que Mort ;
Mais hélas ! je me trompe, Amour je te fais tort :
Tu n'es que Ciel, que Dieu, cpieJour, que Feu, cpie Vie !
*
* *
Ce n'était pas seulement la poésie française qu'ai-
maient Paul et Pierre Du May, mais, on l'a vu pour le
second, la poésie latine, également familière à Des
— 170 —
Barreaux. Malheureusement les amateurs de belles-lettres
du xvii^ siècle se sont montrés moins empressés à
recueillir les pièces de leurs contemporains émules de
Virgile et d'Horace que celles des victimes de Boileau, de
là une pauvreté relative de nos grandes bibliothèques
publiques en manuscrits de cette sorte, l^^n tout cas nos
investigations ont été infructueuses. Sans l'abbé d'Olivet
nous ne connaîtrions pas le portrait de Des Barreaux tracé
par lui-même en 1660 et que termine le vers fameux que
Voltaire déclare prendre pour devise :
Tiirtara non metucns^ non affectât us Ohjnipiim .
Cette indication permettrait aujourd'hui d'identifier ce
portrait même s'il n'était suivi de ses initiales.
Nos recherclies dans les imprimés ont eu à peu près
le môme résultat ; qu'est-ce que les quatre vers perdus
dans les « Récréations littéraires » de Cizeron Rival ^ et
conservés grâce à une note inédite de Brossette : « M. Des
Barreaux m'a raconté autrefois (c'est encore Despréaux
qui parle à M. Brossette) qu'étant Ecolier, il fut mis en
pension au Collège de la Flèche oi^i il eut pour Régent le
Père Caussin. Ce Régent, pour exercer ses Ecoliers à la
Poésie, employoit souvent la dernière demi-heure de la
classe, à leur faire faire des vers dont il leur indiquait le
sujet. Un jour, il leur donna pour sujet les raisins peints
par Zeuxis, et qui étaient si beaux que les oiseaux les
(i) Récréations littéraires ou Anecdotes et l'emarques sur différents
sujets, recueillies par M. C. R**' (Cizeron-Rival). Paris, Dessaint; Lyon,
J. M. Bessiat, ijGii, in-12, p. 122.
— nSo —
venoieiit becqueter. Voici les vers que fit le jeune
Vallée et qui furent trouvés dignes du siècle d'Auguste :
Ceriiis ut aur colis ridet diffusa corimhis
Viriea., et liane eireuni penduLus errât lionos.
Ars dédit Jniic uvas : sed si natura dedisset^
Cœlicolis nectar funderc digiia fuit.
(Vois comme rit cette vigne éparse en ses grappes
dorées, comme partout pend au hasard sa parure ! L'art
lui a donné ses raisins ; si c'eut été la Natiire, digne
serait-elle de verser le nectar aux Dieux !) »
Des Barreaux, admirablement doué, se serait classé
parmi les premiers poètes français et latins du xvii^ siècle
s'il avait utilisé les merveilleuses ressources de sa
brillante intelligence au lieu de sacrifier uniquement, comme
il l'a fait et conseillé, à Vénus et à Bacchus :
// faut prendre pendant la vie
Tout le plaisir qu'on peut avoir,
La clarté que Dieu nous fait voir
D'une longue nuit est suivie.
Il nest cpie faire chère lie
Pour faire fort bien son devoir,
Peu de bon sens., point de sçavoir,
Nargue de la philosophie.
Je me dégrade de raison,
Je veux devenir un oison.
Et me sauver dans Vignorance.
— kSi
En heuvaiit toujours du nicilleur,
Celuij qui croit en coniuiissancc.
Ne fait quaccroistrc su douleur.
méritant ainsi cette virulente apostrophe de Ghorier\
bien peu qualifié cependant pour la lui adresser ;
(( Malheur à vous, Vénus et Bacchus, vous êtes des
monstres non des Dieux ! Des Barreaux était né pour
gravir les plus hauts sommets, vous l'avez misérablement
perdu : toi, Vénus, par ton impure lubricité, toi, Bacchus,
par ta honteuse et crapuleuse débauche. Vous l'avez ravi
à la gloire, à la lumière, à l'honneur, vous l'avez arraché
à lui-même, alors qu'il n'était plus maître ni de sa raison
ni de lui-même. »
(i) Vie de Pierre de Baissât. Et dire que Chorier est l'aïUeur d'un
recueil obscène écrit en lalin : Les Satires sotadiques de Louise Sigea de
Tolède sur les secrets de l'Amour et de Vénus. Grenoble (vers 1679! !
MON MEA CULPA
AMENDE HOiNORABLE A M. R. DURAND
CRITIQUE LITTÉRAIRE
de la Rei'ite d'Histoire Moderne et Contemporaine.
Des Barreaux a le mauvais œil; il a porlé malheur à Voltaire,
il ne m'a pas été plus propice. L'homme est désarmé devant la
fatalité. En veut-on une preuve ?
Je recevais le 6 juillet dernier la carte-lettre suivante, qui
m'était envoyée par mon éditeur, M. Henri Leclerc :
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
loi, rue de Yaugirard, Paiùs. — (Téléph. 702-19)
Le 6-7-07.
iNlonsieur,
Je désirerais avoir pour analyse et compte-
rendu dans la Revue d'Histoire Moderne et
Contemporaine, l'ouvrage suivant que vous
venez de pulilier :
F. Lachèvue. il Le prince des Libertins du
XVIP siècle. Jacques Vallée des Barreaux.
1) La Cliroiiique des Cliapons et des Gelinottes.
Je vous serais obligé d'en faire remettre un
o
exemplaire au Bureau de la Revue., loi, rue de
Yaugirard (Librairie Edouard Cornélvi. Le
compte-rendu vous sera adressé dès son appa-
rition.
Veuillez agréer, INlonsieur, l'expression de
mes sentiments distingués.
Le Rédacteur ex Chef.
Était-ce rinllueiice bienraisantc du spectacle de la nature: la
beauté du ciel de Courménil, la luxuriante végétation de ses
bois, la tache rouge des vaches normandes dans le vert intense
des prés, etc., etc., qui me fit négliger cette carte-lettre d'appa-
rence inoffensive ? C'est probable. En tout cas, je dois Favouer
à ma confusion, Fexistence de la Reçue d^ Histoire Moderne et Con-
temporaine ne me préoccu])ait nullement en juillet dernier et
j'ignorais même l'autorité dont jouissait son critique littéraire,
M. R. Durand. Fatal aveuglement ! Je ne pressentais pas à quel
péril grave je m'exposais bénévolement, le numéro de jan-
vier 1908 de la dite Reçue me Fa appris!
Il y a des gens qui sentent venir le danger, heureux mor-
tels ! Il suffisait, paraît-il, d'envoyer un exemplaire de m.o\\ Des
Barreaux (prix: 10 francs; net, 9 francs) pour apaiser le jNIino-
taure. Économie mal entendue ou plutôt, je le répète, fatal
aveuolement! Mais on est désarmé devant le Destin!
Est-ce vraiment à cette négligence, est-ce plutôt à la justice
immanente chargée de châtier les gribouilleurs de lettres, est-
ce enfin à une vengeance posthume que j'ai dû l'apparition delà
Vérité dans sa beauté immaculée me signifiant, sous la forme de
M. R. Durand, à propos de mon Des Barreaux, les plus tristes et
les plus désolantes vérités?
La dernière hypothèse, un peu troublante, m'a amené à pro-
céder à un sérieux examen de conscience. N'ai-je pas calomnié
involontairement un innocent ou éveillé la susceptibilité ances-
trale de M. R. Durand? Sur le premier point, la réponse tout
d'abord fut négative; sur le second, aucune hésitation : Le nom
de Durand, si agréable à mes oreilles, me rappelait la trou-
vaille de l'unique exemplaire du livre d'amour d'un pauvre poète
roué en 1618 et le plaisir éprouvé en dévoilant sa personnalité
et celle de son inspiratrice: Marie de Fourcy, sa cousine, mar-
quise d'Effiat et mère de l'infortuné Cinq-Mars. En réimprimant
« Les Méditations de E. D. «, j'estimais avoir ajouté un fleuron
à la couronne de gloire de l'innombrable famille des Durand et
m'ôtre concilié les sympathies de ses membres. Et voilà qu'un
Durand, non un Estienne — le coup eût été trop rude — , mais
un R (Roger? Raoul? Rodolphe? Robert? René?...) Durand me
— iS; —
traite « d'amateur au pire sens du mot » ! S'il s'etail ])orné à ce
coup de denl, passe encore, je me serais consolé, mais il a l'ait
de moi « un collectionneur d'anecdotes saugrenues et apo-
cryphes », etc., etc!... Ce rapprochement de noms: Estienne
Durand et R. Durand ne serait-il pas providentiel, n'y aurait-il
pas entre eux une relation de cause à effet? Estienne Durand,
du haut de l'Empyrée, mécontent de mes investigations indis-
crètes sur sa vie et ses amours, a-t-il chargé Pi Durand, le
choisissant de préférence entre tous les Durand, du soin
d'assouvir sa rancune. Un instant je me suis demandé si
M. R. Durand ne descendait pas de la victime du connétable de
Luynes ? Les généalogies ont beau ne mentionner aucun rejeton
d'Estienne, G. Golletct a beau le dire céli])ataire, le doute est de
rigueur en cette matière... Je m'égare, si par hasard j'allais
offenser M. R. Durand et diffamer sans le vouloir ses légions
d'aïeux, ^'ite, j'abandonne celte hypothèse; n'en parlons ])lus, et
pourtant si elle était exacte, de quelle lumière d'en haut resplen-
diraient les épithètes dont il m'a gratifié !
Faut-il maintenant égrener le chapelet de mes illusions per-
dues? Oui, il le faut, ne fut-ce que pour faire revivre une minute
le passé délicieux désormais effacé de ma mémoire. Ce calvaire
est dur à gravir, gravissons-le !
Distingué par VAcadc'/?ne des Inscriptions et BeUes-Lettres qui
accordait à ma BUdio graphie des recueils collectifs des poésies publiés
de 1591 à 1100 une récompense de 2.000 francs (fondation Rru-
net) en la qualifiant de répertoire inestimable pour Histoire de la
poésie française an X\IP siècle^, je croyais que mes travaux de
recherches offraient quelque intérêt. Cette Biblioi^raphie en
4 vol. in-4'' représentait six années de travail, et des hommes
tels que M. Gustave Lanson, professeur d'éloquence à la Sor-
bonne, directeur de la Reçue universitaire^ l'avaient jugée très
favorablement :
<( Il est superllu de faire l'éloge de la publication de M. Frédé-
(c rie Lachèvre. Le titre de son premier volume nous en détaille
(i) Discours de M. Ronû (Gagnai, séance publique annuelle du vendredi
iG novcnibi-e kjoG.
« suffisamment le contenu, et Ton voit de quelle inestimable
« utilité sera son travail j)our les historiens de la littérature et
(( pour les critiques, s'ils veulent bien s'en servir. C'est avec
« des collections pareilles de documents et de matériaux qu'il
(( deviendra possible, peut-être vers l'an 2000, si l'on ne perd pas
« de temps, d'écrire une histoire de la littérature française qui
« ait de la solidité et de la précision. Ce que ]M. Lachèvre nous
« offre est le résultat de très riches et patientes recherches... »
{Revue unwersitaire).
Dois-je encore citer M. Paul Bonnefon, de la Re^>iie d'Histoire
littéraire de la France^ ]M. Georges Vicaire du Bulletin de Biblio-
phile^ M. Georges Montorgueil de V Intermédiaire des Chercheurs
et des Curieux, M. Ad. van Bever du Mercure de France, le Père
Henri Chérot, etc., etc., non moins élogieux à son sujet? Je
m'arrête de peur de contrister ceux qui se sont si lourdement
trompés sur mon compte.
Je pouvais sans trop de témérité, on l'avouera, après avoir
i)ublié le Commentaire inédit de Le Verrier sur les Satires de Boi-
leau\ la Chronitfue des Chapons et des Gelinottes du Mans de Martin
de Pinchesne, etc., etc., m'estimer « le travailleur méthodique
et consciencieux » que m'opposait hier M. Pi. Durand alors
que je ne suis, d'après lui, on l'a vu, qu'un « amateur au pire
sens du mot », « un collectionneur d'anecdotes saugrenues et
apocr^ plies «, etc., etc.. Grâce à Dieu, cet excellent mais sévère
II. Durand ne laisse planer nulle incertitude sur sa pensée, elle
n'a rien de « chaotique » et il l'exprime dans une langue aussi
savoureuse que châtiée. Chirurgien littéraire, M. R. Durand se
place à part parmi les plus grands de notre époque, il tue l'œuçre,
(i) (c 11 y avait longtemps que Boileau n'avait eu la bonne fortune d'une aussi
imporlanle publication d'inédit. Le Commentaire de Le Vei-rier n'ajoute pas
seulement à celui de Brossette, et n'enrichit pas seulement de précisions
nouvelles l'interprétation de l'œuvre et la biographie de Despréaux; mais ce qui
en fait l'incomparable valeur, c'est qu'il est annoté, rectifié, refait par le poète.
Et ainsi, outre ce qu'il nous apporte de neuf, il authentique plus d'une fois la
tradition.
« M. Lachèvre, dont le nom seul est une garantie d'exactitude, a fait cette
publication avec une conscience que la seule disposition typographique du texte
suffit à manifester ». (Gustave Lanson, Revue Universitaire.)
mais il sauve l'/iuninw, il fait oublier Sainte-Beuve, et MM. Lan-
soii, Leniaître et Faguet, etc...; ces messieurs usent de trop de
ménagements, ils n'ont ni son coup d'œil, ni sa sûreté de main,
je tremljle pour eux, si ce « critique » s'occupe un jour des
« critiques ». Cette altière et farouche indépendance lui vaut
ici l'humble témoignage de mon admiration.
Mais à cette admiration se mêle aujourd'hui une reconnais-
sance toute fraîche qui en atténue peut-être le prix. Sans lui, je
restais perdu dans la Ibule obscure des écrivassiers de cinquan-
tième ordre. Il est pour moi ce que Boileaua été aux misérables
poètes du XYii" siècle. Quel que soit le sort des renommées faites
par ^IM. Lanson, Bonnefon, Vicaire, etc., etc., elles seront bien
pâles à côté de celles consacrées par 'SI. R. Durand: un volume
tout entier d'un de ces Maîtres, placé dans un des plateaux de
la balance de la Postérité, ne pèsera pas lourd si dans l'autre on
met une phrase, une ligne de jNI. R. Durand. Il vaut mieux être
ridiculisé par un grand homme que loué par dix écrivains de
second ordre, c'est l'avis des gens de bon sens. Honneur soit
donc à M. R. Durand, je garderai, grâce à lui, dans l'avenir, les
qualificatifs « d'amateur au pire sens du mot », de « collection-
neur d'anecdotes saugrenues et apocryphes » ; je ne puis m'em-
pêchcr de répéter ces deux appréciations lapidaires, elles se
complètent l'une l'autre, résonnent comme une musique exquise
et reviennent à chaque instant sur mes lèvres comme un refrain
enchanteur .
Est-ce à dire que j'aie été séduit du premier coup ? Non !
C'est le propre des œuvres fortes de ne s'imposer à l'esprit que
par la réflexion. Je l'avoue à ma courte honte, j'ai d'abord
méconnu la grandeur du service que venait de me rendre
M. R. Durand ; je n'ai pas eu l'à- propos de René Le Pays ripos-
tant au vers de Boileau :
Le Pays sans menfir est un bouffon plaisant ^ .
« Il est nécessaire qu'il y ait de méchants auteurs pour donner
« de l'éclat aux illustres, et si ces auteurs-là n'avaient rien
« écrit de mauvais, Boileau n'eût peut-être jamais rien dit de
(i) Satire III, vers 180.
I [)0 —
(( 1)011... » ' J'ai eu le tort grave, le tort in(|iialifiable de céder
à un accès de mauvaise liiiineur. Le vulgaire déclare que le
premier mouvement est le bon, non, mille fois non! Quand je
constate que j'ai pu protester contre la sentence de ^I. R. Du-
rand et dans des termes peu aimables, j'en pleure de douleur,
mais la réparation serait incomplète si je ne donnais ici le texte
de ma lettre qui prouvera combien la colère, mauvaise conseil-
lère, aurait fait de moi un monstre d'ingratitude digne de
l'oubli, si je ne m'étais ressaisi à temps :
Le Vésiuet, le lo ^lars 1908.
« Monsieur le Directeur,
« Vous avez pris la peine dont je vous remercie, d'envoyer
« à mon éditeur le compte rendu de mon livre : Le Prince des
c( Libertins du XVIP siècle, Jacques Vallée Des Barreaux qui a
u paru dans le Numéro de Janvier 1908 de la Revue d'Histoire
« Moderne et Contemporaine sous la signature de R. Durand.
(( Ce compte rendu renferme des inexactitudes que j'ai le
« droit et le devoir de relever. Votre rédacteur n'a pas écrit
« un article de critique, mais a voulu tout simplement me discré-
« diter en se servant d'arguments tendancieux.
« M. R. Durand a une appréciation différente de la mienne
« sur l'ouvrage de M. Perrens : Les Libertins en France au
(( XVIl^ siècle, il le trouve « confus, médiocrement intelli-
« gent, etc., etc. ». Cette manière de voir me console un peu
« du jugement de ^I. R. Durand sur mon propre travail, mais, je
« le reconnais, elle était la préface nécessaire à l'éreintement
« dont mon Des Barreaux est l'objet : « Bibliographie chaotique
M où fourmille les références aux anas..., etc., etc. « Je répon-
« drai sur ce point que cette « Bibliographie chaotique » met
« au jour 5i pièces de Des Barreaux dont les nombreuses
« poésies (ju'il a adressées à Marion de l'Orme et une dizaine
« de sonnets des plus remarquables (n'en déplaise à M. R. Du-
ce rand), alors qu'on ne connaissait de ce libertin qu'un seul
(i) Nouvelles œuvres de Mr. Le Pays, seconde partie, livre second, lettre à
Mr. Du Tiger sur les Satires de Mr. Boileau.
19'
« sonnet justement célèbre. J'ajoute que je mets au défi
(( ]\r. R. Durand d'apporter sur Des Barreaux un document
« (pielconque du xyu" siècle qui ne figure pas dans mon livre.
« Le travailleur méthodique et consciencieux » auquel il fait
« appel sera obligé de profiter de mes recherches et assez
« embarrassé, je le crains pour lui, d'v ajouter quelque chose
« d'inédit.
« Je connais la « solide » thèse de M"" K. Schirmacher, je
« l'ai citée dans ma lîiljliographie des recueils collectifs de
« poésies publiées de 1^97 à 1700 qui a obtenu une récompense
« de 3.000 francs de l'Académie des Inscriptions etBelles-Lettres
« (fondation Brunet); cette thèse ne contient rien d'intéressant
« sur les relations de Des Barreaux et de Théophile, je n'avais
« donc pas à m'en occuper.
« Je ne m'amuserai pas à réfuter plus longuement M. 11. Du-
« rand, je me permettrai seulement de lui dire que sa der-
« nière phrase est de trop: en me traitant « d'amateur au pire
« sens du mot «, il est simplement insolent, cette façon d'agir
« n'ajoute rien à son argumentation. Je ne me permettrais pas
« un tel qualificatif à son égard : « critujiie au pire sens du mol »
« bien qu'il soit aujourd'hui en situation.
« Enfin, Monsieur, une petite observation : Vous avez
(f demandé mon livre à l'éditeur, bien entendu à titre gratuit.
« Vous l'a-t-il envoyé? Je l'ignore. S'il vous Ta envoyé, le
« procédé est de mauvais goût. S'il ne vous l'a pas adressé,
« tout s'explique. Il n'est jamais difficile d'exercer une mes-
« (|uine vengeance.
« Vous voudrez bien, ^lonsieur, reproduire cette lettre dans
« votre prochain numéro et, dans cette attente, je vous prie
« d'agréer l'expression de mes sentiments distingués ', signé :
« F. Lâché vre. »
(i) Une preuve de l;i siiicérilé de mon rcpcnlir, je la donne dans ce fait que
je me suis refusé à acheter le numéro de la lic\'ue d'Histoire Moderne et Contem-
poraine qui doit contenir cette lettre. Si, taisant montre d'une impartialité rare,
le rédacteur en chef de ladite Itevue ne l'a pas publiée, je lui en exprime ici ma
vive reconnaissance.
15
— i!)'^- —
Combien esl vilaine la basse insinuai ion (|iii (commence ce
nica culpa et finit cetle lettre; elle sera le remords de ma vie.
Supposer un instant que M. R. Durand réclamant mon
ouvrage sous le couvert de \^ Re^'iic (Tllistoire Moderne et Contem-
poraine a été ca})able de le critiquer par dépit de ne Favoir pas
reçu, est une supposition monstrueuse; je ne plaide pas les
circonstances atténuantes, je m'humilie, je me condamne sans
appel. Nier Timpartialité de M. R. Durand ! Son grand cœur
2ne pardonnera, et, pour châtiment, je le supplie de frapper
plus fort sur moi. L'occasion s'en présente dès aujourd'hui ;
qu'il ne résiste pas à ma demande, je lui livre le présent
volume, les précédents et les suivants pour exercer son noble
sacerdoce. Ce sera le fait d'une grande âme de m'immoler sur
l'autel de la Vérité, sans s'arrêter aux considérations de per-
sonne. Plus vous m'attaquerez, M. R. Durand, plus je chan-
terai vos louanges !
.Te terminais ici cette confession quand je m'aperçus avec
terreur que j'omettais de reproduire l'unique article' que j'ai
lu de M. R. Durand, celui auquel, je l'ai dit, je devrai de figurer
dans l'histoire littéraire au-dessous de mes vieilles connais-
sances, Gotin, Pradon, Pinchesne, etc. Le voici :
r"'RÉDi':Ric Lachkvke. Le Prince des libertins du XVIP siècle. Jacques
Vallée des Barreaux. Sa vie et ses poésies., ijyy-iG^j. Paris, Leclerc,
1907. In-8, 264 p.
En étudiant la vie et les œuvres de cet ami de Théophile de
Viau, M. Lachèvre a voulu, nous dit-il dans sa préface, « apporter
une petite, mais sérieuse contribution ii l'histoire du libertinage au
xvii« siècle, histoire si magistralement traitée par jNI. Perrens. »
Avant d'aller plus loin, il conviendrait de faire remarquer à l'auteur
que l'ouvrage de Perrens [Les Libertins en Franee an XVIl^ siècle,
Paris, i8t)6, in-12) n'a rien de spécialement « magistral », qu'il est
confus, médiocrement intelligent et dénué de références. Il mérite-
rait une revision, que peuvent dès maintenant préparer des mono-
(i) Il existe bien un ;iiUre Iravail de M. R. Durand signalé par la Revue
d Histoire Moderne et Contemporaine, sur les rapports de M'^"' Darboy et du
Saint-Sièoe; on voit tout de suite l'immense étendue du savoir de M. R. Durand,
le wx" siècle lui est aussi familier que le XVII^
- 'yi -
graphies correctement laites, consacrées aux principaux libertins.
M. L. peut-il se vanter d'avoir écrit une de ces monographies ?
Assurément non. Une bibliographie chaotique, où lourmillent les
références aux Anas, des détails généalogiques complaisamment
développés, de ci, de là, quehjues renseignements empruntés aux
Mémoires du P. Garasse et aux Historiettes de Tallemant des Réaux,
des poésies le plus souvent insignifiantes, si l'on excepte quelques-
unes, insérées in extenso, par dessus tout une rare indioencc
d'idées, rien de tout cela ne constitue un livre, même quand celui-
ci se présente sur papier de luxe avec frontispice à l'eau-forte.
INI. L. eût mieux fait de s'inspirer de la solide thèse de K. Scliir-
macher [Théop/iile de Vidii^ Sein Lehen und seine Werke, Leipzig et
Paris, 1897, in-8). Il ne la cite pas une seule fois dans son étude,
consacrée à « l'inséparable » de Théophile, et n'en soupçonne sans
doute même pas l'existence.
D'autre part, le lecteur intelligent souhaiterait quelques préci-
sions sur ce libertinage d'esprit dont il est sans cesse question : il
remarque que des Barreaux a eu pour précepteur, d'après Gui Patin,
un péripatéticien italien, Cremonini, professeur à Padoue (voir aux
pages i55 et 235). Qui était ce Cremonini? Quelle part a-t-il eue dans
le libertinage de son élève ? Mais ce sont là des curiosités qu'ignore
M. L. Il n'en a (pie pour collectionner les anecdotes saugrenues et
apocryphes.
Il est à souhaiter <|u'un travailleur méthodique et consciencieux
traite à nouveau ce sujet gâché à plaisir par un « amateur » au pire
sens du mot. — R. Durand.
Quel atticisme et quelle élévation de pensée malgré la
sévérité de la forme ! Il n'est pas besoin d'être un lecteur
« intelligent » pour goûter les beautés de cette admirable prose.
Je remercie Dieu cependant d'avoir fait acheter mon Des
Barreaux par des lecteurs inintelligents, autrement je n'aurais pi'
survivre à leur indignation si elle eût été de la trempe de celle
de M. R. Durand.
Les forces humaines ont des limites et je ne suis pas arrivé,
malgré ma bonne volonté, à vaincre complètement mon sot
orgueil. C'est beau, c'est chrétien de tendre l'autre joue après
avoir reçu un soufflet, j'essaie sincèrement de persévérer dans
cette attitude non sans quelques velléités de révolte! Plus que tout
autre j'ai conscience de ma faiblesse, j'y cède pour la dernière
fois en plaçaiil, en face du réquisitoire salutaire de M. R. Durand
l'extrait d'une lettre de M. Fortunat Strowski, professeur à la
Faculté des Lettres de Bordeaux, particulièrement documenté
sur rhistoire du libertinage en France au xvii® siècle, l'éditeur
de Montaigne et l'auteur du remar(|uable ouvrage : Histoire du
seniinienl religieux en France au XVII'^ siècle. Pascal et son temps.
Bordeaux, G Aoûl 1907.
« Je crois. Monsieur, que votre savant livre (le Des Barreaux)
(( est la vérité même; vous avez réuni tous les documents. J'ai fait
« quelques recherches sur ce sujet : aucun des documents que je
« connaissais ne vous a échappé, aucun, et vous en connaissez beau-
ce coup que j'ignorais ; tout ce que j'ai pu lire ou voir sur ce sujet
« confirme vos conclusions, j'estime que votre livre — à moins de
« découvertes imprévues — épuise le sujet. »
Que M. Pi. Durand me pardonne cette dernière convulsion
d'un amour-propre définitivement étouffé, que pèse en effet
l'opinion de M. Strowski en face de la sienne !
F. Lâchèvhe.
i5 ^lars ICJ08.
TABLE ALPHABÉTIUUE DES PRINClPAliX NOMS CITÉS
Les noms commençant par D', Du,L', La. Le, S(înt classés an D et à IL.
Los chilTies marqués d'un astérisque indiquent que le nom est répété plusieurs fois
dans la même page.
A
Aradémie française, xx-xxi, IcS.rxS.
~-x
Alain (maître), procureur an
Châtelet \\G
Amelot, ministre. Vi*, '>'|*, Ht), 82,
88
Ammien Marcellin \
Amyot 5o
Annecy (évêque d), voir
Biord (Mg').
Antiochus »
Archevêque de Paris, voir
Beaumonl (Christoplio de).
Arnaud Baculard. . . . viii-xxv
Arnould (Louis) x
Arouët, notaire 9"»
Athalie, tragédie de Racine. . i\%
Autran, agent de change. . xxiii-
XXIV*
B
B... (comte de) 89
Bachaumont. . ix-xvi-xxv, 2',, 42,
72* . 7 j, etc., etc.
Baculard d'Arnaud, v. Arnaud.
Balzac (Louis Guez de), i")/;, i58
Barbezat (la) fi;
Barbier d'Aucour «/i
Bardy, cuisinier de ^'oIlai^e. 67
Bardy (la), femme du cuisinier
de Voltaire xn-xiv*,r)'-
Bardy (la fille de » f,;
Bariatinski (prince . xxxii, "ij, G3,
Barmécides (les), li'agédie de
La Harpe ifi
Barrai (Cl. M. J. de), évêque
de Troyes 80*
Barthe iG
Batteux, de l'Acad. franc. . . 8
Bayle (Pierre) xxxi, 172*
Bazin, l'historien de LouisX III. iji*
Beaumont (Christophe de), ar-
chevêque de Paris. vii-xii,2o,24,
2 j, 28, jo, '^ I*, 53*, 55, 94
Beauvau (prince de . . . 8*, 43, 89
Beauzée, de l'Acad. franc. . . 8
Benoît XIV, pape xxx
Bérénice, tragédie de Piacine. i5o
Bigex, vicaire général d'An-
necy XI*, 55
Biord (MS''), évècpie il'Annecy
et de Genève. xi*-xxviii-xxx, 77,
78*, 79> 9^*> 9'^
Boileau (Nicolas). . i '(2, i5i*, i55,
i58, i63, 179, 188*. 189, 19^)
Boissal (Pierre de). . . . 169, i7f)
Bolingbroke (uiilordj. . . xxxi, 72"*
Bonhomme (le Père), corde-
lier. 88*
Bonnefon i^Paul^. . . vin*, 188, 189
Bonnet (Charles), de Genève, xix-
XXI, GS
Bossuet, évêque de Meaux. . '19
icjG TABLE ALPIIABÉTIQUF' Dl'S PRINCIPAUX NOMS CITKS
lîoufllers (M-^^de) i'>*
Bouhier (le présideiil) i4'^
Boursault (Edine) 171*
Bourzeis (abbé de) iGy
Brizard, acteur du Théâtre
français 'i ^ , 'P
Brizard, élève de Try, chirur-
gien XII -XIV, 53*, 71*
Brosselte 163,179,188*
Bruno (Giordano) io3
Brunot (Ferdinand) 5i
Brunswick (prince Ch. Guil-
laume de) 147» 148, i54
c
Gagnât (René) 187
Calliste 4
Caraccioli xxv
Carayon (le Père), jésuite. . 104
Catherine II, impératrice de
Russie, xxv, xxvi, xxxii, G3, 71
Caussin (le Père), jésuite. . . 179
Caveyrac xviii
Chanvallon (marquis de). . . i65
Chapelain (Jean) i.54,i58
Chapelle (Claude Emmanuel
Lhuillier, dit) 160
Chariot (M^), exécuteur. ... 14
Charron 5o, 10 1
Chastellux (de), de l'Acad. fr. 8
Chaulieu (abbé de) loi
Chérot (le Père) 188
Choiseul (duc de) xxx*
Choiseul (duchesse de). . . . xxix
Chorier (Nicolas). . 109,176,181*
Cicéron 14^*
Cideville i52
Cinq-Mars 186
Cizeron Rival 179*
Claverger (Jean) 102
Clément xviii
Clermont-Tonneri'e (de), évè-
((uedeNoyon 93*
Golbert 16G
Colletet (Guillaume). . . i58, 187
Collini, secrétaire de Voltaire.
XXV-XXVIII
Collins XXXI
Colmar xxviii
Colony(J.D.) \o-x
Comédie-française xx, 72
Condorcet (marquis de). . . x.wii
Constant (le major de^ xxv
Corbière (dom Pothei'at ,àe). 80*,
81*, 86, 87*, 96*
Cordeliers (église des). . 87, 88*
CordierdeSaint-Firmin(abl)é]. 89
Corneille (Pierre) 4g, 148
Cotin (abbé) 192
Cremonini 170, 193*
Crouslé (Léon). . . . xxviii*-xxx-
XXXI-XXXII
Cuisinier (le) de M. de Villette. 55
Curé de Ferney, voir Gros.
Cvrano de Bergerac loi
D
D'A... (évoque) ix-xi, 3
D'Aigueberre (M"") 3o
D'Alembert. . . . ix-xxviii, 8, 12,
23,3i*,68,87,88,93, 144
D'Angivillers (comte). . . 40,41
D'Argental (comte). . . xviii-xxix,
7,55, 144, 146
D'Arnaud, de l'Acad. franc. . 8
D'Artois (comte) 7
Dauinart (Marie Marguei-ile) ,
mère de Voltaire xxvi*
Decoussant (Pierre) ix
Denis (M°"=), nièce de Vol-
taire. . . xvii-xviii-xxin*-xxiv*,
xxv*-xxvii*, 6*, 7,8, 1 1, 17, 22, 24,
25*, 27, 37*, f^'^, 52, 53, 54, 58, 60,
65,66, 92, 144^ i4t), 173
TABLE ALPlIAIJÉTlQli: DES PRINCIPAUX NOMS CITl'S ly;
Deiion /r>-
Depéry (abbé) 58*
Des Barreaux (JacqucsA'allée).
loi, lo',*, 109*, i\V, 1 1 'î 1 '^**»
i5o*, IJ2*, ij3*, i5'i*, ijj*, I j6*,
if)^*, i58*, iGo*, ifii*, iCri, iGj,
ijo*, 171*, ij'-**. !/>, '7^*, 179*:
1 (So*, 1 8 1 , i;)<)*, lyi
Descartes i9, 106
Des Houlières iM"") loi
Desnoiresterres . . ix-xvi, iG, 17,
26,3i,ir,iG,37,42*, ',:5, 44,
j'î,etc., etc.
DHesnaull loi
D'Holbach 173
DHornoy (de Dompierre), ne-
veu de ^'oltaire, voir Dom-
pierre d'Horuoy.
Diderot ïj,3i
D'Olivet (ab])é;. . . 49, 14 i*, 142',
143*, 14 J» lU'*) '47*5 i5o*, iG5,
1G7, 174, 17J, 179
Dompierre d'Hornoy (de), ne-
veu de Voltaire. . . xxx,")4*,7r
^<), 8'2*, 8 ), 8 I , ()G*
Dorboa aîné, libraire ix
Du Chastelet (mar({uis . . . . 73*
Du Chastelet (M°"^) . . . viii, 73*,
74*, I J'2
Duché XXVI
Duclos(M"") 17
Du Deffiind (M'"'^^) . ix-xxix*, 11*
DuMay(Paul). . . . 174, 177*, 179
Du May (Pierre) . . i45,i4G, ijo,
174, i7:r,i7G, 177, 179
Dupuits (jNI™''), nièce de Cor-
neille XVI1*-XVII1
Durand (Estienne. . . . 18G, 187
Durand (R.j, critique. . i8(), etc.
Duras (maréchal de) 94
Duteus (Alfred). ',8
Dutertre, notaire de Voltaire.
XXlll-XXIV*
Du Thil (M"^ 74
Du ïiger 190
Du Vair 101
Duvivier. dit Mcolas Toupet,
second mari de Mad. Denis, xxv
E
Enoc (Pierre^ 102
l'^zéchiel j8*
F
Faguet f Emile). i :">(), iji, 174. 189
Favre ou Faure lO'^
Favi'cau, gardieu des Corde-
liers. 88*
Fénelon '19
Florian (marquis de). . . x\ii, 9
Fontenelle a'-î
Formout i52
Fourcy (^larie de) 18G
Frankliu 8, 9, 19
Frédéric le Grand 11, 23
Frenicle de Bessy, géomètre.
I 57, I :i8
Frenicle (Nicolas). . . . i">7,i58
Fréron xviii
Freund i4:j, 14G
G
(Jraillard, de l'Acad. franc. . . 8
Garasse (le Père), jésuite. io3*, 104,
10 V, 193
Gaullieur xvi
Gaultier (ab])é). . vir-xii*-xiii*, 9,
17, 18*, 19* 20*, '2 1*, 2 2*, 2 I*, 2'J*,
2G*, 27*, 28*, 29*, 3o*, 3i*, 32*, 34*.
35*, 3G, 37*, '|G, 59*, Go*. G3*, G4',
(i)*, G(;.88
Gédoyn (Nicolas) 1 ',9*
Genève (évèque de) , voir
Biord (M"').
198 TABU: AI.PIIAliKTIori: DI'S PRINCIPAUX NOMS CITÉS
Giraull (le l'iTc), minime. . . 108*
Gœtschy (Jean Joseph), impri-
meur vir
Goujat, peintre 91
Grammont-Canlct ( marquise
de) 5
Greff XXV
Grimarest i-ji
Grimm. . . . ix,xxvi,xxix, 89, 9^
Gros,curédeFerney. . . xxix, 78*
Grousset(René) loi
Guébriant (marquis de). ... 73
Guenée (abbé) xxxi
Guibert, sculpteurdu Roi. . . 19
[1
Hardy, libraire. . . . xi-xxxiii, 9
Harel (lePère Élie). . . vii,/,8,78
Ilarlay (Ms''de), archevêque de
Paris 105
Hayer(J.N. II.), religieux rc-
collet ^^(^*
Helvétius 90, 173
Hénault (le président). . . vin, i43
Hennin (collection) Ifi
Hérode 3, 7.5
Hesse, lithographe 42
Hilarion de Coste (le Père). . 102
Homme (!') personnel, comédie
de Barthe 16
Horace '4>*, 179
Houdon, sculpteur xvi
Huet, évoque d'Avranches, 142*, i43
I
Irène, tragédie de Voltaire, xx, 14,
iT,, 16*, i7,4'-i, 48, 72, 75
Jaucourt (marquis de) xix
Jodelle 10
Joseph 11, empei'eur d'Alle-
magne II
Jouvancy (le Père de), jésuite. 142
Julien, empereur, dit Julien
l'Apostat 3,4*
L •
La Bruyère (de) 4g
La Chapelle (Jean de) 142
Lactance 72
LaDixmerie 91
La Fare (marquis de| . , . . loi
La Fontaine 49
La Harpe. . ix, xxv, 8. iG, i 7, 'i j,
87,95
La Iloulière (Marchant de),
voir Marchant.
La Jessée (Jean de) 102
Lalande (Jérôme de), vu, 91, 173,
174
Lally (comte de) 56*
La Louptière (de) 3G*
Lamballe (Aimé de), général
des Capucins xxi.k
La Meltrie 173
La Monnoye 145,175*
Languet de Gergi, curé de
Saint-Sulpice 2 3
Lanson (Gustave). xxxT, i'l7, 187,
188*, 189*
Lan lin (J. B.), conseiller au
Parlement de Bourgogne, i 75, 176
La Perrière (Guillaume de). . 102
La Primaudayc 102
La Serre i52
La Tour (le Père de) 22
Lattaignant (abbé de). . 20,21,36
Laugier de Beaurecueil, curé
de Sainte-Marguerite. . . . 94*
Lavau (abbé de). 148, i5o, i55*,
160, 162, iG3, 161, i(i5*, 166*, 167*,
1G8, 171, 174
TABLE ALPIIABÉTIQI'I' DES PPJXCIPAUX NOMS CITES
199
Lerouvreur (M'^^'i ïi*
Le Duc (Léouzon) 49
Le Gendre, abhé de Clairfon-
taine iGj, 1G6
Legouz, conseiller au Parle-
ment de Bourgogne. . ij), 17G
Le Kain, acteur du Théâtre
français 16*
Lemaître (Jules) 1.S9
Lenoir (J. Ch. P.) administra-
teur général de la Police. . 54*
Le Pays (René), i "iS. i-'i, 189, 190
Libanius 4
Linguet 3.5
Linières (Pavot dej loi
Longchamp , secrétaire de
^ oltaire. \iii, 'jV, ^4
L'Orme (Marioii dej. . . j5o, igo
Lorry, médecin. . . xiv-x\i*,G6*
Louis XIII loj
Louis XIV <j3
Louis XV xxvn
Louis XVI. . xxvii, 7, 4-2*, j4, 55*,
56, 93
Lucrèce loi
Lully (Jean-Baplisle) . . i56*, 167
M
Mahomet, tragédie de Voltaire, xxx
Mairan 144
Maistre (Joseph de). . . xvr-xvii*
Marchant de La Houlière. 79, 83,
«4,96*
Marchant de Varennes. 79,83,96*
Marduel (J. B),curé de Saint-
Roch 94*
Maréchal (Sylvain). . . . 173,174
Marie-Antoinette, reine. ... 7,8
Marie-Thérèse d'Autriche. . . 11
Marmontel. . . . 8*, 3 i . i5o*, 173
Marigny (marquis de). . . '|i*,42
Martignac 1 65, 166
Martin (abl)é) xi, 55.
Marville (Peydeau de! lieute-
nant de police 29*
Mathieu 102*
Maucroix 142
Maugras ^L). . . . xix - xxiv, etc.
Maupertuis g3
INIaurepas (comte de 95*
Maynard (François) 177
Merscnne (le Père Marin). 102*
io3*, io5, 1 ()()*, 108*, 109*
Meslier ( Jean) 1 17
Michaut (G.) i5o
Mignotlabbé Alexandre Jean),
neveu de ^'oltaire. 26*, 27, 29*,
3o, 54*, 60, 61*, 62, 63, 66, 69, 71,
80* 81*82', 83, 84,85,96*
Mignot (Marie Elizabeth). . . 54
Mignot (INIarie Louise), voir
Denis (M"»^).
Mignot (Pierre François). . . 54
Millot, de l'Acad. fr 8
Mitouard, apothicaire, xxxii-xxxiii*
Moland xiv-xxxii, 78, i43
Molière i5i*
Montaigne 5o, loi*
Montesquieu 23
Montfaucon 77
Montmor (Mabert de) i65
Montpensier (M"'= de) i45
Montorgueil (Georges 188
Moussinot (abbé) 174
jNIusy (Georges de), premier
président de la Cour des
aides de Vienne 176'
N
]\ XIX
Neuf-Sœurs (loge des). . . 89*590*
Nicolardot (Louis) xvii
Nicolet i5
Nisard (Désiré) io3, 104
TABLE ALIMIADÉTIOIK DES PRINCIPAUX NOMS CITÉS
Nourrisson x>^^'. ii
Nuysement (Clovis Ilesteau,
sieur de) i'»'^
o
Oudin (le Père) l'i^
i/,5
Ovide.
Papillon (abbé Pbili])ert). . . 177
Parent (Raoul) k^^
Pascal (Biaise) 94, loi
Passionnei (cardinal) xxx*
Patin (Guy) 170*, 193
Pavillon (Etienne) 168*
Pellisson 14^
Perey (L.) xix, xxiv, etc.
Perrens loi, 106, 190, 192
Perrin (François) 102
Pigalle, sculpteur 41,42*
Pinchesne 19^
Pipcelet XIV, 70.
Pipelet I, chirurgien, xiv'xxxiii, 70
Pipelet II, herniaire. . . . xiv, 70
Piron VIII
Poligiiac (cardinal de) 93
Polignac (M"'^ de) 8
Pompadour (M""^ de) 41
Pompignan (M. de) 5
Pontigny (abbé de). . . . 86,87*
Porée (le Père) 22*
Poupart (abbé), curé de Saint-
Eustache 94*
Pradon 192
Presle (collège dej jo
Pybrac (Guy du Faur, sieur
de) 102*
R
Rabelais 147
Racle, ingénieur xxii
Racine (Jean) 'i9'9i, 'IS
Raffroz, notaire 3o
Rambaud, ministre xxxii*
Ramus (Pierre) 5()*
Retz (cardinal de) i43
Richelieu (cardinal dej. ... i58
Richelieu (maréchal de), xxvi, 18,
27, 52, :j5, 56, 73.
Rochebrune, chansonnier. . xxvi*
Roger (la), garde-malade de
Voltaire. . xii, xiv*, 53, 57*, 67*
89
49
91
142
Rohan (prince Louis de:
Rostopclîine (comte). . .
Roucher, poète
Piousseau (Jean-Baptiste)
Rousseau (Jean-Jacques)
Q
Quérard 4f>7 i47
Sabatier de Castres xviii
Sainte-Beuve x, 189
Saint-Etienne du Monl^^curé de). 94
Saint-Evreraond loi
Saint -François d'Assise. . . xxx*
Saint-François de Salles. . . 78
Saint- Jean de Latran (église). 88
Saint-Julien (M"^ de). . . . xxiv*,
5 1 , 52*
Saint-Lambert (marquis de). 8*,
73*, 74
Saint-Marc (J. P. A. de Rasins,
marquis de) 43*,44,45
Saint-Marc (Lefèvre de). . . . 168
Saintot (M'"'') 169
Sainte-Palaye, de 1 i\cad. fr. . 8
Saint-Pavin (Denis Sanguin
de) 163,169
Saint-Pierre (abbé de). ... 93
Sarasin 160
TABLL: alphabétique des PULXCIPAUX .\0MS cites 120I
Saurin, de lAcad. fr. . xv, xvi, 8
Scellières (abbaye de). xxv-xxxH,
Gt), 7(>. 79,' 8(1*, (j5*
Schérer, Ijanquier xxiv
Schifinacher (Kathe . . . 191,193
Sénèqiie loi
Servien (abbé) i6'j, i()4
Sévigné (M"''= de) 49
Soret [Jean), avocat 46*
Spinoza (Barncli). 108*, i j'i, i 33,
i54
Stanislas, roi de Pologne. . . ~\
StroAvski (Fortnnal). loi, [06,109,
Suai'd, de lAcad. l'v 8
Tallemant des Réaux. . . 169, 1 92
Talon (Nicolas), jésuite. . . . 149*
Tarbé 'i2
Tersac (Faydit de', curé de
Saint-Sulpice. xii - xiii* - xxvii*-
xxvm*, 20. '22, l'i, 2',*, 2 ">, 2G, 28*,
3o, 3 1 *, 3'r, 3 j, 30*, 3;*, 38% 39, 33*,
54*, 37,61*62, 63*, 64*, 63*, (i(\, 69,
80, 82*, 83, 83, 88, 93*
Theil 143
Théodoret, évoque de G^t. . . 4
Théophile de Viau. 10 r, 102, 104*,
i(»3, 106, i34, i36*, 1 3-*, 1 38, 169,
191 , 192
Thévenin (xM"*^) 6
Thierry, médecin 66*
Thiriot ou Thieriot. viii, 144, 146*
l32
Thomas, de l'Acad. fr 8
Toinet (Raymond) 146
Touraille (comte de) 36
Tourneux (Maurice). . xxvi - xxix
Toussaint 1-3
Tronchiii (docteur Théodore), xiv-
XMII* - XIX- - XX -XXIII, J, 17*, 52*,
33, 38*, 66*, 68*
Tronchin (François). . . . xxviii*
Tronchin (Henri xxviii
Try, chirurgien, xii - xiv* - xxxiii*
23, 33*, 37, 70*, 71, 96
V
Van Bever 188
Vanini loi
Varennes (Marchant de^, voir
Marchant.
Varicourt(M"' de), voir Villette
(marquise de).
Varicourt (Rouph de),évêque
d'Orléans 38
Vestris (M"'^) 16, 17* 4 V
Vicaire (Georges) 188,189
\'illette (marquis de), viii-xvi-xxii-
xxv*-xxvi*-xxvir-xxxiii, 3*, 6*. 7,
10,11,12,2 j*, 26, 3 1 , 34 , 33*, 36*,
37, 43, 3i , 32*, 39, 62*, 66. 67, 70,
71*, 7^*' 7<"'9<>
Villette (marquise de). xxii,6*, 7,
12, 42, 38*, 90, 92
Villcvieille fmarquis de). 7, 26* 27,
29*, 3o, 39, 82
Virgile 146, 179
Voisin(le Père), jésuite. 104, io3*,
106
\'uarin xi*, 35
^^' X z
Wagnière, secrétaire de Vol-
taire. viii*-xiv-xvi, 5*, 9, eic, etc.
Ximenès (marquis de i xxv
Zaïre, tragédie de Voltaire. . 4'^
Zeuxis 179
TABLE DES LETTRES ET POÉSIES
ENQUETE FAITE EX 1778
SUR
LES CIRCONSTANCES DE LA MALADIE ET DE LA MORT DE VOLTAIRE
Lettres de Vabbè (jdi/ltier à Volt (tire :
Du 20 Février 1--8 18
— i3 Mars — 02
— 3o jNIars — 34
— 3o jNIai — 09
Billet de confession du 3(1 Mtii 111 S donné par l'abbé Gaultier. 64
Lettres^ billets et réponses de Voltaire à C abbé Gaultier :
Lettre du l^o Février ijjS 19
— 26 — 20
Billet (lu i" Mars donnant (ioo liv. aux pauvres de Salnt-Sulpiee. 3o
— i5 — ajournant les visites de l'abbé Gaultier 33
Lettre de \oltaire ixu Cu/'é de Saint-Suljjiee du ^\ Mars 1778. . 37
Réponse du Curé de Saint-Sulpiee îH
Autorisation donnée le 3o Mai 1778 par le (\iré de Saint-
iS/zZ/j/ce d'emporter le corps de Voltaire 64
Rétractation de Voltaire du 2 Mars 1778 28
Post-scriptum de la rétractation 29
Projet de seconde rétractation (du 3o Mai) 61
Autres lettres de Voltaire :
au Père de La Tour, 7 Février 1746 '^^
à Saurin, 5 Avril 1769 xv
il M. de Florian, 22 Janvier 177J xvii
■204 TABI.i: DKS Lirnill'S ET POÉSIES
Epître tlédicatoirc (en ilallcn) de la tragédie de Mahomet au
Pape Benoît XIV, 17 Août 1745 xxx
Billet de Madame Denis à Cabbé (jauUicr du ^7 Février 1778. 20
Lettres de Théodore Troneltin, mèdeein de Voltinre :
des premiers mois de 1773 xviii
du 27 Juin 1778 adressée à Bon/iet xix
Procès-verbal de l'ouverture et embaumement du corps de
Voltaire par le doeteur Tri/ 70
Fac-similé de ce procès-verbal 97
Extrait mortuaire de Voltaire qS
Lettre de Mgr. Biord, èvêqiie d'Aniieey et de Genèi'e du
i4 Juin 1778 prévoyant l'envoi du corps de Voltaire à
Ferney 78
Lettre de Mgr. de Barrai, éféqiie de Troijes du 3 Juin 1778 à
Dom Potherat de Corbière 80
Réponse de Doni Potherat de Corbière 81
Lettre de Vabbé de Pontigny à Dom Potherat de Corbière. . . 86
POESIES
La Louptière [de).
Epigramme : Voltaire et Lattaignaiit tous deit.v d'humeur
gentille 36
J.-P.-A. de Jiasi/is, marquis de Saint-Marc.
Dizain à Voltaire sur son couronnement à la Comédie-française :
Aux yeux de Paris enchante 44
Jean-Jac(iues Houssea u .
Quatrain : Plus bel esprit que beau génie /t>
Soret., avocat.
Satire sur Voltaire : Tu triomphes, Voltaire, une secte ameutée. 46
TABLE Di:S LiriTRES ET POESIES 2o5
Voltaire.
Rép. au dizain du marquis de Saint-Marc : Vous (fdis^nez
couronner aii.v i/ea.v de Mclponiène 44
Poésies a non ij mes.
Requête du bourreau réclamant le corps de Voltaire : .1 nos
Seigneurs du Parlement j6
Epigramme sur Voltaire : Apres le décès de Vollaiie j5
Epitaphe de Voltaire : Ci-git VEnfant gâté des sœurs de
Terpsicore 70
Epitaphe de Madame Du Chatelet : Ci-gist (jui perdit la vie. . j3
— Voltaire : Ci-git un honinie dont le sort 76
— — De V atliéisme il fut F apôtre 76
Epigramme : Hérode s^en)jvrant d'uji encens idolâtre . j5
Sur le retour de Voltaire à Paris : Le sieur Villette, dit niarcjuis. 10
— Plus vain que Vorgueilleu.i
Persan 9
Sur le couronnement de Voltaire h la Comédie-lrancaise :
Quand sur votre vieux chef, Brizard mit la couronne 4'^
A PROPOS D'UNE LETTRE INEDITE DE L'ABBE D'OLIVET A VOLTAIRE
Lettre de Vabbé d'Olivet a Voltaire du 3 Janvier 1767 i43
— du i5 Janvier 1768. ... i43
Réponse de Voltaire (\\\ 9.9 Janvier 1768 i48
Des Barreaux.
Sonnet : Grand Dieu! tes jugemens sont remplis d'è(iuitê. . . 162
— Il faut prendre pendant la vie 180
— L'Homme a dit en son cœur sot et audacieux 160
— Mortel, (jui que tu sois, Ji' aye plus éi frémir 109
— Mortels, qui vous croyez (juand vous venez îi naistre. i58
2o6 TABLI-: I)i:S IJ:TTRKS et POESIES
Paul Du May.
Sonnet : Amour n'est rien (fii un Ciel., oii eliacun voit sa belle. 178
— U Homme nesl rien (jii' un nwrl, qui Iraine sa carcasse. i [77
La Monnoije.
Epitaphe de Pierre Du May : De niluslre Du Ma/j, dont tu vois
le tombeau ijS
Etienne Pavillon.
Epitaphe de Lully : 0 Mort., (jui cachez tout dans vos demeuics
sombres - . . 167
Saint-Pavin.
Epigramme sur Des Barreaux : Tirsis tremble, il est incertain. i63
TABLE GENERALE DES MATIÈIIES
Préface v
AvANT-PHOPOS VII
Enquête faite en 1778 sur les circonstances de la maladie et
de la mort de Voltaire i
Fac-similé du manuscrit (p. loo et loi) 2
Lettre d'envoi à Mgr Tévèque d'A... du i""" décembre 1778. . 3
Circonstances de la mort de Voltaire arrivée le 3o May 1778. . 5
Fac-similé du rapport de 1 ouverture et embaumement du corps
de M, de Voltaire 97
Le Catéchisme des libertins du XVIT siècle. Les Quatrains du
Déiste ou l'Aiiti-Bigot qo
Avant-propos loi
L'Anti-Bio'ot ou le Faux-Dévotieux iio
A propos d'une lettre inédite de l'abbé d'Olivet :
Voltaire et l'abbé d'Olivet. — Voltaire et Des Barreaux. —
Quel est l'auteur du Sonnet du Pénitent ? — Pierre et
Paul Du May. — Les poésies latines de Des Barreaux. . . 137
Fac-similé de la lettre de Tabbé d'Olivet à Voltaire du
i5 Janvier 1768 ijq
Voltaire et l'abbé d'Olivet i4i
Voltaire et Des Barreaux lao
16
2o8 TAlUvE GENERALE DES MATII'RI'S
Le sonncl du INuiilcnt est-il de Tabbé de Ijavau .'.... 162
— esl-il de Des Baneaux ? i6c)
Pourquoi Voltair(> a-t-il retiré à Des Barreaux le sonnet du
JN'Miifeiii:' 1-3
l^ierrc etl^aul Du May. — Les Poésies latines de Des Barreaux. 1-4
Mon mon ciilpa, amende honorable à M. R. Durand, critique
littéraire de la Re^'ue cT Histoire moderne et contemporaine. i83
Tahle alpiiabétique dks principaux xoms cités iq5
Table des lettres et poésies. 2o3
CET OUVRAGE
.V ÉTÉ TIRÉ A J O I E X E M 1' L A 1 II E S
(doiiL un sur poiui de vélin)
aux frais de
Frédéuic Laciièvhe
v 469
p. DURAND-LAPIE et F. LÂCIIÉYRE. — Deux homonymes du XVIl siècle.
François Maynard, président au Présidial d'Aurillac, etc., et François Ménard. avocat
à la Cour du Parlement de Toulouse, etc. Etude suivie d'une notice bibliographique et
de 7() pièces inédites. Paris, Honoré Clianipion, 9, quai Voltaire, 1899. In-S.
FRÉDÉRIC LACHÈVRE
Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de 1597 à 1700,
donnant: i" La descri[)tion et le contenu des recueils ; — 2° Les pièces de chaque auteur
précédées d'une notice bio-bibliographique, etc. ; — 3° — Une table générale des pièces
anonymes ou signées d'initiales (titre et premier vers) avec l'indication des noms des
auteurs pour celles qui ont pu leur être attribuées ; — 4° La reproduction des pièces
non relevées par les éditeurs des poètes figurant dans les recueils collectifs ; — 5° Une
table des noms cités, etc., etc. T. I (i597-i()j5) ; T. II (iG36-i6Gi) ; T. III (1662-1700) ;
T. IV, Supplément (additions, corrections, tables générales). In-4 (tiré à 35o exem-
plaires).
Cet ouvrage a été honoré d'une souscription du Ministère de llnstruction publique
et des Beaux-Arts, et a obtenu de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres une
récompense de 2.000 francs (fondation Brunet).
Les Satires de Boileau commentées par lui-même et publiées avec des
notes. Commentaire inédit de Pierre Le Verrier avec corrections autographes de Des-
préaux. Le Vésinet (Seine-et-Oise), Courménil (Orne), 190G. Fn-S (tiré à 25o exemplaires).
Le Livre d'Amour d'Estienne Durand jioiir Marie de Fourcy, marquise d'Effiat :
Méditations de E» D. réimprimées sur lunique exemplaire connu (vers iGii), pré-
cédées de la vie du poète par Guillaume Collelet et dune notice. Frontispice à l'eau-
forte gravé par H. Manesse, 190G. In-S (tiré à 3oi exemplaires).
Le Prince des Libertins du XVII siècle. Jacques Vallée Des Barreaux.
Sa vie et ses poésies ( 1 599- 1 673). Frontispice à l'eau-forte gravé par H. Manesse.
1907 (tiré à joi exemplaires).
La Chronique des Chapons et des Gelinottes du Mans d Estienne Martin de
Pinchesuc, imprimée sur le texte du manuscrit de la Bibliothèque Nationale, avec une
notice et des notes. Frontispice à l'eau-forte gravé par II. Manesse, 1907. In-S (tiré à
3oi exemjilaires).
La Lune parlante, poème nocturne de Saint-Amant, 1900. In-8 (tiré à
5o exemplaires).
Un livre perdu et retrouvé. Payot de Linières et C. Jaulnay, 1903. Iu-8 (tiré à
5o exemplaires).
Un poète inconnu du XVII' siècle. L'édition originale des Poésies du Prési-
dent de Métivier [Revue biblio-iconographicpie, igoj).
IMPRIMERIE DE VAUGIRARD
I 5 2 , RUE DE ^' A U G I R A R D , PARIS
H.-L. MOTÏI, DIR.
'* Jf'-"
■ '^^^■""^V' ,
<**
ir'-<H»
se
V^^iM^f^Ë
""-W
^^^ESk^
li "' ■
^KÊkA'.MmÊ^^K^^m''M
>■ ),>^
^iK
m^
^
L^^P
^<^^
L* ieâ&ifi
>..5iJt
V*?'